A MONSEIGNEUR RENDU, ÉVÈQUE D'ANNECY
Monseigneur,
Voici un posl-scriptum de l'évèque d'Arras, où mes propres sentiments trouvent une forme et une autorité que je ne saurais leur donner :
« Je viens de lire vos citations de la lettre de « Mgr d'Annecy. C'est bien beau, c'est bien vrai, « c'est bien cela ! Veuillez, si vous en avez l'occasion, « lui en faire mon sincère compliment, ou plutôt lui (( exprimer ma profonde reconnaissance, car c'est « un service rendu à la société tout entière. »
Tel est bien l'avis de tous ceux qui ont lu ces fragments, en regrettant, comme moi, que P Univers n'en ait pas donné plus long. Il aurait fallu donner tout; mais l'étendue du morceau et la prudence nous commandaient des suppressions. Maintenant, il n'y a plus qu'à déplorer la situation d'une société qui a besoin qu'on lui dise des vérités de cette nature, et qui ne les entend pas. Mais n'importe! il faut toujours dire la vérité. Elle fait au moins des conquêtes individuelles; et, parmi ces individus qu'elle atteint, peut se trouver l'homme qui sera un jour le maître des destinées publiques. Voilà mon espérance.
I. Annecy alors n'a])j)artenait pas oncoro à la France; mais Mgr Rendu, sans intervenir dans le détail de nos débats, traitait de haut toutes les grandes questions qui nous intéressaient, et sa voix était très écoutée.
Les destructions du socialisme aidant, j'espère qu'il se trouvera un sauvage chrétien qui aura le mépris et l'horreur des charmes impurs de la civilisation, qui mettra sous les pieds ses préjugés imbéciles, et qui, enfin, ne craindra pas de dépouiller et de flageller le corps pour sauver l'âme, La société souffre et périt pour les plaisirs d'un petit nombre d'insensés, qui se damnent par les joies qu'ils se donnent, ou plutôt qu'ils cherchent à se donner. Quelques centaines de corrupteurs et quelques milliers de corrompus, voilà le chancre de l'espèce humaine! Ou l'espèce humaine périra, ou le chancre sera cautérisé. Mais quelle main fera cela? La Révolution elle-même!
Jusqu'ici, elle a su ne mettre la dictature que dans des mains qui voulaient la sauver. Elle finira par en rencontrer une qui voudra l'empêcher de renaître; sinon, c'est que la mesure est comble, et que Dieu en a assez. Assurément, aucune voix ne s'élèvera devant lui pour l'accuser d'impatience. L'Éternel seul pouvait tant tarder à prononcer l'arrêt de mort. La volonté de foutrager n'est pas moins insolente qu'inepte, pas moins persévérante qu'insensée. Quand on voit ce qui se passe dans Paris, c'est bien Babylone inutilement nettoyée et toujours salie; fière de ses murailles, de ses soldats; pleine de vin, de luxure; adorant le bois, la pierre et l'or ; insultant le vrai Dieu, son prince en tête, quoiqu'il consulte parfois les sages et que le prophète y vive en liberté dans les rangs des devins. Le spectacle fait frémir. Mais toute cette foule débordée n'est pourtant qu'un troupeau de lâches esclaves; et, après quelques jours de
3'*!* CORRESPONDANCK DE LOUIS VEUTLLOT.
sédition, épouvantée, elle demandera elle-même le frein et elle le subira, quel qu'il soit. Elle pourra être gouvernée |)ar saint Louis ou par Néron. L'homme a mis- Dieu au défi de sauver le monde dans l'état où il est. Il est digne de Dieu de répondre, en sauvant le monde par les conséquences mêmes de l'état où il s'est mis, de l'atteindre à travers tous les remj)arts qu'il a élevés entre lui et la miséricorde, de donner cette victoire à cette poignée ridicule et désarmée de fidèles qui se rangent encore sous ses drapeaux et l'adorent vaincu.
J)aignez agréer, Monseigneur, l'expression des sentiments profondément respectueux et dévoués avec lesquels je suis toujours, de Votre Grandeur, le très humble et très respectueux serviteur,
Louis Veuillot.