‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 72 sur 132 · A UNE DAME · texte numérisé non relu

A UNE DAME

Paris, II septembre 1849.

Madame,

J'ai obéi à votre désir et j'ai prié pour vous, en demandant pardon à Dieu de la bonne opinion que vous avez de moi. Je n'ose croire que mes prières puissent être utiles à personne, quand j'en éprouve la stérilité pour moi-même, car je sens que cette stérilité vient de mon cœur. Si donc vous avez besoin de secours, ce n'est pas de moi qu'il faut les attendre. Mais il me semble que vous êtes dans une bonne situation pour obtenir tout ce que vous désirez. Un frère malade, un mari absent, ce sont de grandes croix, et Dieu réserve certainement un grand prix à de telles douleurs si chrétiennement acceptées.

Puisque vous voulez bien me demander un conseil, je vous dirai : Tenez-vous-en là, n'ajoutez rien de vous-même à voire fardeau. Pourquoi consentiriezvous à ne revoir jamais votre mari? Il y faut consentir, si c'est la volonté de Dieu; mais en même temps il faut demander constamment qu'il revienne, et ne point vous préoccuper du sentiment personnel que vous pourriez avoir en cela. Ce sentiment est le plus légitime et le plus louable du monde; c'est Dieu lui-

I. Cette daine, que mou frèie ne connaissait pas, Ini avait exposé une situation diilicile et demandé conseil.

mémp (]iii l'a mis en vous par la grâce du sacrement de mariage. Dieu donne à la femme un tel pouvoir sur son mari, et réciproquement, qu'il ne permet pas à l'un de rompre ses liens sans le consentement de l'autre, même pour se consacrer à son service. 11 a fait ce droit si sacré, que le sien même s'efface. Vous voyez par là que votre tendresse est sainte : laissez-la donc parler, et dites hardiment à Dieu que vous voulez qu'il vous ramène votre mari, et parce que vous l'aimez et parce que votre mari n'aimera jamais Dieu s'il ne vous aime pas.

Dieu est la bonté même, et ne s'offense ni ne nous sait mauvais gré de rien de ce que nous faisons suivant l'ordre.

Quant à votre frère, demandez qu'il soit pur et qu'il se porte bien. Moi aussi, j'ai consacré mes enlimts à la sainte Vierge : c'était pour (|ue nous pussions, grâce à ses prières toutes-puissantes, les préserver des périls et des maladies de leur âge. Bien entendu que nous aimerions mieux leur voir perdre la vie que le ciel, et que, si Dieu nous les prenait, nous ne ferions entendre aucun murmure. Mais enfin. Dieu nous permettant d'exprimer nos désirs, nous proclamons très haut, après le désir de faire sa volonté, celui de voir nos enfants grandir, afin qu'ils servent Dieu et qu'ils restent après nous, pour prier pour nous.

Il faut faire les petits sacrifices; c'est assez d'accepter les grands quand Dieu les impose. Contentons-nous d'être de petits saints; se proposer l'héroïsme, c'est risquer de manquer dans la marche et

CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT. Zkl

de fuir dans le comhat. J'ai lu je ne sais où l'histoire d'une sainte qui, lorsque Dieu lui demandait quelque chose de trop rude, se jetait par terre et disait: « Non, mon cher ami, je ne veux pas! » mais elle était humble, cachée; elle portait le cilice, elle veillait à ses pensées, à ses regards, à son cœur ; elle priait, elle servait les pauvres, elle supportait les défauts du prochain. Si nous faisions ainsi et que nous voulussions avoir toutes les petites perfections qui sont à notre mesure, nous sauverions nos âmes et ensuite toutes celles que nous voudrions sauver; sans jamais nous proposer rien de grand et de difficile, nous ferions tout ce qu'il y a de plus difficile et de plus grand.

Hélas ! Madame, c'est à moi que je parle, et non à vous. Je ne fais ni le facile ni le difficile. Néanmoins j'espère, parce que Dieu est infiniment bon. Demandons-lui d'avoir pitié de nos faiblesses, de ne point châtier nos témérités, et reposons-nous sur cette clémence sans bornes, qui nous fait autant de grâces que nous méritons de punitions. Je regarde mes enfants. Il n'y a point de jour qu'ils n'échappent à la mort et que la surveillance paternelle ne les préserve de quelque grand péril; il n'y a point de jour aussi oii ma tendresse ne me suggère de leur accorder une faveur, ou de leur faire un plaisir, ou de prendre quelque résolution qui leur pi^ofitera plus tard; il n'y a point de moment où je ne sois occupé d'eux. Dieu fait ainsi pour nous avec infiniment plus de prévoyance et d'amour. Aimons-le et bénissons-le.

Je suis, Madame, votre très humble serviteur,

Louis Veuillot.

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