A M. H. DE VILLEMESSANT
28 ma 1867.
Est-ce vrai, Monsieur, que vous méditez de prendre des actions de rUnii'ers? Je vous assure que plusieurs choses m'étonneraient davantage. Vous êtes de ces incendiaires, très nombreux dans les civilisations décousues, qui ne veulent pas opérer trop loin des pompiers. Ils accordent cette satisfaction à leur conscience, et ils mettent le feu, et ça brûle. Devenez donc rnon actionnaire ; je pomperai sur vous et vous serez mouillé, mais vous aurez toujours le plaisir de voir flamber vos actions.
Ceci entendu, hâtez-vous, s'il vous plaît. Le moment approche de constituer la Société qui deviendra propriétaire du journal. Vous vous trouverez là « en bonne compagnie w. Ce n'est pas une manière de parlei'.
Cette sorte exquise de bonne compagnie ayant peu l'usage de nos mécanismes, il me plairait fort de vous y introduire, comme le contrôleur le plus expert de toutes les dépenses auxquelles la mise en train et l'exploitation d'un journal peuvent donner lieu. Je ne serai pas fâché de vous montrer comment nous
I. Cette lettre a été publiée en partie par le Clairon, qui n'en a p;is nommé le destinataire; elle était adressée à M. de Villeniessant,qui avait fait exprimer à Louis Veuillot le désir d'être actionnaire de CUn'u'ers. Elle avait paru dès 1868 dans le Figaro. Je la donne intégralement.
faisons les clioses, et votre présence me soulagera un |)eu (lu déplaisii- (jue j'ai d'avoir à conduire une afliûre en même temps qu'à j)résider une rédaction'.
]M. Jouvin vous a-t-il jjarlé d'un jeune garçon qui me prie de le recommander à vous? Il se sent, hélas! après en a^oir essayé, plus fait jjour votre bâtiment que pour le mien. Il a quelque lecture, de la vivacité dans l'esjiri?, de l'élégance dans la main; il a aussi fort grand appétit, par des raisons trop légitimes. Mais je pourrais satisfaire son appétit, qu'il ne me resterait pas. Pour me rester, il faut une âme de héros; ce n'est pas encore son fait. Il est oiseau, et c'est chez vous que l'on gazouille.
Puisqu'il me quitte, prenez-le. Il en vaut d'autres, et je l'aime mieux chez vous qu'ailleurs. Les écarts ne manquent pas, mais pourtant on y va moins de travers. Pauvre petit! Vous devriez ne le faire servir que sous le masque, jusqu'à l'âge de raison du gendelettre, vers quarante ans.
Je suis, Monsieur l'actionnaire*, votre très humble et très obligé serviteur,
Louis Yeuillot.