La première partie de cette letli'e manque
à Tours cl à Lyon, et partout où un cœur catholique battia pour Ion frère, il priera pour toi, car je clcniandc à Dieu de t'altribuer une part dans chaque prière qui se fait pour moi sur la ferre, et il s'en fait beaucoup, et c'est pour cela que nous sommes chrétiens. Sois exact à dire pour moi tous les jours, après tes prières du malin el du soir, VAi'e Maria que je suis exact à dire pour toi spécialement, et que je vais répéter en des lieux où depuis douze siècles la croix n'a point paru.
Que je suis heureux d'accompagner la croix dans ce premier voyage !
Excuse-moi près de Chezaud ; je n'ai pu encore lui écrire; il est habitué à souffrir mes négligences. Dis-lui que ce n'est pas le bon souvenir qui me manque, mais le temps. J'écris plus souvent aux autres, je pense plus souvent à lui. Dislui de se convertir; c'est une bonne âme et faite pour Dieu. Je prierai bien le Seigneur et la sainte Vierge de l'aider dans ses excellentes dispositions. Soutiens-l'y autant que tu pourras. Dieu nous récompense toujours par une augmentation de foi des efiorls que nous faisons pour répandre la foi.
Si tu n'es pas de l'association pour la Propagation, hàte-toi d'y entrer. Parles-en à Gabourd. Nous y sommes, nos sœurs et moi.
Cherche Perrin pour lui remettie ma lettre. Moi aussi, je le prêche, et lu n'auras pas besoin de prendre ton courage à deux mains, car je lui cite ton exemple pour l'encourager. 11 faut payer de sa personne, mon ami. Il faut dire à tout le monde
que tu es chrétien. Ainsi tu écarteras de toi beaucoup de mauvais propos.
Situ savais comme tous ces bons prêtres d'Alger t'aiment déjà!
Tu me réjouis l'àme en me parlant des Oiseaux. Je suis bien sensible, je l'avoue, à raffection de ces bonnes dames, et j'en bénis Dieu.
Puisque le gouvernement veut être ton débiteur, ce sera au mieux, s'il ne fait pas banqueroute. Quand il payera, tu auras une petite somme à donner pour tes dettes. Il n'y faut pas toucher. Prends sur moi jusque-là tout ce qu'il te faut. Je suis trop heureux pour ne pas faire largesse avec bonheur. Ne distrais pas de tes appointements un seul sou tant que les miens pourront suffire.
Tu n'auras pas de dragées de ma commère Aïcha. Pour cadeau de parrain, j'ai donné à Monseigneur de quoi habiller mes deux filleules. Je pense que tu trouveras ce bonbon-là aussi agréable qu'un autre.
Pour cette fois, cher frère, adieu en Notre-Sei-
gneur. Dis à M. l'abbé et à nos bonnes dames que
le pèlerin est en guerre, et qu'il faut prier pour
lui.
Ton frère dévoué,
Louis Veuillot.
Pour V Univers. — Les calculs faits depuis le retour de l'expédition établissent que l'ennemi a perdu plus de six cents hommes, et non pas cinq cents, comme je t'ai dit.
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A M. lîdinond Lcclcrc.
Mostagancm, le G juin.
Thés cher Edmond, Quoi que vous en disiez, Va/ni du Mo/ioniotapa vous était en dormant un peu triste apparu, lorsque vous avez été inspiré de lui écrire cette bonne lettre de douze bonnes pages (mais vous écrivez bien large) qui est venue le trouver ici, au moment oîi il y arrivait, venant d'un pays qui est tout aussi Monomotapa à l'égard de Moslaganem, que Moslaganem lui-même est Monomotapa considéré de Paris... Mais il faudrait connaître Mostagancm. Après cela, je n'en entreprendrai pas une description. Nous nous y trouvons très heureux parce que nous nous asseyons sur des chaises et qu'on peut encore trouver de l'eau pour se laver les mains. On y lit le Siècle, et on y rencontre certain héros, bote comme un des pots qu'il a vidés le matin ; ce grand homme a déjà bu, dit-on, deux des épées d'honneur que lui a volées l'admiration publique. En somme, Mostagancm est un ficiiu pays où Marie de Rabutin s'appelle Marco Saint-Ililaire. J'en étais donc à votre lettre de douze pages ; elle était accompagnée de plusieurs autres, et je lai lue l'avant-dernière, ayant gardé celle de mon frère pour la fine fin. Voyez cette sensualité ! Revenir d'une course de dix-sept jours, allongée de dix-sept nuits de
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bivouac, tout fatigué du désir inassouvi d'avoir des lettres de ceux qu'on aime, et quand on tient ces lettres, réserver celles qu'on est le plus impatient de lire pour la fin. C'est qu'on ne lit pas les autres; on les ouvre, on a l'air de les parcourir, et, en effet, on les écoute comme un solliciteur qui arrive au moment du diner. Ah ! que vous êtes un brave garçon de m'avoir si longuement écrit ! J'ai trouvé charmant d'apprendre à Mostaganem les histoires de X. Mais ne badinez pas avec notre ami ; on vous le prendra; il sera enlevé comme... comme qui donc? que des nymphes ont tiré par l'anse de sa cruche, un jour qu'il allait chercher de l'eau à la fontaine?
Il faut que je vous dise que j'ai immensément pensé à Mallac durant la campagne, à cause d'un Arabe , mon ami ben Kaddour, sous la tente duquel j'ai toujours couché, qui lui ressemblait d'une manière incroyable, et même de teint, ayant tous ses airs de cavalier d'honneur, de bon enfant, de zéphir. Vous voyez que ces sauvages ne sont pas si mal. Il s'est passé de singulières choses dans cette tente de ben Kaddour, que je vous raconterai et qui, je pense, vous amuseront. Comment trouvez -vous ceci: un soir d'orage nous y étions réunis six ou sept; il y avait deux musulmans , deux renégats, un juif, un huguenot et un catholique, votre serviteur. Nous étions couchés pêle-mêle sur toutes sortes de manteaux arabes et français, civils] et militaires; la terre était à moitié couverte d'un
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tapis de Turquie, le reste de blé vert et foulé, où quelques épis rcslaient debout ; des sabres, des fusils, des pistolets étaient acerochés aux bâtons qui soutenaient la tente, ou dispersés çà et là ; on causait en arabe, en français, en italien; les uns fumaient la pipe, les autres le cigare; une bougie était plantée sur le manche d'une mauvaise cafetière, et pour toute la société il n'y avait que deux tasses , mais en porcelaine de Sèvres, dans lesquelles on faisait fondre le sucre en le remuant avec une paille ou avec la pointe d'un éperon d'argent. La cafetière vidée, et quand il fut temps de dormir, les musulmans firent leur prière d'un côté, le catholique s'agenouilla et fit la sienne, les renégats, les huguenots et le juif s'enveloppèrent en silence de leurs manteaux, et au bout de quelques instants tous dormaient, malgré les coups de tonnerre et les coups de fusil qui retentissaient parfois autour du camp.
Vous voulez que je vous parle de ce pays, et je ne sais comment le faire : les questions y sont si nombreuses, si compliquées , si graves, que je n'ose en aborder aucune que fourni de beaucoup de loisir et de beaucoup de papier. En somme, la possession de l'Afrique est un malheur énorme, et si l'abandon était possible, je serais presque pour l'abandon : mais il faut développer tout cela autrement que ne le fait M. Desjobert^ Ce n'est pas
1. On sait que le niaiéclial Bugeaiul lui-même vit longtemps dans la possession de l'Algérie un redoutable embarras pour la
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qu'il n'y ait des solutions à donner sur tant de problèmes; moi, chétif, j'en proposerais une, mais comment? le Credo à la main. C'est vous dire assez que mes raisons n auront point d'autorité pour le public.
Qu'est-ce que je ferai? J'ai eu envie de retourner à Mascara et d'achever la campagne. Mais cela m'aurait poussé jusqu'en juillet, sans grand profit; il aurait fallu revenir peut-être pour voir Gonstantine. J'aime mieux aller à Constantine, visiter la province, et rentrer ensuite aussi vite que je pourrai.
Selon toute apparence je serai de retour dans les premiers jours d'août. J'aurais le plus vif désir de pénétrer dans le désert, d'aller jusqu'à Biskra. On me dit que cela n'est pas possible. Je verrai. En tout cas, s'il ne s'agit que de voir ce que ne voit pas tout le monde, j'ai vu Tegdempt, qui n'existe plus. J'y ai joui de l'embrasement de quelques centaines de maisons et du spectacle assez rare d'une forteresse qui saute en l'air ; j'y ai vu aussi manger beaucoup de chats; tout cela ligure assez agréablement dans les souvenirs d'un honnête homme; j'ai fait, au-dessus de Mascara, une course au clocher dont je ne me croyais pas susceptible ; il est vrai que je n'ai point franchi de rivière, mais j'ai franchi des coups de fusil ; enfin je me suis philosophique- France. — M. Desjobert, député, demandait avec obstination l'abandon de l'Algérie.
:0 CORRESI'O.M)A>Ci:
ment donné le diverlissement d'une escarmouche d'Arabes, en regardant les douaires opérer sur les Hachcms ; quand j'aurai vu encore Constantine, je serai plein, plus que plein.
Puisque vous souhaitez voir ma barbe, vous la verrez, mais je vous avertis que c'est quelque chose d'assez laid ; quant à la couche héroïque dont le soleil a peinturé mon visage, force me sera bien de la garder quelque temps : figurez-vous mon buste en cuivre.
Adieu, cher Edmond ; je prends trop de plaisir à ces bavardages ; j'oublie que vous avez quelque chose à faire, et que j'ai moi-même de la besogne par-dessus les yeux. Votre ami, Louis Velillot.
Je vois dans le Journal des Débals que mon livre a paru. J'espère que vous l'avez eu des premiers. Demandez aussi à mon frère un exemplaire de la troisième édition des Pèlerinages^ qui vous est destiné. Vous jugerez s'il convient que vous portiez les deux ouvrages (quel bote de mot!) à M. Marc Girardin.
Adieu encore. J'oubliais de vous dire que je me suis bien souvenu de vous, le soir dont je vous parlais tout à l'heure, dans la tente de Kaddour, en voyant les pauvres diables qui s'enveloppaient dans leurs manteaux. J'ai souhaité que vous ne fissiez pas toujours ainsi. Pouvez-vous toujours vous endormir comme s'endorment les renégats, les juifs, ou les ouailles de M. Athanase Coquerel, de Paris ? vous, un fils de famille !
A M. Eugène Veuillot.
Alger, le 12 juin 1841.
Mon cher enfant,
Ce nouveau coup de vent qui te prend là sans que je m'y attende, et qui t'emporte à Angers, me chiffonne beaucoup ^ Si j'avais été à Paris je ne t'aurais probablement pas laissé partir, tant je trouvais ta petite position au ministère , avec ses chances plus ou moins lointaines, préférable à tout. Si tu avais rompu, au lieu de prendre un congé, je serais désolé, mais n'est-ce pas à peu près la même chose? Si tu te plais là-bas, si tu y restes six mois, un an, que deviendra ta place ? Il faudra recommencer alors, pour te faire une position stable ; y parviendrons-nous ? Tu seras bien avancé d'avoir pendant quelque temps gagné trois cents francs par mois et la protection de M. Augustin Giraud, qui n'est pas même député.
Enfin la chose est faite, prions Dieu qu'elle tourne bien, et ingénions-nous, chrétiennement, dans ce but. D'abord ne donne pas ta démission sans mon avis de frère aîné, ensuite ne te crois pas riche pour être à la tête de trois cents francs ; fais à chaque mois de grands efforts, et jette tout ce que tu pourras dans le gouffre de l'arriéré. Quand on a deux cents francs dans sa poche on
1. J'avais quitté mou emploi de rédacteur au ministère pour la rédaction en chef du Journal de Maine-et-Loire.
aimerait à les garder, mais une fois qiron les a donnés tu sais comme on s'en console. Les dettes sont des dénis gâtées qu'il faut se faire arracher bravement.
Ne te laisse pas dominer du tout, ni par Ion patron Giraud', ni par ton amour-propre. Si Ion patron t'ennuie, te tracasse, plante-le là; si tu sens la besogne au-dessus de tes forces, abandonne-la. Mais pour cela je ne suis point en peine : tu as maintenant plus d'habitude et de facilité qu'il n'en faut. Il y a longtemps que tu as assez de bon sens et d'esprit.
J'ignore à quel point il te sera permis d'être catholique ; tu verras, mais ce que tu sais aussi bien que moi, c'est qu'il ne l'est jamais permis de ne l'être pas. Tu sais tout ce que t'interdit ce glorieux titre, et comme homme et comme écrivain. Dans ta conduite privée sois l'enfant soumis et avoué de l'Eglise : c'est ton devoir d'abord, et c'est ton intérêt par-dessus le marché. Tu as là le meilleur des porte-respect, et à Angers particulièrement la sincérité pratique de la foi religieuse ne peut que te faire honneur. Sois modéré dans l'expression, afin de ne point t'embarquer en des affaires dont tu ne pourrais sortir, comme le monde l'entend, qu'en offensant mortellement ton Dieu. Respecte la vérité : Tu ne porteras point faux témoignage, tu ne mentiras point. Gela est dit pour les
1. M. Augustin Giraud ûlaiL le principal arlionnairc, et, en fait, le directeur du Journal de Mainc-cl-Loii c
journalistes comme pour tous les autres hommes. Préserve aussi tonjournal des ordures qu'on trouve dans le Moniteur parisien. Quand tous, tes abonnés et M. Giraud à leur tcte viendraient te demander des récits anacréonliques, refuse et faistoi plutôt renvoyer.
Applique-toi à connaître le pays , les choses qu'on y fait, les intérêts locaux, etc. Tourne au profit de ton avenir tout ce que tu verras. En ne se proposant modestement que d'être un employé, il n'est pas interdit de se préparer à devenir autre chose. Tu sais que je t'aimerais assez sous-préfet. Fréquente les honnêtes gens. C'est maintenant surtout qu'il faut s'interdire le café, et la Philologie S elles bons enfants. En te retirant de Paris, Dieu te secourt peut-être; c'est une des pensées qui me font prendre en patience ton aventure. Ne compromets pas cette gràce-là, qui pourrait se trouver plus providentielle que nous ne pensons. Ce matin, après avoir reçu ta lettre, je me suis hâté de demander à Monseigneur s'il connaissait quelqu'un à Angers, et il m'a promis de me donner une lettre pour un excellent prêtre de ce pays. Je l'aurai avant le départ du courrier et elle sera jointe à la mienne. Fais-toi une société grave et chrétienne; mets-y de l'abandon; tu ne t'y déplairas point.
Ai-je besoin de te dire qu'il faut plus que jamais, avant tout, par-dessus tout, t'appliquer à être fi-