‹ Correspondance de Louis Veuillot (volume 2)Chapitre 97 sur 132 · A M. HENRI PARROT · texte numérisé non relu

A M. HENRI PARROT

Versailles, 7 mai 1871.

Cher Hfnri,

Dans ce long désastre qui nous sépare de tout, et qui fait qu'en vérité chacun est mort, je n'avais pas appris ta cruelle part. Hier seulement j'ai su que tu n'avais plus ton fils. Je connais ton cœur, j'ai connu ce beau et aimable jeune homme, et j'ai pleuré quatre enfants. Toi-même lu ne pourrais pas me peindre

I. Allusion à un article de M. Claudius Lavergne, publié dans /'f7«/Ver*, sur une toile de Chenavard, qui fit en ce temps- là quelque bruit.

!ilO CORRESPOTSDANCE DE LOUIS VEUILLOT,

ta douleur plus grande que je ne la devine : non, pauvre ami ! Toute ma vieille amitié éclate, tous mes jeunes souvenirs se réveillent. Combien je voudrais être près de toi! Je le dirais que ton lils n'est pas mort, non, non mille fois, mon vieil ami! 11 a vécu, mais il n'est pas mort, et je le sais bien. J'ai passé par là, je sais que mes fdles et leur mère ne sont pas mortes. Je ne les ai pas quittées, et elles ne m'ont pas quitté ; mes fdles sont presque plus près de moi que leur sœurs vivantes. La mort nous caclie, ou plutôt nous voile un moment et légèrement ces êtres chers, qui bientôt redeviennent présents et d'une certaine manière visibles. Tu connaîtras et tu goûteras cette merveille de Dieu. Tu sauras combien il est vrai que Dieu n'a point fait la mort et ne lui a point donné cette puissance sur nous. C'est nous, au contraire, qui avons puissance sur elle. Par le nom, par l'amour et par le sang de Jésus-Christ, nous la chassons; elle fuit et nous rend sa proie, n'emportant qu'un lambeau, et encore elle le devra rendre, car les morts ressusciteront. Rien de nous n'appartient à la mort que ce qui lui est livré par nous-mêmes. Tu ne lui livreras rien, lu ne donneras pas puissance sur toi; tu voudras revoir ton fds, qui est vivant.

Prie le bon Dieu, mon cher Henri. Je sais que tu le i'ais; làis-lc toujours, [)Our toujours, et rendons grâce: nos enfants ont mieux valu que nous. Dieu nous les a donnés par une grâce, il nous les a repris par une grâce nouvelle. Nous connaîtrons tout l'amour de Dieu, nous le bénirons éternellement. Celle douce main de nos enfants qui habitent avec Dieu, nous fera

doucement franchir ce reste de mauvais chemin de la vie où nous avons été engagés. Nos pleurs acquittent de vieilles dettes qui n'avaient pas été payées. Nous emhrasserons, dans le sein de Dieu, nos enfants libérateurs de leurs pères.

Tout à toi.

Louis Veuillot.

A M. LÉON GALOUYEi.

Paris, 19 juillet.

Mon cher zouave,

J'ai enfin trouvé votre article, et je l'ai lu. C'est très bien, mais c'est trop bien. Contre une statue, il ne faut pas se mettre ainsi en fureur : elle vous déconcerte par son impassibilité, et le public lui donne raison. Il faut prendre une pioche ou un vilebrequin, faire un trou, mettre dedans une gargousse, et allumer, toujours bien tranquillement. Le public attend, bien tranquillement aussi, l'effet de cette opération calme, et, pour peu que le monument soit ébranlé, il applaudit. Telle est la tactique; j'ai eu le temps de l'étudier. La bête difficile n'est pas Voltaire, c'est le public.

Ainsi, je vous ajourne. Dans votre article, il y

I. M.Léon Galouye,volontairedans les zouaves du général Cliarette, avait envoyé à Louis Veuillot un travail contre Voltaire, et surtout contre le projet d'élever une statue à cet ami des Prussiens.

dia CORRESPONDANCE DE LOUIS VEUILLOT.

en a (rois on qualre, qui sont l)ons. C'est ce qui le fait rater. T.es preuves ne sont pas d'ailleurs parfaites. L'endroit de l'hôtel de ville est tiré par les clieveu\ et par les pieds. T.orsijue je vous reverrai, nous causerons de tout cela. Venez : j'ai quelque chose à faire de vous. Vous n'êtes pas un gnan-^naii et un propre à rien; il v a de l'étolfe. C'est pourquoi je vous tlirai Ja vérité. Je me contente aujourd'hui de cette annonce, car j'ai trop d'autres choses à fliire. Aimez, aimez, aimez l'Eglise, hrave garçon. L'enfant qui aime sa mère, sera un jour très sage, et sa mère ne le laissera pas périr. Fût-il malade, fût-il mort, elle saura encore le sauver. Cette bonne femme de Naim connaît bien le chemin que prend le Sauveur. Sur la route du cimetière, elle l'arrête; et, à cause de ses larmes, il rend la vie au cadavre qu'elle suit en pleurant. Mille amitiés.

Louis Veuillot.

A M. VVGNKR'.

Hoyat, rj août 1871.

Mon cher vieil ami,

Votre lettre m'est venue trouver à Rovat, où j'ai accompagné mon frère souflVant, et où je me trouve

I. Dt'S les premières luttes «lu temps de Eonis-Philippe contre le monopole universitaire, 1\I. \ agiier, de .Nancy, (juitta rUniversité pour se consacrer à la presse et aux œuvres catholiques.

moi-même fort empêtré des yeux et d'autre chose qui est survenu. Sans ce contretemps^ ce que vous désirez serait déjà fait : la chose est dii^ne de vous et de nous.

J'ai connu votre malheur et votre gloire, mon cher Vaguer'. J'avais recueilli la notice que vous avez consacrée à votre fds, afin de me faire l'honneur de paraître dans le cortège de vos amis. Mais dej)uis mon retour de Versailles, je suis lié d'infirmités^ de préoccupations et d'affaires pressées, qui m'ont cahoté sans me laisser un moment de loisir, jusqu'à l'espèce de maladie agaçante où je me vois maintenant.

Je me ferai donc remplacer par notre ami Aubineau, père de zouave, et très digne comme vous de s'associer à vous. Présentement je ne suis pas en état d'écrire dix lignes. Cette condition me semble très cruelle. Je prie le bon Dieu de ne pas m'y laisser longtem[)s. Je voudrais rentrer à ma tâche quotidienne, et ne m'en plus distraire jusqu'au dernier soupir.

Très cher ami, je ne vous plains pas. Vous n'avez pas perdu votre fils, et vous l'avez plutôt trouvé.

Vous l'avez donné à Dieu et à la patrie, vous savez où il esî. Je vous embrasse de tout mon cccur depuis si longtemps remjjli d'estime et de tendresse pour vous.

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