Mgr Dupuch
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rites de ma vie. Ma commère n'est autre que l'exfavorite de Tex-bey de Gonstanline Achmet : la célèbre Aïcha, chrétienne comme tu sais depuis longtemps et très bonne chrétienne, à ce que dit Monseigneur. Je ne l'ai point encore vue. Mon enfant, lorsque dans ma fugue de 1837, lisant à Toulon les détails de la prise de Gonstanline, je me faisais peut-être des romans sur la capture de cette sultane, je ne supposais pas qu'un jour, à quatre ans de là, je serais parrain avec elle de la fille d'un juif d'Alger. Je crains toujours l'empire du Mogol, et il y a de quoi. Va dire à Mme Gabourd (qui a pris enfin le parti de se bien porter, je l'espère) les liens qui l'unissent en moi à la sultane Aïcha ^
. Un très excellent ami que j'ai trouvé ici et qui m'a parlé d'Olivier Fulgence (ou, comme dit Brucker : Fuljeiiice) avec tendresse, c'est Mgr Suchet, curé de Gonstanline. On ne peut être plus aimable et plus tendre qu'il ne l'est pour l'auteur des Pèleriiiages. J'avais sans m'en douter, à Constantine, un admirateur. G'est son mot : tant pis pour lui.
Frère Ghrislophe sera parrain d'une juive. Adieu, petit frère, à moins de circonstances graves, je n'ajouterai rien à cette lettre, d'une assez jolie taille comme cela. Travaille, aime-moi, tâche de prier Dieu pour le remercier de m'accorder tant de faveurs.
Ton frère dévoué, Louis V.
1. 11 avait été parrain, avec Mme Gabourd, d'un enfant d'Olivier.
DE LOUIS YEUILLOT 45
26 avril '.
Je reçois ta lettre. Ah! mon enfant, que le bon Dieu te comble de ses gTcàces et qu'il te rende le bien que tu me fais. Que te dirai-je, si loin de toi, dans le trouble d'une joie sans égale ! Si je pouvais l'embrasser maintenant, tu sentirais ce que c'est qu'un cœur de frère; mais il n'y a point de parole pour ces sentiments-là. Depuis que Dieu m'a fait la grâce de le connaître, je ne crois pas avoir été si heureux. De quel fardeau mon âme est maintenant allégée. Que je forme d'espérances et que je suis en repos sur l'avenir! Nous voilà tous les quatre chrétiens, ne faisant plus véritablement qu'un devant Dieu, qu'un cœur pour l'aimer, qu'une voix pour le bénir. Va, sois sans inquiétude, puisque tu pries, tu as la foi ; tu la sentiras grandir, se développer, et entouré de tentations tu les domineras toujours. C'est maintenant, frère, que nous allons nous aimer, que nous allons être l'un pour l'autre d'un grand secours. Ne songe plus au passé, car je suis heureux
1. Ce post-scriptuin est la leUre dont je disais, dans le premier volume de la Correspondance (p. 70) : « De toutes les lettres que Louis m'écrivit d'Alger, il en est une que je regrette particulièrement : c'est sa réponse au billet très court, je crois, par lequel je lui annonçais, quelques semaines après son départ, que le R. P. Yarin était venu chez moi, le vendredi saint, àneuf heures du matin, m'avait trouvé au lit lisant un roman de Balzac ou de Sand, et m'avait décidé à aller le jour même à confesse. » On va comprendre mon regret.
(J'ajoute que j'avais alors vingt-deux ans et Louis vingtsept.)
comme la mère qui vient d'enfanter, et tout ce que j'ai pu éprouver de crainte n'est plus qu'une sainte joie. Eh! mon ami, si lu as fait des fautes, en suis-je innocent? Tu aurais été chrétien plus tôt si j'avais plus tôt voulu l'être. Il est juste que j'en porle la j)eine, il me sera doux de la j)orter. Nous allons maintenani vers un avenir dont les ténèbres nem'eflVayenl plus. J'ai prié avec angoisse, je vais prier avec allégresse ; je n'osais plus te parler de Dieu, je vais t'en entretenir. N'aie pas peur des bourrasques qui pourraient arriver; si tu tombes, relève-toi, si tu ne peux te relever, trainctoi; si tu ne peux te traîner, que ton esprit fasse une prière, que ta voix pousse un seul cri. Ce sera entendu. Dieu t'enverra du secours. Je me suis sauvé par l'aide de la sainte Vierge, je n'ai pas craint de l'invoquer dans mes plus grands égarements. Fais de même, tu ne saurais moins mériter que moi les bontés constantes dont elle m'a prévenu.
Tout à l'heure je suis allé bien vite chez Monseigneur. Je lui ai dit combien j'étais heureux. Demain, lui et tous ses prêtres te recommanderont à la sainte messe ; de plus, il me donnera pour toi et je te rapporterai une relique de saint Eugène, ton patron, qui fut sur cette terre un grand évêque, et qui mourut dans les Gaules; si lu avais vu comme ces bons prêtres m'ont félicité, comme ils se sorti associés à ma joie ! Cela fait comprendre ce qu'on nous dit du bonheur des anges quand un pécheur revient à Dieu.
Le P. Humphry te donnera des conseils, suisles scrupuleusement. La fidélité aux pratiques est le sûr garant de la solidité de la foi. Astreins-toi surtout à une petite lecture tous les jours, même quand tu devrais la faire avec distraction, avec dégoût, même quand tu n'y comprendrais rien. Tout cela germe, et au bout d'un certain temps on est tout étonné des résultats.
Que ce bon P. Varin est admirable, de t'avoir ainsi forcé d'entrer ! Eh ! qui donc n'est un peu entré par contrainte? Tu sentiras un jour que ce saint prêtre était vraiment l'envoyé de Dieu, et comme moi tu te perdras en transports de reconnaissance pour ce grand et souverain possesseur de toutes choses, qui dans son empire infini s'occupe avec tant de sollicitude d'aussi peu de chose que nous.
C'est le vendredi saint aussi que je me suis confessé il y a trois ans, le soir comme toi, malgré moi, comme toi encore, et à un jésuite, toujours comme toi.
J'ai passé tout ce jour-là (ton vendredi) à cheval, par la pluie ; j'étais assez triste; lu étais pour quelque chose dans ma tristesse : je me demandais si Dieu voudrait enfin toucher ton pauvre cœur et par là me mettre hors de peine sur le plus important de ta destinée. Je causais avec un pauvre garçon qui s'est fait musulman et j'essayais de lui donner quelques idées religieuses qu'il ne recevait pas trop volontiers. Tout semblait me dire que je perdais mon temps et mes paroles, et
cependant Dieu s'occupait activement de mon bonheur et du tien.
Que nos sœurs vont être heureuses ! Mais le plus heureux c'est moi. Tu vas maintenant, cher enfant, me fortifier. Nous nous encouragerons mutuellement à vivre en bons chrétiens, et môme nos affaires temporelles s'en trouveront mieux.
Tu as bien fait de brûler ces papiers. Il faut convenir que c'était une grande scélératesse de ta part d'aller faire un vaudeville pendant que j'écrivais tout autre chose, et encore de tirer de moi ce chien de vaudeville -là. En(;ore une fois, sois tranquille, nous trouverons quelque meilleur moyen d'apurer nos comptes. Quant à devenir riches ce n'est pas l'essentiel. Tu vas voir comme on se soucie peu de cela quand la pente n'est pas trop forte et qu'on est une fois chrétien.
Quelqu'un qui va se réjouir encore, c'est l'abbé Morisseau, de Tours, à qui je veux écrire cette bonne nouvelle dès que j'aurai un moment.
Applique-toi, mon ami, à te montrer bon chrétien tout de suite. Sois rigide. Plus de conversations aigres-douces, là où tu sais bien que j'avais moi-même le tort d'aller trop souvent causer. Faisloi recevoir des conférences de Saint- Vincent de Paul ; sois aussi de notre conférence littéraire, La piété est éminemment sociable. On fume tout seul, on brûle en se rapprochant. Mets-loi aussi à travailler, écris, écris beaucoup. Je crois que tu feras beaucoup mieux que tu ne penses et que je
ne pensais. A mon retour je n'aurai plus de peine à relire les essais, à te donner des conseils. Nous serons pleinement du môme esprit.
Pour être en communion malgré la distance, je te propose de dire tous les matins et tous les soirs, après nos prières, moi pour toi, toi pour moi, un Ave Maria. Adieu, mon frère; te voilà chrétien : c'est ce qu'il y a de plus beau sur la terre. Il ne reste plus après cela qu'à devenir saint au ciel.
Tout à toi en Notre-Scigneur, à qui soient amour et louange durant le temps et durant l'éte/rnité.
Ton frère bienheureux, Louis Veuillot.
Je t'envoie la lettre de Mère Xavier ^ ; il te sera agréable de la lire et tu me la conserveras précieusement.
A cette belle lettre, commencée le 20 avril et terminée le 26, était jointe l'ébauche de la préface de cette Vie du Frère Christophe, Vami du, peuple, que Louis Veuillot ne fit pas. Nous la donnons ici :
Au nom de la très sainte et très auguste Trinité, Dieu seul et tout-puissant Créateur et Maître de toutes choses;
Au nom du Père qui a créé l'homme et qui l'a aimé ;
Au nom du Fils qui a souffert pour l'homme et qui l'a aimé;
1. Une religieuse des Oisoaux, qui lui avait écrit sur nos sœurs.
Au nom du Saint-Esprit, seul Dieu dans l'unité du Fils et du Père, qui visite l'homme par la grâce, qui le dirige vers la paix cl qui esl la difTusion éternelle de la vraie lumière, de l'infinie clémence, de l'infatigable amour;
Au nom de mon Dieu et de mon Père, gloire à mon Père et à mon Dieu.
Gloire encore à la sainte Vierge Marie, parfaite par la grâce de Dieu entre les créatures soumises à la mort. Nulle femme ayant enfanté n'a souffert dans son cœur des douleurs pareilles aux douleurs de Marie ; aucune àme ne fut autant déchirée par la méchanceté des hommes, et n'a autant sollicité leur pardon.
Gloire à tous les saints qui sont dans le ciel pour avoir gémi sur la terre, pour y avoir été pauvres, humbles, pour y avoir patiemment enduré la douleur, l'injure et l'injustice, mais surtout pour avoir aimé Dieu et pour avoir pardonné.
Je m'adresse à tous les hommes de ma langue et de ma nation qui sont ignorants ou dans les sciences humaines ou dans la science de Dieu ; pauvres de joie ou pauvres de richesses, affligés d'âme ou affligés de corps ; je m'adresse aux bons et aux méchants, mais surtout je m'adresse aux chétifs, aux petits, aux gens de besoin et de peine, à ceux qui portent la veste rapiécée, qui man^j-ent le pain dur, qui dorment sous le chaume, (lui n'ont point de feu Thiver; je m'adresse à la mère dont la pauvreté larit les mamelles, et au père qui regarde avec douleur ses enfants, ne sa-
chant comment les nourrir; je m'adresse au manœuvre qui risque cent fois sa vie pour un peu de pain; à l'artisan qui ne voit que la misère au bout de ses labeurs ; au soldat et à la triste mère du soldat, pauvre vieille qui a tant pleuré en attendant son fils que lorsqu'il reviendra, s'il revient, à peine pourra-t-elle le voir^; je m'adresse au laboureur, au pâtre, à l'enfant abandonné, à la timide orpheline, à tous ceux qui souffrent de leur existence, de leur faiblesse, qui ne sont pas seulement pauvres, mais opprimés, et qui ne recevant qu'un pain trempé du fiel amer de l'injustice, sont plus blessés encore à l'âme qu'affaiblis et malheureux par les douleurs du corps.
Je souhaite que les riches, les heureux et les puissants m'entendent : mais ceux à qui je m'adresse, ce sont les pauvres et les souffrants ; les premiers, je désire les instruire; les autres, je veux les consoler.
Je n'ai ni or ni argent; mais ce que j'ai, je le donne : j'ai, comme l'apôtre saint Pierre et comme tout enfant de l'Eglise de Dieu, la parole qui relève le paralytique de sa couche, qui retire Taffligé de son désespoir et sort le méchant de son abjection, la pire des douleurs.
Je veux prononcer cette parole et la développer par le récit d'une sainte et charitable existence. Je montrerai un pauvre orphelin, etc.
Et maintenant, si Ton veut savoir qui je suis
1. On sait que le service militaire durait alors huit aus consécutifs et qu'en fait le pauvre seul y était astreint.
pour élever ainsi la voix parmi mes frères : je suis un pécheur et j'ai beaucoup offensé Dieu ; je suis un enfant chi peuple et j'ai beaucoup souffert, et ma mère a nourri ses enfants d'un lait troublé par mille angoisses; j'ai fait plusieurs métiers, j'ai parcouru plusieurs chemins, j'ai vu beaucoup d'hommes; je suis jeune encore, mais je suis arrivé à l'àgc mùr; j'ai porté les livrées de la misère ; j'ai quelquefois attendu tout le jour un morceau de pain qui n'est pas venu le soir, et si plus tard je me suis assis à la table de ceux que jadis je regardais de loin, leur ami et leur égal parmi toutes leurs splendeurs, pendant longtemps aussi, j'ai péniblementvécu du prix de mes sueurs, portant sur moi tout ce que je possédais dans ce vaste univers. J'ai vécu avec les méchants, plus méchant qu'eux; j'ai vécu avec les bons, et je tâche à présent de les imiter; mais je les imite moins que je ne les admire ; j'ai partagé le bivouac des soldats; j'ai couché comme eux sur la terre froide et nue, j'ai foulé les tapis de ceux qui sont les princes du monde et j'ai lu dans leur âme pleine de soucis; j'ai causé avec les matelots sur la mer, avec le laboureur au milieu des champs; j'ai vu à Rome les miracles du génie humain, les montairnes de la Suisse m'ont laissé admirer les splendeurs de la nature, mais je n'ai rien vu d'aussi beau et d'aussi miraculeusement admirable qu'un cœur enflammé de l'amour de Dieu.
Au même.
!«'• mai.
Tu devais bien le penser, en effet, mon cher Eugène, que j'aurais voulu être avec toi pour prier Dieu et pleurer de joie, le jour de ta communion. J'ai si souvent été navré de tristesse en voyant nos amis se convertir et en pensant que tu étais encore retenu loin de la table sainte, dont je ne crois pas m'étre approché une seule fois sans demander à Dieu la grâce qu'il nous accorde enfin, de t'y voir avec nous! Mais plus je vais, plus je vois qu'il ne faut jamais désespérer. Dieu change les cœurs : c'est dire qu'il les change en bien. Ne t'inquiète pas de tes brouillards : si tu veux chercher dans tes souvenirs, tu te rappelleras que je t'écrivais de Bologne, un mois après ma conversion, absolument les choses que tu m'écris ; j'a\ais les mêmes doutes, les mêmes terreurs, les mêmes faiblesses. Tout cela, c'est la foi, on le sait plus tard. Si tu n'avais pas la foi, de quoi t'inquiéterais-tu? Si tu n'avais pas la foi, aurais-tu versé tant de larmes ? Tu crois bien à mon amitié, au plaisir que j'ai ressenti, à tout ce qu'il y aurait de pardon et de tendresse dans mon cœur, si tu m'offensais : pourtant, je ne suis que ton frère, et Dieu, ton père, t'aime infiniment plus que je ne puis t'aimer. Applique-toi à penser à Dieu, observe les pratiques, et tu verras cette sainte pensée du ciel, que tu t'inquiètes de sentir
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si rare, prendre racine dans ton cœur, pousser des branches, des feuilles, le remplir entièrement, y frémir toujours au moindre vent, au moindre choc. Que tes prières soient pour obtenir la grâce de la persévérance; adresse-toi à la sainte Vierge, comme on s'adresse à la dame du logis, lorsqu'on demande une faveur. Je ne m'inquiète pas du tout de te voir cette petite fièvre : c'est la dentition. Va voir souvent le Père Humphry, prie-le de l'indiquer une lecture, et fais-la, coûte que coûte, vaille que vaille ; ne lui ménage pas tes doutes, ni le spectacle de tes froideurs : tout cela disparaîtra. Je t'engage encore à faire une chose que j'ai trop négligée, moi, dans les commencements. Va le plus souvent possible à la sainte messe et le dimanche aux offices. Suis -les attentivement dans le Paroissien ; écoute le prône, ne t'indigne pas si tu t'ennuies, mais persiste à t'ennuyer. La connaissance de Dieu, l'amour de Dieu et le bonheur viendront promptemcnt; car de ces cérémonies, de ces discours, de ces paroles, tu retiendras toujours quelque chose qui le suivra hors de l'église et qui te fera du bien. Ne t'attends point cependant à nager dans la béatitude. Dieu ne donne pas le ciel sur la terre et ne nous l'a point promis ; tu seras toujours mécontent, mais tu te féliciteras d'être mécontent et de sentir ton àme te reprocher ses langueurs.
Fais avec soin le soir ton examen de conscience, tu deviendras bientôt savanl.
Quant au respect humain, c'est encore un petit
malheur assez ordinaire. Après trois ans de pratique, il m'arrive quelquefois d'y incliner : il faut se forcer, se déclarer chrétien. Alors les mauvais propos cessent. Mais si on t'attaque, prendsle tranquillement. Dieu ne nous demande pas d'être éloquents et de défendre la foi par de beaux discours, mais par une confession continuelle. Ne rougissons point de l'Evangile et Dieu nous fera triompher avec lui.
Mais surtout où il faut se montrer brave, c'est dans la chute. Là il ne faut pas s'amuser à se chercher des excuses, ou se demander pourquoi on est tombé, ni vouloir cacher la boue dont on s'est couvert. Il faut courir au médecin, et plus le mal est grand, plus il pardonne, car plus grand aussi est l'effort.
Le meilleur moyen pour se bien conduire, c'est de penser souvent à Dieu ; le meilleur moyen de penser souvent à Dieu, c'est de lui rapporter toutes nos affections. Quand tu songes à nos sœurs, à notre mère, à moi, à tous ceux que tu aimes, dis-toi que nous avons besoin de grâces divines, élève ton cœur à Celui de qui vient toute félicité, recommande-nous à saclémence. Quand tu songeras à notre pauvre père, fais une prière pour lui. Gela peut se faire partout, dans le monde, à la promenade, au travail, à table. On a bientôt dit un Pater ou un Ave Maria^ ou simplement : Jesu^ miserere iiohis. Il est de foi que la prière est utile aux morts en même temps qu'à celui qui prie pour eux. Après cela, ne te désole jamais, et sois
d'aboid patient pour loi-inêmc , parce qu'avant tout Dieu veut qu'on ait confiance : la confiance est un acic de foi et d'amour. Vaï religion, celui qui ne veut pas périr ne périt pas. Cher enfant! qu'il sera doux pour moi et pour toi, je l'espère, de causer de ces choses entre nous, de nous en occuper préférablement à tant de niaiseries qui prenaient nos moments, de travailler ensemble pour la gloire de cette sainte religion qui nous a été, nous pouvons le dire, le pain de l'àme et du corps. Pour moi, je suis bien décidé à lui donner ma vie : les meilleurs fruits de mon intelligence, le but le plus constant de mes travaux et de mes efforts, tout pour elle ! Je ne sais s'il est vrai que M. Guizot se propose de me faire une position : s'il le veut véritablement, je lui en sais gré, mais il faut une position qui me laisse bien libre de servir l'Église, car la seule position qui me convienne, je le l'ai dit, c'est d'écrire, c'est de prêcher. Toute autre ne me serait pas supportable, et si je faisais la folie de l'accepter, je ne la garderais pas.
Je fais de l'Afrique continuellement et je commence à y voir clair. Profitant de l'absence du général, qui me laisse tout mon temps, je me suis plongé dans les archives, et j'y ai trouvé de la pâture. Entre autres choses, j'ai eu la patience de résumer et de copier en grande partie toute la correspondance d'Abd-el-Kader avec le maréchal Vallée. Tu verras quelsdiplomates sont les Arabes et comme ils nous enfoncent. Ma conclusion je ne
la dis qu'à toi, j'aurais besoin de la développer aux autres, c'est que le mieux serait à' abandonner l'Afrique^ si nous le pouvions. Mais comme nous ne le pouvons pas par les plus solides et les plus mauvaises raisons du monde, j'ai combiné aussi un petit plan d'occupation et de conservation qui me fera huer par la majorité et même à peu près par l'unanimité des Français, mais que je n'en persiste pas nioins à tenir pour meilleur et plus efficace que tous ceux dont on s'est avisé.
Tes nouvelles m'ont amusée Écris-moi toujours de longues lettres; mon cœur se serre quand j'arrive au dernier feuillet; je voudrais des volumes. Cardonne va être bien beau au Siècle. Cardonne disposant de 100 000 lecteurs et plus, cela est digne du temps où nous vivons; cela est régulier et me plaît comme toute chose qui se fait à sa place et en son jour. 11 en résultera peut-être un jabot neuf pour le splendide Texier; mais celui-ci, je voudrais le voir aux Débats.
Dis à Cardonne (sérieusement) que je lui demande sa protection pour deux pauvres diables que j'aime et qui ne manquent pas au fond de certaines qualités : l'un, François Guizot, est actuellement ministre des affaires étrangères; l'autre
1. Je lui donnais les nouvelles et un peu les commérages dont s'amusaient le personnel du secrétariat du ministre et les rédacteurs du bureau de la presse, qui tous étaient de nos amis, ou plutôt de nos connaissances, notamment ceux qu'il va nommer : MM. Cardonne, Texier, Durangel.
est le petit Bugcaiid, gouverneur général de l'Algérie. O gloire, ô talents, o vertus, ô patriotisme ! ! 6 pauvre France où Perrée se retire pour faire place à Dutacq, et qui tombe de Cambolle en Chardonne ^ !
Fais mes compliments à Durangel, je me réjouis de ce qui lui arrive d'heureux, mais cela m'étonne bien qu'il soit en voie de fortune, lui qui a tout ce qu'il faut pour cela.
Nous voici donc au mois de mai ! Lafon va voir la fin de son marlyre, et sans doute ce n'est pas malheureux; je me figure qu'il est réduit à l'état de lanterne.
Dis à M. l'abbé (Aulanier) que je lui fais une collection d'autographes militaires et arabes.
Presse donc Olivier au sujet de Rome et Lorette. J'aurais tant voulu que ce livre parût un ou deux mois avant mon retour. Les lenteurs de ces imprimeurs sont fort tristes, et ce n'est pas un petit désavantage ajouté à tous ceux du fameux marché J'ai vu, par ce que m'ont dit du succès de mes livres les bons ecclésiastiques dont je t'ai parlé, que l'affaire est véritablement plus avantageuse pour les libraires que poui Tauleur. Quant à moi, je perds doublement au bon marché qu'il cherche avant tout, puisque, outre la diminution du prix de revient, l'impression est plus lente et le payement plus retardé. J'avoue que mon traité m'ennuie
1. M. Perrée, un indusU-iel qui avait foiulcWe Siècle; celui qui allait le remplacer, M. Dutacq, était un entrepreneur de publicité.
DE LOUIS YEUILLOT 59
violemment toutes les fois que j'y pense. D'un autre côté, il est fait et je suis majeur. Si je le brise d'une façon ou d'une autre, soit par un procès (ce qui est une chose impossible et à quoi rien ne me ferait consentir, je mets là-dessus au défi la rhétorique de Gabourd), soit en n'écrivant plus, est-ce que je ne me constitue pas en faute de délicatesse ? Quand on a fait une sottise, on la boit. Seulement celle-ci est amère, car il est probable que quand j'aurai travaillé encore dix ans, je ne serai pas loin d'avoir donné mon dernier mot. Je suis un arbre à fleurs, non point un arbre à fruits; je ne produirai plus passé l'été.
Olivier et toi vous m'écrivez sans me donner des nouvelles de mon filleul et de sa mère.
As-tu le livre de Jourdain (Sainte-Foi), Conseils au peuple? Qu'est-ce que c'est ?
Quant aux vers de M. Peyssonneau, tu ne les liras point. M. Peyssonneau est ce qu'on appelle un travailleur.
On trouve que le Correspondant aurait besoin d'un article de Cazalès. Voici le jugement du missionnaire : « Champagny, bien ; Bore, très bien (sa lettre en effet est louchante et pleine de charme), l'abbé Maret, un peu sec; M. Chavin, blagueur, très contesté sous le rapport de l'érudition, en ce sens que c'est de l'érudition d'almanach et du style qui s'en rapproche; le professeur, eau claire; Bruckcr, vin trouble; Gouraud, bonne cuisine bourgeoise ; Sainte-Foi, tambour; Veuillot, des quatre mendiants : ça plait, ça ne nourrit pas. l-a Chroni-
que poliliquc, rien du tout; le Bulletin bibliographique, très peu de chose. )>
Je serais assez de cet avis-là. Le Correspondant n'a encore été que très peu de chose et ne répond qu'au besoin généralement senti par Olivier d'être directeur d'une revue. S'il ne fait pas trois livraisons de premier 'calibre, il verra décroître rabonnement; je le lui prédis. Plusieurs de ces articles sont des éludes qui se trouvent partout ; la politique et la bibliographie qu'il nous a données sont de celles qui devraient n'exister nulle part.
Il faut écrire à Cazalès, lui dire qu'il y va de son honneur et de l'intérêt d'une publication catholique; il est positif qu'en lui voyant signer l'introduction, les lecteurs ont compté sur lui et sont désappointés; il faut obtenir quelque chose de Montalcmbert ; il faut que Wilson, qui est sérieux, fournisse son Bonald; que Foisset soit secoué à Dijon ; mais, pour l'amour de Dieu, plus de fragments; plus de Danielo (il est assommant ce garçon-là, avec ses idées à lui); plus d'Anna Marie; très peu de Chavin et que ce peu soit meilleur; que M. de Blanche modère ses élans poétiques pour les bouquins de l'éditeur; que la politique ait une autre saveur ou qu'elle ne soit pas; que Binaut s'échauffe et que l'amoureux d'Andryane soit plus froid.
Le monde s'obstine à préférer Silvio Pellico, quoif(u'il ne soit pas Français. C'est absurde, mais c'est comme cela.
Nous vivons dans un siècle qui n'a pas de goût'.
Adieu, cher frère. 11 me semble que je viens de dire pas mal de méchancetés. C'est que je m'irrite malgré moi de voir les travaux catholiques menacés comme les autres, et plus que les autres, d'avortement. Je l'avais prévu et j'ai été opposé à la création du Correspondant à cause de cela. Maintenant qu'il existe, je ne voudrais pas le voir crever de faim, et c'est justement tout ce qu'il me parait promettre et ce que me fait augurer ce que j'en entends dire aussi bien que ce que j'y vois. Heureusement Dieu n'a pas besoin de cela.
Tout à toi en Notre-Seigneur,
Louis Veuillot.
A M. Edmond Le clerc.
Alger, 3 mai.
Mon cher Edmond,
Je vous avertis que vous m'avez habitué à vos petits mots, toujours trop courts, et que je suis désappointé maintenant lorsqu'ils ne viennent pas. Que votre bon cœur y prenne garde.
Il refait chaud, nous sommes en guerre de tous les côtés; on dit que La Moricière se bat à Oran; Bugeaud se bat dans l'Atlas, et nous entendons ici le canon retentir dans la Mitidja; la nuit dernière, j'étais sur ma terrasse, prêtant l'oreille à ce bruit;
1. M. Andryane, prisonuicr politique en Autriche, avait fait, comme Silvio Pellico, un livre sur ses prisons.
entre deux coups de canon, j'entendis le choc des
billes dans les cafés européens, où l'on joue des
queues d'honneur, elles pizzicati de la mandoline
dans les cafés maures, où l'on fume la pipe en
disant que c'est écrit. J'affirme qu'il y aura moins
d'antithèses dans le discours de M. Hugo (de
l'Académie française), qu'il n'y en a dans lout ce
que je vois présentement : les hommes meurent
et les herbes fleurissent; le canon gronde et le
rossignol chante; j'apprends avec joie la mort de
cent Arabes, et je suis fâché de ne point recevoir
une lettre de vous.
Louis Veuillot.
P. -S. — MM. de Tocqueville et de Beaumont viennent en Algérie. Ceci tranche la question; je ferai un livre.
10 mai.
Faites, s'il vous plait, chercher mon frère; il y a dans le paquet ci-joint des lettres pressées que je l'engage à remettre sur-le-champ.
Mille compliments à Mallac. Ça fait deux courriers qui m'arrivent sans rien de vous. Franchement trouvez-vous cela bien. Je vais filer sur Oran et me recouvrir de gloire. Le général-gouverneur arrive assez mécontent de sa petite tournée dans l'Atlas; il n'a tué que cinq cents Arabes; il n'a pris que cent femmes et deux ou trois mille bestiaux.
Je n'ai plus de place, adieu.
A M. Eugène VeuillotK
Alger, mai.
... Puisses-tu être toujours ainsi pressé par ton cœur. Lis l'évangile du pauvre publicain qui n'ose même pas entrer dans le temple, tant il se trouve indigne, et tu verras comme Xotre-Seigneur le bénit à cause de cela. Ton esprit s'emporte à des projets blâmables, otii! Cette tentation est commune, même dans la prière : les convertis comme nous sont longtemps convalescents, quelquefois ils le sont toujours. Mais tu verras qu'il n'est pas si facile d'aller aux mauvaises actions. N'aie pas peur, j'ai souffert ce que tu souffres, il m'arrive de le souffrir encore; mais tu prends pour la tempête ce qui n'est qu'un peu de vent; bientôt, comme les vieux marins, tu profiteras de ce vent pour tendre la voile et faire plus vite le chemin. Sois seulement confiant et résolu comme on l'est souvent au milieu des angoisses : si tu ne veux pas périr, tu ne périras pas. La sainte Vierge nous aime, et nous pouvons bien dire que le bon Dieu ne nous a pas accoutumés à ses rigueurs. Nous sommes faibles ? cela prouve que nous serons ménagés, voilà tout. D'ailleurs, tu seras bien soutenu. Tout le diocèse d'Alger te recommande à Dieu; les Oiseaux te prendront aussi sur leurs ailes; on prie pour loi à Nancy, bientôt on priera