Nom du cercle de l^érigueux
dèlc, confiant, vigilant, te confesser avec exactitude, t'approcher des sacrements? Dieu est le grand ami des solitaires, et c'est Tétat, dangereux à notre âge, où tu vas te trouver.
J'attends avec impatience ta première lettre; j'espère qu'elle regorgera de détails.
Les nouvelles que j'ai à te donner de moi sont bonnes. Je suis complètement remis de la fatigue que m'avaient fait éprouver ma dernière campagne et la mer. Voici comment je règle mes plans : Le 22 juin, présent mois, je partirai pour Bône et Constantine, non avec M. Suchet, qui ne peut m'accompagner, mais avec M. de Corcelle, député. Nous visiterons la province en toute hâte, car il est comme moi impatient de rentrer; et ce pèlerinage accompli, nous reviendrons, dans le courant de juillet selon toute apparence. Je t'avouerai que ton départ et le désir d'être plus à portée de te conseiller me feraient revenir immédiatement si je n'avais que Constantine à voir. Mais venir en Afrique sans prier sur les ruines de la ville épiscopale de saint Augustin, c'est ce qui me paraîtrait cruel. Si mon livre n'est pas intitulé Pèlerinage d'Hippo/tc, il n'aura pas le sens commun.
Ton~ absence me dérange beaucoup sous une foule de rapports ridicules. Ainsi je vais arriver à Paris tout nu, et j'aurais eu besoin que lu me fisses faire d'avance un habillement complet. J'ai déchiré mes habits et perdu mon linge. Demain, jour de la Fête-Dieu, je suis obligé d'emprunter une chemise pour assister à la procession où
Monseigneur veut que j'aie l'honneur de porter un bâton du dais. Honneur dont je suis confus et ravi; mais tu ne peux t'imaginer comme ce saint évêque est bon pour moi. Je suis son commensal, et il me charme autant par la douceur de son amitié qu'il me frappe de respect parla grandeur de ses œuvres et de sa piété.
Dimanche 13.
Je ne m'habitue toujours pas trop à l'idée de te savoir à Angers, et journaliste. Cependant comme cela s'est décidé le jour de ta confirmation, comme tu as bien prié Dieu, comme nous n'avons aucune raison pour manquer de confiance, je laisse faire ce que je ne puis empêcher, tout en te recommandant bien d'entretenir tes relations avec Mallac et de ne point donner ta démission.
Je viens de jeter un long coup d'œil sur la carte de France. Il m'a semblé que je pourrais aussi bien revenir par Angers que par ailleurs. Qu'en dis-tu ?
J'ai reçu à Mostaganem tes bonnes et longues lettres, m'instruisant du mariage de Lafon et des projets gigantesques d'Olivier. Je te remercie de ces histoires qui sont fort spirituellement racontées. Je donnerais bien quelque chose cependant pour que le pauvre O'Fulgence n'eût pas tant d'imagination. 11 redevient donc cousin de Wallace, de Pierre Corneille et de Charlotte Corday! Et D..., qu'il est affligeant! voilà l'homme. Et lu peux remarquer, quelque es])rit qu'on ait d'ailleurs,
qu'il y a toujours plus de slupiditc et plus d'abaissement là où il y a plus d'orgueil.
Lundi 14.
La procession d'hier a été magnifique : c'est la première fois qu'on en a fait à Alger une aussi longue et aussi belle, bien qu'elle ne soit allée que de la cathédrale à la place du Gouvernement, où un reposoir avait été dressé et d'où la bénédiction a été donnée par Monseigneur à plus de vingt-cinq mille àmcs qui le contemplaient du haut des terrasses de la ville, qui ont toutes vue sur cette place, véritable arène de l'immense amphithéâtre formé par la cité. Les cloches de Saint- Philippe, bénies i'avant-veille, sonnaient pour la première fois à toute volée; pour la première fois depuis qu'Alger existe, on y entendait ce son si joyeux pour nous, mais de triste augure pour les musulmans, car une prophétie annonce que c'en sera fait de la religion du Prophète, quand les cloches sonneront dans Alger. Amen. Quoi qu'il en soit, la cérémonie d'hier a été fort belle et fort honorable pour la France. Il y avait de longues processions d'enfants, de jeunes filles et d'hommes portant des cierges; sur le passage du très saint Sacrement, porté par l'évéque sous le dais superbe donné parle roi, tous les fronts se sont découverts, tous les genoux se sont plies; la garde nationale d'Alger, dans sa plus belle tenue, était tout entière dans l'escorte; la troupe de ligne formait la haie et donnait les marques d'un vrai respect. Les indi-
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gènes contemplaient ce spectacle avec une surprise muette, et semblaient tout surpris de nous voir une religion. Au moment de la bénédiction l'artillerie de la marine a fait une salve glorieuse, et nous avons vu qu'au moins nos canons savaient saluer autre chose que les princes et les généraux qui vont et viennent de France en Algérie. Je portais un bâton du dais, et je renonce à t'exprimer ce qui se passait dans mon cœur. Je suppliais Dieu de triompher enfin sur cette terre où il n'y aura jamais de durables et de réels triomphes que par lui et pour lui. Les muezzins et les imans nous regardaient du haut des minarets, et pour la première fois je voyais sans colère cet abject croissant qui s'élève encore à notre honle en cinquante endroits, tandis qu'une seule croix parait dans les airs. Mais nos politiques auront beau faire; le jour de l'islamisme est venu ; dans un demisiècle il aura disparu du monde civilisé : il n'existera plus que parmi les barbares, et l'Europe, achevant bon gré mal gré l'œuvre des croisades, l'enverra périr dans les déserts, où déjà il se réfugie. Adieu, cher frère; tu peux tirer de tout ceci un fait-Angers; je t'avouerai ma vanité; je voudrais qu'il fût dit quelque part que je portais le dais à la procession du Saint Sacrement qui s'est faite dans Alger. J'espère que tu feras échange avec V Univers e\.V Espérance de Nancy.
Tout à toi,
Louis Veuillot.
.1 M. Th. FoissetK
Alger, i'i juin 18 il.
Monsieur, Je vous réponds sans avoir le temps de le faire ; mais mon cœur et votre bonne lettre, reçue aujourd'hui même, le veulent ainsi. J'accepte tout ce que vous m'oifrez, et comme catholique, et comme Bourguignon de vœu et de cœur, et comme très épris depuis très longtemps de voire caractère, de votre talent et de plusieurs de vos amis, et je ferai tout mon possible pour profiler tôt ou tard d'une bienveillance si charmante. Je ne vous demanderai pas comment j'ai pu mériter que vous ayez tant de bonté pour moi : sans doute vous n'en savez pas plus à cet égard que moi-môme; mais je prendrai cela simplement, comme tout le bien que m'a fait le bon Dieu. Vous me ferez connaître le pays de mon père, où vous êtes mon cher parent en Notre-Seigneur, et je vous parlerai de la nouvelle patrie qu'un saint et très saint évéque fonde ici parmi des milliers d'obstacles, j^our l'immortelle et triomplianle famille de Jésus-Christ. 11 fera bon causer de tout cela et de tant d'autres choses qui nous intéressent tant, que nous aimons de même cœur et que vous servez avec un zèle que je veux un jour égaler. Il y a bien longtemps
1. Par une lettre très clialeureuse, M. Foisset avait offert à Louis Veuillot son amitié.
que je VOUS connais et que je vous aime, demandezle à ceux qui nous connaissent tous deux.
Adieu, Monsieur. Si j'avais passé près de chez vous, je serais allé vous voir, mais un écolier comme moi n'aurait pas osé vous écrire; je vous remercie de m'avoir prévenu. Je m'en vais prier pour vous. Comprenez-moi dans les amis pour lesquels vous priez tous les jours. Je vous rends de tout mon cœur votre embrassement fraternel, et je bénis Dieu par qui l'on s'aime ainsi à travers l'espace et à travers l'inconnu.
A M, Aulanler, aamônler du couvent des Oiseaux ^
Alger, 14 juin 1841.
Mon cher et bon ami, Avant toute chose, j'ai besoin de vous remercier d'avoir été pour mon frère, comme pour moi, plein d'indulgence et d'excellents conseils. Habitué à recevoir tant de preuves de votre attachement, cette dernière preuve m'a été douce entre toutes. Que j'ai été heureux d'apprendre qu'il avait été confirmé dans cette sainte petite église où tant de fois j'ai demandé à Dieu la grâce de sa conver-
1. Celte IcUre fait partie de la riche collection d'autographes de M. Alfred Bovet, qui a bien voulu en permettre la publication dans les Annales de la Franche-Comté . C'est là que je la prends. Les Annales y ont joint un commentaire dont je les remercie.
sion ! 11 n'est plus là mainlenant j)our rafTcrinir son cœur oîi j'ai lant de fois laRcrnii le mien, mais que vos prières le suivent, ne nous séparez pas devant Dieu, et comptant pour lui sur les secours que je reçois moi-même des âmes chrétiennes, je le contemplerai d'une pensée plus tranquille parmi les nouvelles épreuves où il s'est peut-être un peu légèrement engagé. C'est déjà une grande consolation pour moi de savoir que vous n'avez pas été tout à fait contraire à sa résolution, et qu'il ne l'a prise qu'après avoir bien prié chez vous.
Je suis un peu fatigué de la chaleur et de ma dernière campagne, mais ce ne sera rien. Je voudrais être pr'ès de vous pour vous raconter tout ce que j'ai vu, et mes courses à cheval et mes nuits de bivouac, sous la lente d'un chef arabe de nos alliés. J'y passais les nuits en compagnie d'un musulman, d'un juif, d'un protestant et de deux renégats français. Tous les soirs, le musulman faisait sa prière ostensiblement, et je faisais ostensiblement la mienne. Il se prosternait; je me mettais à genoux. Il récitait des versets du Koran, je disais le Pater et VAve et surtout le Credo avec une effusion de cœur sans égale, et jamais ma foi n'a été plus vive. Le juif, le protestant, les renégats, nous regardaient faire; ce qui les étonnait, c'était de me voir prier, et cela étonnait beaucoup aussi les musulmans, qui n'ont pas l'habitude de voir les Français prier Dieu. Du reste, ils m'ont pris à cause de cela en affection et même en respect. Kaddour (c'était notre hôte) me prenait pour un marabout, et un
jour il m'a dit qu'il priera Sidra Aïssa (Jésus- Christ) pour que nous allions tous ensemble dans le paradis; je l'y ai fortement engagé. Un jour que j'étais allé avec lui au feu, et qu'on nous tirait des coups de fusil, il était inquiet pour moi comme pour un frère, et il me disait toujours : Kodjci (secrétaire), viens donc, ne reste pas là; les savants ne doivent pas être braves: je lui répondais que je n'étais pas brave, mais simplement curieux, et c'était bien vrai, n'ayant pas plus envie de tirer des coups de fusil que d'en recevoir; mais c'est le plus joli spectacle du monde de voir ces Arabes à cheval se tirer des coups de fusil en criant et en caracolant comme si ce n'était qu'un jeu. Le fait est qu'ils ne se font pas grand mal. Ce jour-là, ils se sont battus près d'une heure et poursuivis pendant deux lieues pour se tuer cinq ou six hommes en tout.
Je vous dirai, mon bon ami, que je suis devenu très cavalier. Maintenant je trotte, je galope, je saute dans les ravins comme si j'avais toujours eu un cheval entre les jambes; il est vrai que j'étais sur une selle arabe, et qu'on s'y tient parfaitement. Le jour où nous sommes entrés à Mascara, le gouverneur ayant chargé pour débusquer les Arabes de quelques positions qui dominent la ville, je l'ai suivi, toujours en tête, et nous avons fait pendant près d'une heure une véritable course au clocher.
Grâce au général Bugeaud, et encore plus à l'évêque, et encore plus au bon Dieu, l'armée était accompagnée d'un jeune prêtre qui s'est con-
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duit admirablement el cjiii mérite par son courage et son zèle l'estime de toute l'armée. Le général en a parlé en très bons termes dans son rapport, et j'espère que cela avancera beaucoup les alFaires de la religion en ce pays.
J'ai bien prié pour vous partout où nou'^ avons été, et sous la tente de l'Arabe, et sous le soleil, et parmi les bètes sauvages du désert ; pour vous tous, cest-à-dire pour nos mères, pour nos sœurs, pour vos enfants, pour vos malades.
A Mostaganem , j'ai eu des nouvelles des Oiseaux d'une façon bien douce et bien inattendue. La jeune dame protestante qui a dernièrement abjuré chez vous est belle-sœur de M. de Glonard, officier d'ordonnance du gouverneur, jeune homme fort pieux et mon intime ami. 11 élait presque aussi heureux que moi que le grand acte auquel il a longtemps travaillé se fût accompli chez vous; il m'en a lu avec joie les détails, qui ne tarissaient pas en éloges de la bonne grâce et de la bonne hospitalité de nos Mères. Je ne pensais pas, en écoulant tout cela d'une oreille ravie, que dans le moment môme mon cher frère recevait au même lieu l'auguste sacrement de la confirmation. Si vous saviez combien ces choses sont douces à apprendre lorsque l'on est si loin !
Elle est donc enfin consacrée, cette bien-aimée chapelle ! Quel beau jour pour vous, mon ami et comme je regretterais volontiers de n'avoir pas été là, si les grandes choses qui se font ici ne me faisaient pas bénir Dieu qui me permet de les voir.
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Jeudi dernier, jour de la fête du Très Saint Sacrement, je songeais pourtant avec un certain déplaisir que si j'avais été à Paris, j'aurais eu mon bâton à la procession du jardin. Je le disais a Monseigneur, je le disais et je le redisais, car je ne pouvais parler que de cela. Or, deux jours après, Monseigneur me dit, se souvenant de mes plaintes, que le dimanche suivant la procession se ferait à Alger pour la première fois, et que j'aurais un bàlon absolument comme si la chose se passait aux Oiseaux. En effet, cette procession s'est faite hier, elle a été magnifique. Pour la première fois depuis qu'Alger existe, le Saint Sacrement, qui jusqu'alors étaitàpei^ie sorti de l'église, a été porté dans la ville, où, pour la première fois encore, on avait dressé un reposoir, tandis que les cloches de la cathédrale, baptisées Pavantveille, sonnaient à pleine volée, encore pour la première fois. Quelle joie pour votre pauvre ami de voir une fcte si belle, et d'y contribuer de si près ! Il y avait une foule immense, très décente, très recueillie, beaucoup d'hommes portant des cierges, beaucoup de jeunes filles et d'enfants, beaucoup de troupes sous les armes. Toutes les terrasses de la ville étaient couvertes de spectateurs. Il y avait des Maures, des Arabes, des Turcs, des Juifs, fort étonnés, et sur le faite des minarets les imans et les muezzins regardaient ce spectacle et comprenaient que leur règne était fini. C'était encore une belle occasion de prier pour les Oiseaux, je n'y manquai pas. Dites-le, s'il
VOUS plaît, à nos bonnes Mères, et lénioigne/.-lcur ma reconnaissance, car je regarde l'honneur qui m'a été accordé en celte circonstance comme une conséquence de celui (ju'cUes m'ont fait ellesmêmes, et qu'elles me feront bien encore, je l'espère, s'il plaît à Dieu.
Pourrez-vous lire ce gribouillage ? Je vous écris en hâte, car il est fort tard, et le bateau part demain de grand matin. Il faut pourtant que j'allonge ma lettre et que je vous demande un conseil. Monseio-neur ira sans doute, au mois d'août, bénir la chapelle qu'on bâtit sur l'emplacement de Carthao-e, en l'honneur de saint Louis. Il me permettrait de l'accompagner; dois-jc le faire, n'est-ce pas trop rester absent, et risquer de fâcher le ministère? Voyez ce que vous en pensez, et parlezen, s'il vous plaît, au P. Varin. Il faut vous avouer que je n'ai rien à faire ici, n'y voulant pas rester, et n'ayant pas grand'chose à y apprendre. D'un autre côté, ce voyage de Tunis est bien séduisant, maln-ré la quarantaine de quinze jours qui le suivra.
J'espère que vous vous forcerez bien un peu pour m'écrire un mot à ce sujet. Si vous n'avez pas le temps, priez une de nos Mères de me répondre pour vous. Mère Xavier d'ailleurs me doit une toute petite lettre, car elle avait promis de répondre à la sixième que je vous écrirais, et je crois que celle-ci complète bien la demi -douzaine exigée.
Adieu , très cher ami , je vous ejubrasse en Notre-Seigneur. Louis Veuillot.
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Je n'ai pas le temps aujourd'hui d'écrire à mes sœurs. Soyez assez bon pour leur faire savoir que je me porte bien.
A M. Edmond Lcclcrc.
Alger, dimanche 26 juin 1841.
Mon bon ami, Je crains que mes lettres si nombreuses ne vous fatiguent et ne soient à la fin indiscrètes, mais comme je relarde encore mon départ de huit jours, j'ai craint, si je ne vous avertissais pas, que vous fussiez un peu inquiet. Je reste pour voir le gouverneur, que nous attendons tous les jours, et pour compléter les notes que j'ai commencé de prendre. Je ne m'étais occupé que du côté politique de la question, côté fort difficile, et malgré mes recherches encore plein de ténèbres pour moi comme pour tous ceux que j'ai consultés. Ensuite j'ai réfléchi qu'un ouvrage politique se vendrait probablement assez peu, et que je n'aurais pas tort de me mettre en mesure d'en faire un second exclusivement religieux et pittoresque, dans le genre des Pèlerinages, puisque l'on aime assez ce genre de travail. Je voudrais bien que Lafon fût avec moi: il aurait ici à faire de jolis dessins, et soutenu par un bon crayon, mon style y gagnerait. Vous voyez qu'après bien des hésitations j'en reviens à mon idée première, de faire deux ouvrages distincts.
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J'ai eu de grandes émotions ce malin. Monseigneur donnait la première communion, pour la première fois, dans la pgiuvre petite église du village de Mustapha, à trois quarts de lieue d'Alger. Cette église était autrefois un puits ; c'est une longue voûte qui va en montant, et l'on peut aller jusqu'au clocher, ou pour mieux dire jusqu'à la cloche, en voiture, car le dessus de cette voûte était un chemin pour les chevaux qui tournaient la roue au moyen de laquelle l'eau montait jadis. On a béni ce sanctuaire étrange, et on l'a baptiéé Sainte-Marie de Mustapha. Voilà déjà une réunion de noms bizarres! L'intérieur est une espèce de vaste escalier; quand l'église est pleine, la tête des fidèles qui occupent le fond est au niveau des pieds du célébrant. Dans cette église bédouine étaient entassés des gens de toutes les nations, et environ vingt-cinq belles dames en grand costume parisien. Monseigneur m'avait placé dans le chœur, parmi les acolytes. Voilà qu'au moment de monter à l'autel, il pense que je dois communier, et il me demande si quelc|ue chose m'embarrasse. Or je ne m'étais pas confessé depuis plus de huit jours. Je fouille impromptu dans ma conscience, et je lui dis tout bas que le cas me paraît un peu singulier. « Voyons, reprend-il, dites-moi en deux mots ce qui vous inquiète. » Et voilà que devant tout le monde je me confesse au grand galop, sans même songer à me mettre à genoux; mais vous jugez quelle confession : elle ne dura pas vingt secondes. Monsei-
gneur me donne ma pénitence, et je me mets à genoux pour recevoir l'absolution, envoyant promener du fond de mon cœur les belles dames parisiennes qui devaient regarder cette confession avec étonnement. Cependant Monseigneur s'agenouille en même temps que moi, en sorte qu'on n'a vraiment pas su ce qui se passait et que je n'ai pas eu la joie de me confesser en public. J'ai vu là qu'il fallait bien peu de temps pour obtenir le pardon d'une longue suite d'offenses. Enfin j'ai communié avec de pauvres enfants dans la pauvre église de Mustapha, en vue d'Alger et de l'un des forts où l'on retenait, il y a quelques années, les chrétiens captifs. Ces idées se pressaient dans mon esprit et je rendais grâce à Dieu. Les chères orphelines élevées ici ont à peu près le costume des nôtres.
Le frère de Mère Saint-Pierre est parti mardi pour la France. Il a eu le malheur de se mettre ici à dos un fort méchant homme, duquel il dépendait comme militaire, et qui le persécutait sans que nous puissions rien faire pour lui, en sorte qu'il est heureux de retourner en France. Il n'est d'ailleurs guère propre à la guerre d'Afrique, et le climat aurait pu le fatiguer. 11 rejoint son corps à Digne. Je crois qu'il songe à quitter de nouveau le militaire , et qu'il a comme moi le défaut d'être bien changeant dans ses projets; mais enfin il est assuré d'une petite retraite, et avec un emploi modeste il vivrait heureux. Songez à lui, si quelque chose se présente.
J'ai reçu une letlrc bien consolante de mon frère. Il semble réussir à Angers, et il a fait choix tout de suite d'un confesseur dont Monseigneur me dit beaucoup de bien. De plus il a trouvé beaucoup de jeunes gens chrétiens et une conférence de Saint -\'incent de Paul en action. Monseigneur m'a donné une des fleurs qu'il a cueillies sur le champ de l'échange et de la bénédiction. Est-ce que vous ne me la prendrez pas ?
Tout à vous, en Notre-Seigneur.
Louis Veuillot.
Au même.
Diinaiulio 26 juin.
Je voudrais que vous ne m'eussiez pas écrit, mon clier Edmond, malgré tout le plaisir que m'a fait votre ])onne lettre, et que la seule exigence de vos amusements vous en eût empêché. J'espère que M. votre père va mieux et que vous allez bien. Je me plais, en attendant d'autres nouvelles, à mettre sur le compte de la saison le malaise dont vous vous plaignez; au surplus vous faites une bonne médecine, c'est de vouloir n'ôtre pas malade absolument. Je crois par mon expérience c[n"on prévient plus de maladies avec des résolutions qu'avec des précautions.
Je vous écris par une nuit d'orage des plus chaudes et des plus bruyantes que j'aie vues ; il
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tombe une pluie à faire cuire des œufs, et il me semble être dans une chaudière de bateau à vapeur que j'entends bouillir et que je crains de voir éclater. Cela est si horrible que je Viens de passer un quart d'heure à le regarder, moi qui ai peur de Forage comme une Parisienne. Je voudrais être forcé d'être à cheval en plaine par un pareil temps. Le tonnerre doit tomber deux ou trois fois par minute; il gronde sans interruption. C'est un roulement de tambours, mais quels tambours ! Si je n'y prenais garde, mon papier serait mouillé de ma sueur qui coule comme d'un parapluie. Assez de descriptions, pourtant. Barca^ harcal [M. Jourdain. Que dit-il? — Scapiii. 11 dit :Tu vois bien que les filaments de ton discours emberlificotent l'entendement de Monsieur. — M. Jourdain. Ah! la belle langue que le turc!)
J'ai retardé mon départ de huit jours pour attendre l'arrivée du gouverneur et pour compléter quelques notes. Voilà qui est beau de ma part : tout entier aux choses politiques, j'avais entièrement négligé le pittoresque. Je m'occupe à me compléter là-dessus, et je fais faire par un peintre qui possède parfaitement le chic arabe, une trentaine de dessins dont j'ai l'intention d'orner mes récits. Du travail de quatre mois je ferai un petit album qui n'aura pas de lecteurs, et du travail de huit jours, un autre volume plus gros qui me rapportera des bottes et des chemises pour remplacer ma garde-robe dispersée dans le désert.
Il s'en va temps que je revienne, mon bon ami.
car je fonds, et, pour un rien, si je le voulais seulement un peu, je serais malade aussi. La nostalgie, je pense, y est pour quelque chose, et je serais en France ou au lit si je n'avais pas ici mon cher et saint évèque. Combien je vous sais gré, à vous qui êtes si lin littérateur, de vous être borné à vous émouvoir de son récit, sans prendre garde au reste et sans exiger qu'un pauvre évéque, véritable héros par sa foi, véritable enfant par sa candeur, se défasse de son style de séminaire ; comme si on avait le temps de se faire un beau style lorsqu'on fait de si grandes actions! J'ai pris la bonne habitude de ne rien regrellcr de ce que Dieu ne me donne pas. Cependant, je lui aurais demandé de ne pas me faire voir ces fautes de style et de me mener pleurer à ce grand spectacle de l'échange des prisonniers.
Ne plaisantez pas sur M. de CorccUc. Hier, comme je lui parlais de vous, je ne sais à quel propos, il in'a demandé si vous étiez l'ami de Masson et l'auteur d'un article de la Revue des Deux Mondes^ sur Mme de Sévigné. — Mais oui. — Là-dessus, tirade de sa part que je n'aurais pas mieux faite. — Réplique de votre serviteur, citations, etc.; durée de la conversation : un cigare, et personne n'a dit barca.
Vous êtes fort gracieux pour Rome et Lorclte, et je m'en réjouis. Cela prouve toujours que vous aimez bien l'auteur.
Rien de nouveau. Peut-être saurez-vous les résultats de la caiy pagne avant nous, car il est fort
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possible que le gouverneur écrive de Mostaganem. Nous avons ici M. le duc d'Aumale, qu'on a rapporté très malade de Blidah. Il va mieux. Ce jeune prince a fort bien réussi dans l'armée ; je n'en puis dire autant de M. le duc de Nemours. On l'a trouvé bien froid, bien lent et bien caché, quoique fort brave, ce qui n'est contesté par personne. Mais ces pauvres princes ont autour d'eux des aides de camp qui leur font grand tort.
Adieu, cher Edmond; vous verrez comme je
vous aime.
Louis Veuillot.
Au même.
Alger. 11 juillet.
J'y suis encore, comme vous voyez, mon cher Edmond, et ne dites pas : Si tu y es (hé! mon ami, quelles consonances!) que ne m'écris-tu? Depuis un temps infini, je compte de semaine en semaine me mettre moi-même à la poste, et vous arriver sous l'enveloppe d'un burnous marron. Hier encore, je croyais partir demain, et puis ceci, et puis cela. Monseigneur me dit : Restez encore un peu; le gouverneur me dit : Restez encore deux mois; mes études commencées me disent: Prolonge ton séjour, et mon cœur, partagé en deux selon l'usage lorsque je regarde certaines entreprises veut que je reste, lorsque je m'abandonne à certains souvenirs me cric : Ya-t-en. J'ai biaisé.
Je reste sans fixer de terme. Quand j'aurai bien envie de revoir la France, je retiendrai ma place sur le bateau, et le jour du départ, s'il fait beau temps, si Monseigneur me donne quelque chose à faire, si j'ai quelque histoire arabe à me faire conter, je ne partirai pas; voilà ce que c'est que d'avoir le passage sur les bateaux du gouvernement : comme on ne craint point de perdre ses arrhes, on ne part jamais.
Est-ce que je ne ferais pas très bien de me justifier à propos de certains bracelets sur lesquels je n'ai pas répondu? J'ai bien répondu, mais la lettre m'est restée, et vous la verrez quelque jour. Je vous disais que les juifs qui vendent ces objets n'en avaient que de hideux (à 22 francs), que pour s'en procurer de plus convenables il faudrait les commander, et que le temps manquerait. Vous le voyez, toute ma faute est de n'avoir pas mis ma lettre à la poste, et cela pour avoir passé une partie de la nuit à préparer mon courrier, et n'avoir cacheté mes lettres, en sortant des bras du sommeil, que deux heures après le départ du bateau. Ah! s'il n'avait fallu que faire seller le coursier du désert; mais vous savez, ces chevaux arabes, ça n'a pas Thabilude d'aller sur l'eau. Voilà toule l'hisloire des jjracelets : je fus plus cndorn)i [que coupable. Il faut que vous sachiez que la couleur locale a complèlement disparu de ce pays. Bijoux, étofies, pipes, tout est français. La peau de lion est une chimère, et l'eau de Cologne de Jean-Marie Farina est le seul parfum qu'on
y vende aux chrétiens comme aux musulmans. Autre histoire, formant tableau de mœurs : Moi, sous-chef (cfuoique indigne) au ministère de l'intérieur, j'assistais, un de ces derniers dimanches, à la sainte messe dans une petite église des environs d'Alger, laquelle est faite d'un ancien puits arabe, et se nomme, s'il vous plait, Sainte- Marie de Mustapha. Quinze ou vingt orphelines y firent leur première communion. Ces pauvres enfants, recueillies çà et là par la surabondante charité de l'évéque, dans les rues, dans les camps, sur les bords de la mer après un naufrage, et celles-ci près des cadavres de leurs parents morts de faim, et celles-là sous les décombres d'une chaumière incendiée par l'ennemi, étaient de toutes les nations européennes : Allemandes, Anglaises, Espagnoles, Italiennes, Belges, Hollandaises, Russes, Juives, etc. J'eus le bonheur de communier après elles, au grand étonnement du corps de musique de la légion étrangère, qui nous jouait là, contre mon gré, je vous l'atteste, des airs de Robert le Diable et des Huguenots^ et peut-être que j'étonnai aussi un peu quelques-unes des dames de charité qui se pressaient dans la nef indigente en pur et irréprochable costume parisien. Sur les murailles de l'église, il y avait pour tableaux des lithographies tirées de la rue Quincampoix; sur l'autel, pour bouquets, des tiges d'acanthe et des palmes cueillies dans le voisinage, parles bons Frères d'une congrégation du Mans, qui s'est donnée à Monseigneur. A la porte, en sortant, je
trouvai, dans une allée daloès, des Bédouins, des religieuses de Saint-Joseph, des séminaristes et quelques groupes de gamins, enfants des eorsaires d'Alger; sur le ehemin, des Mauresques voilées, allant en pèlerinage à quelque fontaine dont l'eau rend féconde ; des Kabyles prisonniers, saisis à une lieue de nous, les armes à la main ; d'autres Kabyles, qui après s'être fait estropier dans la guerre, prennent leurs invalides aux dépens du vainqueur, en s'élablissant mendiants aux portes d'Alger; nous rencontrâmes des nègres de Tombouctou qui chantaient les louanges de Mohammed en s'accompagnant du tambour de basque; des soldais français qui se rendaient à la guinguette des Ennetnis de Neptune; des Biskris qui mangeaient délicieusement de gros concombres crus, enfin le Père Enfantin, aujourd'hui membre de la commission scientifique, qui s'en allait déjeuner en mauvaise compagnie, chez un sien ami, son chef spirituel et bien digne de l'être, personnage scandaleux même en Algérie. Or, pour compléter ces aventures, comme je marchais sans prendre garde, en contemplant la mer à travers une haie de cactus et de soldats du train, je faillis être écrasé par un chameau qui s'inquiéta des soubresauts de deux chevaux arabes.... attelés à un omnibus!!! Tout est bizarre dans ce bizarre pays,
et vraiment Barca^ harcal [M. Jourdain. Que
dit-il? — Scapin. 11 dit: Tu vois bien que ton bavardage sans mesure assomme monsieur et qu'il est ten)ps de le laisser en repos. — M. Jourdain.
Barca veut dire toutes ces choses? — Scapiii. N'en faites aucun doute. — M. Jourdain. Barca ! barca ! Ah! Monsieur, la belle langue que ce turc, et que ces chiens d'avocats doivent être en peine dans votre pays! Barca., barca., barca!... Mais c'est que cela va tout seul. Hé ! Nicole ! — Nicole. Quoi qu'il y a, not' maître ? — M, Jourdain. Allons, c'est bien, sotte. Barca! — Nicole. Barque à qui!... notre maitre? — il/. Jourdain. Gomment, barcaki! que vient nous dire cette carogne? Est-ce que cela est de bon turc, M. le truchement? — Scapin. Du meilleur! Barque à qui; datif, barque à quoi ; pluriel, barque à nous. C'est du plus fin langage des académies du Maroc, et quand on me dirait que cette fille a servi chez les Barbaresques, je n'en serais pas étonné. — M. Jourdain. Par saint Hilaire ! Nicole qui sait le turc!) — (Saisi d'étonnement, il s'en va sans prendre garde à sa compagnie et s'enferme dans une armoire en voulant sortir. )
Excusez les fautes de l'auteur.
Louis Y.
Vous voyez bien que le courrier va partir et que je n'ai pas le temps de vous dire adieu. Écrivezmoi.
XXYI
-1 M. Eagriic Vt'uillot.
Alger, le 19 juillet 18 »1, jour do saint Vincent de Paul.
Tu as bien fait, cher frère, de m'cnvoyer ta dernière lettre à Alger, et non pas à Toulon, où elle m'attendrait fort tristement pour mes sollicitudes fraternelles. J'ai vu avec une joie véritable que tu te trouvais bien de tes nouvelles occupations, et surtout de tes nouvelles convictions. Ah! j'ai relu deux fois ce passage où tu m'apprends que tu es allé communier dans l'église d'Angers, au milieu des pauvres et des méprisés du monde, qui sont partout les chers enfants de Dieu. Quand je vois qu'il en est ainsi de même en tous lieux sur la terre, j'en tire deux leçons profondes ; je glorifie la religion et la pauvreté, et il me semble que j'en sais plus sur l'économie politique, le gouvernement des sociétés et autres choses semblables que tous les savants qui font des volumes jaunes à ce propos. Réjouissons-nous, mon Eugène, nous qui ne sommes que de demi-pauvres, d'être admis à ces banquets divins où le Seigneur semble n'appeler que la pauvreté. Aujourd'hui, moi aussi j'ai eu le bonheur de communier en l'honneur du grand saint, du grand pauvre dont tant de nobles cœurs célèbrent la fétc dans le monde entier. Que j'étais heureux de penser à tous ces chers amis qui sont comme moi engagés sous la bannière de Vincent, et parmi eux, pour la première fois, d'y voir mon
frère ! D'abord je n'y songeais pas : je pensais à Féburier, à Gabourd, à Lafon, à tous mes amis des conférences, lorsque tout h coup une voix me dit, au fond du cœur : Mais Eugène aussi en est ! Ce fut un épanouissement de sainte joie dans mon cœur, et je goûtai comme la première fois le bonheur de ta conversion. Voilà donc ce que Dieu fait de nous. 11 y a six mois nous demeurions ensemble et quelque chose nous séparait : je ne savais pas si je te verrais chrétien. Le souffle de Dieu nous envoie, moi en Afrique, toi à Angers, et de si loin nos cœurs s'unissent plus étroitement que jamais dans le cœur de Jésus-Christ. Qui m'aurait dit que tu communierais dans une église d'Angers, et moi dans le vestibule du palais des beys, transformé en chapelle par un saint évêque, nouvel hôte de cette maison !
T'ai-je dit beaucoup de bien de mon cher évêque ? Oui. Alors je ne t'en ai pas dit assez. On ne peut imaginer combien il a de zèle et de simplicité de cœur. Quoique fort distingué, il n'est pas extraordinaire par ses talents; mais c'est un saint et Dieu agit par lui d'une manière merveilleuse. Aussi se débrouille-t-il à ravir d'obstacles sans nombre, dont la plupart sont fâcheux et découra- Qfeants au delà de toute idée. En ce moment il est un peu malade; les médecins lui conseillent l'air de France, et beaucoup d'excellentes raisons le pressent de faire ce voyage. Il s'y décidera probablement, et je reviendrai avec lui ; ainsi j'en jouirai le plus longtemps possible.
Si Ton le donne un eonoé de six mois au ministère, prends-le. Quand m(hne quelque tyrannie, et je vois avec plaisir que lu n'enas guère à craindre, t'obligerait de ne pas user tout ce congé en Maineet-Loire, nous saurions en tirer quelque autre pai'li.
Maintenant que je veux partir, le général est pour moi d'une merveilleuse tendresse. Cependant, si je suis encore ici ce n'est pas pour ses beaux yeux; c'est pour les beaux yeux de la question d'Afrique, lesquels sont fort laids, louches et trompeurs.
Ah ! mon cher enfant, tu parles de la situation religieuse de la France! Que dirais-lu donc si tu voyais la France africaine ? J'ai vu, j'ai appris tant de choses que je renoncerai peut-être aux Esquisses du temps présent, tout ce que j'y pourrais peindre n'étant que de l'eau claire et de la rose du Bengale en comparaison de ce que je vois ici, et qu'il est impossible d'écrire.
Je reviendrai avec une hâte extrême pour sortir de cette boue et la laisser bien loin. Du reste, Dieu ne pouvait pas me présenter un spectacle mieux fait pour m'altacher à ses saintes lois, et en plaignant ce triste monde, je dois encore, pour ce qui me concerne, me bien féliciter.
Certainement, petit frère, que je reviendrai par Angers. Je n'avais songé ni à Moulins ni aux inexplosibles ; je les prendrai, ces incxplosibles, et tu me verras débarquer frais, dispos, guilleret et en guenilles, un de ces quatre matins, avec
une masse de projets capable d'effaroucher Olivier.... oui, Olivier en personne ; et il s'en effaroucherait d'autant plus que ce sont des projets d'ouvrages, non des projets d'argent. Mais à propos d'entreprises on ne parle plus guère du Correspondant, ce me semble. Est-ce qu'il se serait noyé à Poissy ? S'il est mort, je ne m'en plains pas ; je me plains seulement qu'il ait existé; je crains bien que le pauvre ami Olivier ne profite pas beaucoup de la leçon : je crois cependant qu'elle profitera aux autres.
Adieu, mon cher enfant. Ecris-moi toujours à Alger. Si tes lettres ne m'y trouvent plus, ce ne sera qu'un petit malheur; si elles m'y trouvent, je serai bien heureux de les recevoir.
Ton frère dévoué,
Louis Veuillot.
Au mcine.
Alger, 27 juillet 18'tl.
Mon doux frère, Tu vas me gronder, mais écoute; je ne resterai pas très longtemps maintenant, et ma lenteur à partir est justifiable. A parler franchement, je ne m'amuse pas ici, mais comme je me porte bien et comme j'ai des choses essentielles à apprendre, je recule autant que je le puis mon départ. J'ai trouvé un certain cabinet où sont les archives du gouvernement, j'ai lu ces paperasses avec un zèle admi-
rable ; j'ai pris une masse de notes qui m'épouvante; tu conçois qu'étant arrivé presque au terme de ces explorations, je ne me décide pas à décamper sans l'avoir atteint. Une seule chose m'inquiète parfois : je serai si savant que je pourrais bien n'oser plus parler. Enfin, voici ce que j'arrange définitivement. Le commandant du bateau à vapeur le Phare ^ mon très grand ami (il est de Thiviers), doit partir le 20 août pour aller chercher M™" Bugeaud : le 20 août il y aura juste, jour pour jour, six mois depuis mon arrivée en Afrique; c'est un bel anniversaire, c'est une bonne occasion, je saisirai l'anniversaire et l'occasion. D'ici là, le gouverneur doit aller à Chcrchell et parcourir la plaine : je profiterai encore de cela. Enfin, toujours d'ici là, mes études spéciales seront coulées à fond à peu près.
Le gouverneur, qui me trouve du bon sens et qui reconnaît parfois que je ne suis pas bête, m'a repris en amitié; il n'est pas fâché que je fasse un livre ; il veut me dicter la carcasse de deux ou trois chapitres spéciaux; cela me fait grand plaisir. Il voudrait même que j'écrivisse tout mon ouvrage ici; mais sur ce point, non! je n'en suis plus. Donc tu verras, s'il plaît à Dieu, ton aîné, riche de savoir et d'expérience, arriver chez toi du 20 au 30 août. Ah! frère, ceux qui diraient que ce jour-là ne sera pas un beau jour, selon une expression familière à notre ami ïoussenel, je les regarderais comme bien peu.
Je te dirai comme nouvelle, si cela peut te faire
plaisir, que j'ai diné vendredi dernier chez mon compagnon d'armes, S. A. R. ]Ms'" le duc d'Aumale. Comme je n'avais fait aucune avance et que je m'étais modestement tenu très loin du prince, ne l'abordant pas, ne lui parlant jamais, ne faisant aucune visite et allant même dîner chez l'évêque lorsqu'il venait diner chez le gouverneur, j'ai été assez surpris de l'honneur qui m'était fait. Gela vient probablement de son aide de camp, qui parait savoir que je me mêle de littérature. J'ai très bien diné à côté d'un capitaine de la maison du roi, qui, pour lier conversation avec moi, ne trouva rien de mieux que de se moquer de la piété de ce pauvre Clonard ', « qui pousse, disait-il, le cagotisme jusqu'à faire maigre ». Or, comme c'était un vendredi, le pauvre capitaine s'aperçut, au beau milieu de ses arguments, que je refusais obstinément toute espèce de viande. Tu ne vis jamais un homme plus embarrassé de son discours, et je m'amîîsai à le faire enrager là-dessus tout le reste du diner. Enfin, il finit par me dire qu'il était bon catholique, qu'il croyait en Dieu et qiVilsaluait toujours les morts! Comment trouves-tu cette profession de foi? J'ai causé un moment avec le prince après dîner; il est fort aimable garçon, et il m'offrit un cigare que je fumai comme le reste de l'assistance, dans ses appartements, avec un chic suffisamment courtisan, militaire et civil. J'étais le seul pékin qui se trouvât là, et je fis de la fumée
1. Le capitaine Clonard, officier d'ordonnance du gouverneur. Il est mort général.
comme quatre pour la gloire de l'habit bourgeois. Après cela, si notre mère sait un jour cette aventure et qu'elle ne devienne pas philippiste, je ne saurai qu'en penser.
M. de la Moricière vient de faire une espèce de fiasco dans la province d'Oran. Charge de diriger la troisième expédition sur Mascara, il a vu l'ennemi, qui ne s'était pas montré au général Bugeaud, et ne l'a pas battu ; il s'est môme trouvé un peu embarrassé de son rôle, et il a fait voir qu'il lui manquait encore beaucoup de choses pour faire un bon général. Il n'y a pas eu. Dieu merci, de malheur; mais il nous a fait perdre un peu de la supériorité morale que nous avions acquise, et 6000 cavaliers dirigés par Abd-el-Kader nous ont prouvé que la puissance de l'émir n'était pas abattue. M. de Garraube s'est très bien conduit; il a eu trois chevaux blessés et il a reçu deux balles dans ses vêtements. Il n'est pas nécessaire de parler de cela maintenant, je ne te le dis que pour toi. Le fait est que l'armée de M. de la Moricière a senti, durant cette course, Tabscnce du général Bugeaud, dont on s'était peut-être un peu moqué. Je te dirai que M. de la Moricière a baissé dans mon opinion depuis que je le connais. Changarnier est plus fort, et Bedeau me paraît la meilleure tête de tous ^
Adieu, cher frèie. Prie le bon Dieu pour nous.
1. Dans l'entourage de Bugcaïul on était mal disposé pour La Moricière, et il en était de môme dans l'entourage de La Moricière pour Bugeaud.
A M. Edmond Le clerc.
Alger, 28 juillet.
Je me Ijerce, mon cher Edmond, de l'espoir que vous vous portez bien; mais je voudrais à cet égard des certitudes; écrivez-moi très vite. Votre lettre peut-être ne me trouvera plus à Alger, cependant il est encore plus possible qu'elle m'y trouve. Depuis notre éloignement je me suis fort attaché à vous, et me voilà tout chose comme si les nouvelles de mon frère me manquaient depuis longtemps.
Nous sommes en grand travail de colonisation, à présent que les canons sont forcés de faire la sieste. Le gouverneur a des plans magnifiques ; j'y perds un peu de sommeil et je ne m'en plains pas. Il me plaît de voir cette grande intelligence aux prises avec ces grandes difficultés : c'est le spectacle que je voulais. Je crois parfois que l'homme est insuffisant ; je m'effraye moi-même en disant cela. Mais il reste quelque chose d'obscur dans toute âme où ne rayonne pas la foi.
La situation que je garde ici me plaît infiniment; un pied sur le bateau à vapeur, un pied sur la terre ferme , n'ayant ni l'ennui de rester ni le chagrin de partir : j'ai trouvé mon point.
Je crois pourtant que je m'en irai incessamment avec mon évoque, qui a besoin, pour sa santé et pour ses affaires, d'aller en France. S'il
ne parlait pas je serais capable de rester toujours, et il finirait par me tonsurer. Je lui ai dit que vous compariez le Sidi-Mohammed de son récit à un personnage de Fénelon '. Cette imagination l'a beaucoup fait rire, et nous n'appelons plus le bey de Miliana que Thermosiris, Adraste, Philoctète, Idoménée, etc.; et voilà comment votre gracieux esprit {spirito geiitile) [Petrarca] fait les bonnes heures du palais épiscopal d'Alger,
Venons aux affaires. J'écrivis il y a quinze jours à ma portière que j'allais arriver. Comme je n'arrive pas, vous feriez bien de passer chez cette digne femme pour la tirer d'inquiétude. J'aurais bien pu lui écrire, mais je n'ai que peu de temps, et j'aime mieux vous donner la commission pour avoir occasion de vous souhaiter le bonjour.
Même bonjour à mon cher Mallac.
Maintenant, adieu, je vais me remettre à la colonisation. Véritablement je sers la patrie.
Tout à vous, mon cher Edmond, de vrai cœur,
de cœur chrétien.
Louis Veuillot.
Je vous apporterai un billet de Sidi-Mohammed ben Allai, ben el Ni-Barek, et un billet d'Abdel-Kader. C'est-à-dire deux billets écrits sous leur dictée et revêtus de leurs cachets, car de si hauts personnages n'écrivent pas eux-mêmes : c'est déjà assez de concession de leur part de savoir écrire. Mon illustre et vaillant ami, le kaïd Mohammed