LUI
Au même.
29 juillet 1844.
Cher ami,
Je ne vous écris plus, et ce n'est pas de ma faute, je suis vraiment acrcablé : fatigué de corps, fatigué d'esprit, fatigué de cœur; et des affaires, des lettres, desarlicles, des visites toujours par-dessus les yeux.
J'aimerais pourtant à vous donner un peu plus souvent signe dévie, car je suis très sensible, moi, aux longs silences de ceux que j'aime, et je vois qu'il en est de même pour vous. Mais comment pouvez-vous penser un moment que vous imprimiez un mot quelque part et que je ne sois pas le premier qui l'ait lu? Quand vous nous avez demandé si nous connaissions votre article surDupin, il était déjà composé à l'imprimerie du journal; on n'a laissé passer avant lui que des choses d'urgence. Nous étions pressés de parler, car nous étions restés cois sur la question, et vous êtes bien à propos venu à notre secours. Le succès a été complet. Je n'ai reçu partout que des éloges, et des meilleurs juges : les savants admirent la solidité du morceau; les non savants, le bien-dire; tous, la clarté parfaite qui le distingue et qui vous distingue ; et moi de me rengorger avec mon ami Ourliac, car nous sommes tous deux très fiers de vous. Ourliac triomphe en songeant aux revues où, me dit-il, de pareils coups de poing occasionnent des paniques durables. Quel bonheur que nous ayons le Correspondant] Sans lui tout cela n'aurait pas vu le jour. Le dernier numéro est merveilleux, surtout l'article de Lenormant. Il faut que je vous parle de cet homme-là. Je l'ai vu chez moi, avant-hier et hier, deux heures chaque fois. Je suis sorti de sa conversation dans le môme état de cœur où je me trouve en sortant de l'église, quand l'office a été beau, que j'ai bien chanté les psaumes, bien prié, bien pleuré sous mes lunettes.
Son affaire est décidée : il s'en va, s'étant conduit non pas comme un homme de bien, non pas comme un homme de cœur, mais en homme de Dieu.
C'est un chevalier armé de toutes pièces que Dieu nous envoie. Dans quelques jours vous lirez une lettre publique sur son affaire; vous en pleurerez d'admiration, de joie et de colère. Ah ! mon ami, que Dieu fait de belles choses dans un cœur qui l'aime !
Il n'y a que trois ans que Lenormant se confesse ; et le voilà qui n'a pas balancé une heure à s'attirer des inimitiés qui lui enlèvent sa position, son avenir, qui le laissent avec une place de cinq mille francs pour nourrir ses quatre enfants et sa femme!
Votre ami profitera de l'aventure : il va être nommé; il sera un argument pour prouver qu'on ne persécute pas les catholiques. Lenormant est accusé d'avoir fait un cours antinalional.
Je vous remercie de vos offres pour V Honnête Femme. Elle est réimprimée. J'ai oublié que vous m'aviez offert de la relire, sans quoi je vous en aurais franchement donné l'ennui. M. de Dumast m'a indiqué de bonnes corrections, que j'ai faites; mais je n'ai rien pu clianger à la charpente : je n'ai pas le temps de si bien filer mon chanvre; je fais de la toile à voile, et c'est tout.
Adieu, très cher ami; priez bien pour moi. J'ai de gros dégoûts, dont je n'ai pas le temps de vous parler, heureusement.
Bien à vous en Notrc-Seigneur.
Louis Yeuillot.
Au même.
28 août 1844.
Très cher ami,
Depuis vingt-deux jours je ne puis ni lire, ni écrire, ni même dicter : je suis aveugle, et si je n'étais qu'aveugle je serais trop heureux ; mais le médecin qui m'a mis et qui m'entretient dans cet état ne se contente pas pour si peu. Il me frotte tous les matins les yeux d'une pommade qui, pendant deux ou trois heures et quelquefois plus, change mes orbites en fourneaux où cuisent mes prunelles. Le reste du temps je le passe à cligner, pleurer, rouler du sable sous mes paupières, en désespérant d'être jamais guéri, etc., etc. Ce médecin assure pourtant que tout finira par me laisser des yeux magnifiques. Je le crois, mais je n'en vois rien, et ma confiance a même quelque peine à se soutenir, malgré les très bons garants que j'ai d'ailleurs.
Nous ferons passer votre réclame, que vous auriez dû seulement développer un peu plus.
Je vous loue de préparer quelque chose sur le Pascal de Faugère ; je l'ai lu par petits morceaux avant que le traitement de mon ophtalmie eût atteint sa perfection actuelle, et je suis charmé de ce génie de Pascal, que je connaissais lort peu. J'admire la balourdise qui en a voulu faire un sceptique; je n'y vois que l'évidence de la foi la plus pleine et la plus impérieuse. J'aimerais que vous missiez cela en belle lumière, avec quelques
regards sur ce style incoinparal^le, aussi grand et aussi majestueux dans ses langes, que Bossuet l'est dans sa chaire et dans son manteau. Je crois que cette lecture aura une grande influence sur moi, elle m'a fait voir de nouveaux horizons et des routes larges où je tenterai de marcher si le journalisme le veut bien permettre un jour.
Adieu, cher ami, c'est une faliguc pour moi, même de dicter. Je me recommande à vos prières. Mes sœurs, très honorées du bonjour que veulent bien leur adresser mesdemoiselles vos filles, leur demandent de prier aussi pour moi et vous présentent leurs civilités. Louis Veuillot.
Au même.
14 novembre 1844.
Mon bon ami,
Nous n'en sommes à rien qu'à attendre que le triste état de mes yeux et un travail que je suis obligé d'achever, me permettent de donner à VUnivers un peu plus de vie qu'il n'en a. Qu'arrivera-t-il? Je ne sais. Si nous en croyons l'apparence, tout dort, et tout à peu près veut dormir; je ne crois pas à ces sommeils.
Nous verrons dans quelques jours si la liompette trouvera des échos, et si l'on y répondra de l'autre camp.
On veut me tuer, comme vous l'avez vu; mais je ne m'y prête guère.
Il se dit beaucoup de choses, et tout se réduit à ceci: on engage les évêqucs à se taire, et on leur | promet que la loi sera retirée aussitôt que votée. I Beaucoup le croient, dit-on, ou font semblant. ' Croire me paraîtrait d'une grande ingénuité; faire semblant me paraît pire. Il faut voir, et nous verrons bientôt.
Priez pour moi, faites prier. Je suis très éprouvé depuis quelques mois. Je ne parle pas du corps, mais de l'àme. Je me sens lâche, je me surprends dans des océans de tristesse. Mais il faudrait être cœur à cœur, bouche à bouche, pour parler de cela ! Que vous apprendrais-je d'ailleurs! Que je suis | chrétien par miracle, miracle d'hier, miracle d'aujourd'hui, miracle de l'heure où je vous parle! Vous le savez bien. Je vous embrasse.
Louis.
Notre pauvre ami Dumast qui est mourant! Savez-vous cela? Il s'est fracturé la jambe, et il est atteint d'une maladie qui lui donne des convulsions dans cette jambe; on lui ordonne une immobilité absolue, et il est couvert de cautères qu'on ne sait plus comment panser. Au milieu de cela le courage d'un martyr, la paix d'un saint! Ses amis en pleurs entourent son lit et s'édifient de cette grande leçon, la dernière peut-être qu'ils recevront de lui. Jésus crucifié, donnez-nous l'esprit de prière, faites-nous aimer la douleur et l'humiliation '.