‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 75 sur 132 · A MADAME LA BARONNE M. DE R · texte numérisé non relu

A MADAME LA BARONNE M. DE R

Paris, 2/| juillet iS??..

Madame la iîauonne, Je vous remercie bien vivement de m'avoir fait

I. Mme (le R. avait fait envoyer à Louis Veuillot, par M. l'ahbé David, une lettre qu'elle avait icçue de IVIgr Parisis sur le conflit soulevé par I\If5r r)n])aiil(>uj).

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lire la lettre de Mgr l'ëvêqne d'Airas, et je ne vous suis pas moins reconnaissant de lui avoir donné l'occasion de l'écrire. Mes sentiments pour lui sont aussi puissants que légitimes; je ne pourrai jamais trop les lui témoigner. J'ai eu l'honneur de le voir depuis qu'il nous a si noblement secourus, et je crois que son accueil m'a plus touché encore que sa lettre. C'était le beau spectacle d'un homme de cœur qui se sait gré d'avoir fait une bonne action. Vous devez, Madame, connaître cette joie-là et mettre souvent vos amis à même de l'admirer.

Puisque vous daignez vous intéresser à nos affaires, vous n'apprendrez pas sans quelque plaisir que nous sommes complètement hors de péril, et même triomphants. Le serpent s'agite encore, mais sans succès. La lettre de l'évéque d'Arras a coupé net cette intrigue : elle ne peut plus se renouer, et tout se termine par un accroissement de force et d'honneur pour l'œuvre que l'on voulait détruire. Hélas! Madame, j'aime bien cette œuvre ; mais Dieu m'est témoin que je gémis de la voir grandir par de telles aventures, et que je ne voudrais pas en avoir la responsabilité.

Je compte tant sur votre bonté, Madame, que j'ose vous prier de vouloir bien m'excuser auprès de M. David, à qui je ne puis écrire en ce moment. Je suis tout à la fois malade, affairé et très affligé. J'ai eu la gloire terrible de rendre à Dieu, ces jours-ci, un petit ange qu'il m'avait prêté et qu'il ne m'a laissé que dix mois. Que sa volonté soit faite, et que son saint nom soit toujours béni. Mais quels cruels moments pour le cœur d'un père et d'un époux!

J'ai I JioniR'ui' d'être, avec le plus profond respect, Madame la baronne, votre très humble et très obéissant serviteur,

Louis Veuillot.

A MADAMK LA BARONM-: DK R.

Paris, 6 mai i853.

Madame,

Je n'ai reçu que ces jours-ei la lettre par laquelle vous m'avez fait l'honneur de me recommander M. de L... P... J'ai tâché d'être utile à ce jeune homme, qui est fort mal placé maintenant, et j'es])ère y réussir. Je serai très heureux, Madame, si je puis vous témoigner la véritable reconnaissance que m'inspire votre constant intérêt.

J'ai appris avec beaucoup de joie que M. David était prêtre. Les cruelles circonstances où je me trouvais dans ce moment-là, m'ont empêché de le féliciter. J'étais fort occupé, fort triste, tenu à une grande discrétion, et surtout si disposé à me plaindre, que j'évitais de parler. Tout cela ne m'a pas empêché de prier pour lui et pour vous, car votre nom se retrouve dans toutes ses lettres, et de manière à se graver dans mon cœur. J'espère que vous voudrez bien lui adresser mes félicitations : elles ne perdront rien à passer par votre bouche.

L'orage qui m'a retenu à Rome, est calmé. Je suis

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maintenant réconcilié avec Mgr de Paris*, qui m'a fort bien reçu; mais une grande douleur a succédé à ces préoccupations. La mort du marquis de Valdegamas^ quoique sainte et bienheureuse, est un coup l)ien rude pour moi. Après mon frère, je n'avais point de meilleur ami. Je regrette davantage encore l'homme de génie dévoué à l'Église, qui voyait de plus haut que personne les causes du mal de la société actuelle, et qui les expliquait avec le plus de clarté et d'éloquence. On ne saurait calculer l'étendue de cette perte. Elle est du nombre de celles qui donnent à craindre que Dieu ne veuille pas sauver le monde.

M. de Valdegamas était le parrain de la petite fille que j'ai perdue au mois de juillet dernier. Il n'y a pas dix mois que nous étions tous à la campagne, gais et bien portants, sous les arbres d'un jardin rempli de fleurs. En moins d'un an, j'ai vu mourir dans mes bras la filleule, la mère et le parrain. Vainement le jardin se parera de fleurs nouvelles, je n'y verrai toujours que ces trois tombeaux. Pardonnez-moi, Madame, ce cri de douleur. Je sais qu'il ira frapper une âme pleine de sympathie.

Votre très humble et tout dévoué serviteur,

Louis Veuillot.

I. Mgr Sibour. Ce prélat avait condamné f U/iivcrs ; mais une encyclique du souverain Pontit'o Pie IX, sur la presse religieuse, lui avait fait retirer sa condamnation.

A -M. LAbllK '••, UUŒCTEUll AU GRAND SÉMINAIIlt; DAUCil».

3 août i852.

Monsieur et cher ami.

Pardonnez-moi d'avoir laissé si longtemps sans réponse la bonne et allecluense lettre que vous avez bien voulu m'ccrire. Celte lettre a été une grande joie pour moi; mais depuis j'ai été éprouvé par de grands cliagrins. La mort est entrée dans ma maison, que vous avez vue si joyeuse, et elle m'a enlevé une de ces petites filles dont j'étais si fier. Je sais que j'ai un ange au ciel; je l'ai donné; mais, avant que je le donne, il m'a été pris. Les combats que la nature livre à la grâce en ces sortes de terribles rencontres, sont vraiment afîVeux. Tout de suite après la mort de cette chère petite, qui était la plus jeune, l'aînée

I. Cette lettre, publiée par la Semaine religieuse de rarchidiocèse d'Aucli, y était précédée de la note suivante:

« Comme on le verra par la date et par le contenu, la lettre inédite que nous publions, se rapjxjrteàdes circonstances qui marquèrent douloureusement dans la vie publique et dans la vie privée de l'illustre écrivain. On était ;i la période aiguë de la question des classiques. Un coup venait d'être moyté contre VUnivers j)ar la Déclaration que ]\Igr Dupanlouj) avait voulu oljtenir de i'é[)iscopat, et l'on sait à quelles extrémités se laissèrent <Mitraîner et l'évècjue d'Orléans et l'archevêque de Paris (Mgr Sibour). Dans le mt^mc temps, la mort frappait Louis Vcuillot dans ses affections les plus chères. Mais jamais j)eut-*'tro la magnanimité du vaillant athlète de la cause calholiqiu' ne se montra dans un jour plus éclatant. Aussi la lettre suivante, qu'il adressait à un de ses amis, directeur au grand séminaire d'Auch, et que nous avons la bonne fortune de donner au j)ublic, nous semble-l-elle offrir plus (pi'un intérêt historique. »

est tombée gravement malade; nous avons tremblé qu'elle ne mourût aussi. Au milieu de tant d'alarmes et n'ayant d'autre distraction que les entreprises de Mgr d'Orléans, je n'ai pu prendre sur moi d'écrire : vous me le pardonnerez.

Elles ne sont pas finies, ces affaires d'Orléans; j'ai peur qu'elles ne le soient jamais. Mgr l'évéque d'Orléans se croit envoyé de Dieu pour détruire C Univers ^ qui est à ses yeux le fléau de l'épiscopat; et il croit même avoir reçu pour cette bonne œuvre des pouvoirs qui le dispensent d'observer strictement les règles de la justice. Comme il est d'ailleurs fort babile, extraordinairement impétueux et justement considéré, il ne faut pas jurer qu'il n'en viendra piis à ses fins. Avoir engagé quarante-cinq évéques dans cette affaire, n'est pas le seul prodige de son liabileté. Il trouve le moyen de faire croire (aidé par la bonne volonté de la presse impie) que soixante-trois évêques m'ont condamné. Comment s'y prend-il? C'est ce que j'ignore; mais rien ne lui coûte.

Vous me dites que Mgr l'archevêque d'Auch a reçu quatre lettres pour le presser de signer. Peu en ont reçu moins, beaucoup en ont reçu davantage. Mgr de Strasbourg était à la sixième il y a quinze jours. On compte, je crois, en gros dans ce bloc de soixantetrois tous ceux qui ont répondu, même pour refuser. On tourne contre V Univers même le cardinal Gousset et Mgr d'Arras, parce qu'ils ont dit que / Univers avait eu quelquefois des torts. Mgr de Fréjus, porté sur la liste des adhérents, m'a dit lui-même qu'il n'avait pas signé. Il a envoyé une déclaration particulière, dont

le premier paragraphe, ne plaisant pas, a été supprimé. Corn pelle i/itrare!

Celle guerre, contre laquelle je suis et je veux être sans défense, est bien cruelle, bien fatigante. Elle ne me décourage point; mais j'aurai de la peine à n'y point succomber. Par déférence pour Mgr Dupanloup, par mécontentement pour tel ou tel petit tort du journal, on se croit en général obligé, même lorsqu'on le défend, de faire très large la part du blâme. C'est là ce qui nous tuera : car je ne consentirai ])as à accepter une situation qui me ferait prendre insensiblement la figure que Mgr Dupanloup veut me donner, et qui n'est pas la mienne. Dieu merci! Un jour donc, je ferai ma révérence. J'aurais déjà pris ce parti, si je ne craignais de céder à des sentiments personnels. jNlais tout a son terme; et il ne faut pas que l'humilité finisse par être prise pour de la lâcheté et de l'eflronlerie.

Priez le bon Dieu pour votre très himible et tout dévoué,

Louis Vedillot.

A M. L'ABBÉ DROUELLE».

Paris, 8 mai i853.

Monsieur lk Curé, Le bonheur de défendre la vérité ne saurait être

I. A la suite d'une mesure qui liappail C Univers^ quelques prêtres de la Côte-d'Or, réunis en conférence jiarticulière, se hâtèrent

trop acheté. Toutes les blessures qu'un chrétien peut recevoir pour la cause de Dieu sont des grâces. Je le dis dans toute la sincérité de mon cœur, après une expérience de quinze ans. Si j'avais su au début de ma carrière dans \ Univers quelles épreuves m'attendaient, j'aurais pu reculer. A présent que je le sais, je recommencerais. Sans doute, il y a des coups bien cruels à subir. L'ennemi sait tous les chemins de l'esprit et tous les chemins du cœur, et il frappe souvent aux points les plus sensibles. Je ne puis pas me vanter d'être arrivé à l'impassibilité. J'ai plus souffert encore pour l'Eglise que pour moi, quoiqu'ils aient été jusqu'à insulter ma mère. Néanmoins je recommencerais, et si j'avais l'expérience que j'ai si laborieusement acquise, je pourrais modifier quelque chose dans mon langage, je ne changerais rien à ma ligne de conduite, ni à l'expression de mes convictions et de mes sentiments. Je reprendrais ce dur fardeau, quand même je ne devrais jamais être consolé et assisté par des témoignages de sympathie semblables à celui que je viens de recevoir de vous et de vos dignes confrères. Votre lettre collective m'est bien précieuse, monsieur le cuï^é. Je l'ai lue avec respect comme une récompense de Dieu qui vous a inspiré des accents si tendres, si fraternels et si forts. J'y ai trouvé ces sentiments que je connais et qui m'ont tant de fois rendu saintement fier. J'v vois la

d'exprimer collectivement à son rédacteur leurs profondes et sym])athiques doléances. La réponse à cette lettre collective fut adressées l'un des sifjnataires, M. l'abbé Drouelle, aujourd'hui curé de Beaumont-sur-Vingeanne, diocèse de Dijon.

preuve que mon cœur l)al avec celui du clergé, c'està-dire de tout ce qu'il y a de meilleur, de plus dévoué, de plus courageux dans la société moderne. Je connaissais le monde avant d'être chrétien, et quoique jeune je l'avais déjà étudié dans toutes ses conditions. J'en avais un dégoût immense. Mais quand j'ai fréquenté les prêtres, quand je les ai vus dans leur simplicité, dans leur pauvreté, dans l'héroïsme de leur foi et de leurs travaux, je me suis dit que ce spectacle seul était un plaisir plus grand que ceux dont je me détournais, parce qu'il n'y a rien de beau comme la vertu.

Par là, mesurez ma joie lorsque je sens que j'ai une place dans ces cœurs sacrés, et que tout ce que l'on peut dire de faux et de méchant contre moi ne les empêche pas de connaître rien qu'à ma voix, ce qu'il y a dans mon àme. Oui, monsieur le curé, j'ai ce bonheur, j'ai cette gloire, de m'être voué dans ma faiblesse à la même œuvre que vous, et le monde entier ne peut rien m'offrir que je voulusse préférer à ce laideur de tous les instants. Soutenez-moi par vos prières, et j'irai jusqu'au terme de ma vie et de mes forces avec une allégresse puissante, contre laquelle toutes les haines et toutes les inimitiés ne pourront rien. Je ne donnerais pas un seul de ceux qui m'approuvent pour être délivré de tousceux qui me haïssent. C'est vrai, les mauvais journalistes, les mauvais philosophes, les mauvais écrivains, les sectaires, les incrédules et quelques autres, hélas! me détestent; mais j'ai la bénédiction de Pie IX et d'un nombre considérable d'évêques ; je suis l'ami des Petites Sœurs

des Pauvres, des Capucins, des missionnaires, des curés de campagne, de tous ceux qui travaillent et qui souffrent pour le bon Dieu; de quoi me plaignezvous?

Daignez, monsieur le curé, accepter et offrir à vos vénérables confrères la vive expression de mon respect, de ma reconnaissance et de mon dévouement.

Louis Veuillot.

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