‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 76 sur 132 · A M. LE COMTE A. DE PONTMARTIN' A SERRIÈRES (ARDENNE · texte numérisé non relu

A M. LE COMTE A. DE PONTMARTIN' A SERRIÈRES (ARDENNE

Paris, 19 juillet 185.Î.

Cher Monsieur,

Je savais combien vous avez pris part à mon chagrin; je vous sais gré de me fournir l'occasion de vous en remercier. Je suis de bronze à toutes les haines et à toutes les formes de la haine; mais toute sympathie m'émeut délicieusement, et c'est un bonheur dont j'ai beaucoup joui dans ma vie militante, parce que la sympathie m'est toujours venue du bon

I. Cette lettre a été j)ubliée par le Mémorial de la Loire avec cette note :

« Un de nos amis veut bien communiquer au Me'morlal luie lettre inédite de M. Louis Veuillot. l'Ile porte la date du ig juillet i855. I,e grand journaliste avait perdu coup sur coup deux de ses filles. Un écrivain très connu et très aimé des lecteurs se trouvait en villégiature, chez un ami, dans notre région. Il écrivit à M. Veuillot pour lui offrir ses regrets. Il en reçut la lettre que nous publions. Elle nous fait connaître le père et le chrétien chez, l'éminent journaliste. »

35r. CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

côté. Là où il y a de l'honneur, de l'amour pour le bien, du zèle pour la justice, du mépris et du dégoût pour le reste, là sont mes amis. Je n'ai pas traversé une circonstance pénible sans qu'on m'ait tendu la main du sein de cette élite courageuse. C'est plus qu'il ne faut pour supporter les choses extérieures.

Quant à ces grandes douleurs du cœur et de l'âme, où nulle puissance humaine ne peut rien. Dieu qui les envoie a soin d'y pouvoir. Saint Bernard a une grande parole à ce propos.

Il dit : « Le monde voit la croix et ne voit pas l'onction. » Ce que Dieu met dans les cœurs qu'il déchire est inénarrable. J'en suis à m'étonner de mes pleurs. Je vois ces chers enfants dans le ciel, à côté de leur mère, comme elles étaient ici, mais à l'abri, mais immortelles. C'est un groupe d'étoiles qui luisent toujours et qui éclairent mon vrai chemin. De là tombe sur mon cœur une sérénité divine. Je me sens sous l'aile des Anges, et je remercie Dieu de m'avoir donné cette égide contre les traits et les attraits du monde.

Que de miracles Dieu fait pour nous et que nous sommes ingrats! Quelle miséricorde de nous faire trouver la plus grande paix dans la plus grande douleur! Ce sillon terrible, creusé au milieu du cœur, se remplit d'une semence de foi, d'espérance et d'amour.

Quand je venais à penser autrefois que je pourrais perdre un de mes enfants, c'était une angoisse inexprimable et il me semblait que j'entrerais du même couj) dans des ténèbres aussi épaisses que celles du

tombeau. Mais ces deux tombes, creusées presque au même instant, n'ont été que des jours ouverts sur l'Éternité. Je ne me lasse pas de le redire, comme je ne me lasserais pas de raconter un miracle dont j'aurais été le témoin et l'objet. Il n'y a pas de mort, il n'y a pas de séparation, il n'y a qu'une absence qui peut finir demain. Cette absence ne peut devenir éternelle que par notre faute, et Dieu prend un soin tendre d'allumer dans nos cœurs, par cette absence elle-même, toutes les lumières qui nous rendent quasi impossible de nous perdre et de nous égarer.

Songez à ce que je vous dis là, cher monsieur, si parfois les louanges que votre esprit vous attire vous paraissent assez douces pour mériter quelque sacrifice, et vous engager à relâcher quelque chose dans le commerce du monde, sur les droits de Dieu. Il y a des moments où l'on voit avec la clarté de l'évidence qu'il faut tout faire pour Dieu et ne rien faire que pour Dieu. On sent que cela seul est fait, que tout le reste a été inutile ou criminel.

Si j'avais en ce moment tout ce que le monde peut donner de fortune et de gloire, je l'abandonnerais avec joie, non pas pour ravoir mes enfants, mais seulement pour les revoir. Aucune satisfaction icibas, aucune espérance de mémoire et d'honneur parmi les hommes ne pourrait m'ètre plus précieuse. Or, je ne les reverrai et elles ne me seront rendues que si j'aime Dieu et que si je le sers uniquement, et nous ne l'aimons ni ne le servons ainsi quand nous avons dans nos œuvres un regard et un désir pour ces misères humaines.

Voilà ce qu'il faut nous dire quand nous prenons la plume, quand nous ouvrons la bouche. Si nous songeons à nous-mêmes, si nous mettons Dieu de côté pour ne plus soulever le bruit des injures, pour exciter celui des louanges, alors c'est la séparation, c'est le commencement de la mort. Nous creusons entre Dieu et nous un abîme où notre âme languira longtemps et que peut-être elle ne franchira jamais.

Je me suis laissé aller bien loin; cependant je ne recommencerai pas ma lettre et je ne la supprimerai pas. Je vous l'adresse dans votre solitude, comme le meilleur et le plus sincère témoignage que je puisse donner de toute mon amitié et de toute mon estime.

Louis Veuillot.

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