‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 30 sur 73 · Publication callioliqui; failo à Nancy · texte numérisé non relu

Publication callioliqui; failo à Nancy

Le même Cornut fera ensuite une Vie de Vol'

taire, et moi, si je renais, une Vie de Rousseau, que

je prétends que vous applaudissiez. Adieu, cher

ami! Ne vous lassez pas de m'aimer un peu; la

chose devient originale. Tout à vous en Notre-

Seigneur.

Louis Veuillot.

LVU

A M. Hippolyte Violeau.

18 mai 1846.

Mon cher Monsieur, Votre nouvel ouvrage m'a été remis hier ^ J'ai laissé là tout ce que je faisais pour vous lire aussitôt. Recevez mes sincères félicitations. Vous êtes en progrès, et en très grand progrès. J'admire qu'au fond de votre province, privé de ces conseils et de cette influence de Paris qui ont toujours dans leur ensemble un effet excellent sur les travaux d'esprit et particulièrement sur des premiers travaux, vous ayez su vous corriger d'une façon si heureuse et si remarquable. Je trouve que vous avez la pensée et le style plus fermes, et, en quelque sorte, la main plus leste. Vous avez acquis du métier, pardonnez-moi l'expression, sans perdre aucun des dons précieux de la pure et bonne nature, les dons qui font le poète, et à quoi nul travail ne supplée. Je compte sur un beau succès.

1. Le Livre des mères chrélleimcs. Ce livre fut couronné en 1848 par l'Acadéuiie Française.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'y travaillerai pour ma part, de mon mieux et leplustôt possible. Je ne ferai passer avant vous qu'un livre dont l'intérêt est tout de circonstance et tout religieux.

J'ai lu hier à ma femme et à sa mère, qui sont deux saintes créatures, vos Vieillards de Ploiizal^ et nous avons eu la joie de pleurer ensemble de tout notre cœur.

Maintenant, permettez-moi de vous gronder fraternellement sur votre lettre, où je vois des inquiétudes et des plaintes qui m'affligent. Il faut un peu moins songer à l'avenir, ou songer un peu plus que l'avenir est dans les mains de Dieu. Le père n'abandonnera pas ses enfants. Il est vrai que j'ai des raisons pour en être sur, mais ces raisons sont aussi les vôtres. Voilà trente-trois ans bientôt que je vis sans un sou de revenu et sans position assurée. Dans ce moment même j'en suis là avec une famille qui va s'accroître, et, en cherchant bien, je ne vois aucune raison de me troubler plus que je ne l'ai jamais fait. Le pain quotidien a été et sera fidèle au Patei\ et le pain quotidien est tout ce qu'il faut, sans cela Notre- Seigneur nous aurait appris à demander des rentes sur l'État au lieu de nous en donner sur la Providence. Puisque vous ave/ un temps de répit devant vous, travaille/ comme s'il devait durer toujours. Vous ne pouvez rien faire de si excellent pour votre avenir (ju'uii beau livre comme homme, et que de bonnes et confiantes prières comme

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chrétien. Moyennant ces simples soins, vous verrez toutes choses s'arranger admirablement par la seule aclion de cette Providence de qui vraiment l'on peut dire qu'elle ne se pressejamais et qu'elle arrive toujours à temps. Je ne vous promets pa^ que vous aurez tout de suite la gloire où vous pouvez prétendre. Les bouches de la Renommée ne s'ouvrent guère pour les chrétiens : elles ne prononcent qu'en rechignant les noms catholiques les plus illustres, et toujours sans éloge. Lacocda-ire est à peine regardé comme un écrivain; on ne saurait pas que M. de Montalembert a du talent s'il n'était pair de France ; il n'est pas même question de l'abbé CjÊnliet, qui est peut-être le premier prosateur de ce temps-ci, et que, pour j mon compte, je préfère à M. de Chateaubriand. Il se passera donc du temps avant qu'on parle de vous; mais vous serez de plus en "plus connu de vos frères et Dieu n'en veillera pas moins sur vos jours. ïlassurez-vous donc, cher rossignol, votre nid vaut mieux qu'une étable K

Je me recommande à vos prières et à celles de votre famille, qui me regarde, je l'espère et j'en ai le droit, comme un ami.

Bien à vous en Notre-Seigneur.

1. Pour se donner exclusivement aux lettres, M. Ilip. Violeau s'était démis du modeste emploi qu'il avait à Brest. Sans vouloir revenir sur cette décision, il s'inquiétait de l'avenir, non pour lui, n)ais pour sa mère et ses sœurs dont il était le soutien. C'est contre cette inquiétude que Louis Veuillot cherchait à le rassurer.

A M. Vabbé Mège.

10 juillet 1846.

Monsieur le curé,

Je vous remercie beaucoup, au nom de la rédaction, de la lettre que vous avez bien voulu nous faire remettre par M. votre neveu. L'inconvénient que vous nous signalez existe sans doute, mais nous ne savons en vérité qu'y faire, et il faut que nous le subissions. UUnivers est un journal de discussion et de doctrine, il ne peut devenir purement un journal de faits. On le compose avec des idées, non avec des ciseaux. Il perdrait absolument son importance et son utilité religieuse, s'il changeait cette manière d'être. La plupart des rédacteurs qui ont fondé cette œuvreauxdépensde leur repos et de leur avenir, l'abandonneraient, si elle devenait une affaire d'arsfent.

Nous regrettons sans doute les abonnés qui nous quittent, mais nous ignorons l'art de retenir des hommes qui préfèrent les nouvelles et les cancans d'église au spectacle et au poids des luttes que le catholicisme soutient contre l'impiété.

Je vous ferai d'ailleurs remarquer que si VUnivers contient moins de nouvelles religieuses que telle ou telle autre feuille, cela n'est guère appréciable. Beaucoup de celles qu'on litdans Icjournal que vous nous citez nous sont empruntées ; les autres n'ont pas d'autre importance que de flatter les gens dont elles parlent. Nous avons pour prin-

cipe d'éviter autant que nous le pouvons de servir les petites ambitions et les petites vanités.

Au fond, je crois qu'on nous reproche plutôt le prix de l'abonnement qu'autre chose, et que ce que l'on cherche partout, c'est le bon marché. Gomme nous gagnons très peu par abonnement et que nous faisons tout juste nos frais, il nous est impossible de diminuer nos prix.

Nous ne donnons pas de feuilleton, parce que la place nous manque et que nous ne sacrifierons jamais une discussion importante pour l'Église au désir d'amuser quelques faibles esprits.

Nous ne parlons point des prédicateurs, parce que ce serait ouvrir la porte à des prières et des sollicitations odieuses. Les critiquer serait déplacé; les louer serait trop souvent manquer à la vérité. Nous tromperions les évêques au lieu de les éclairer. Il est plus dangereux de louer un prédicateur incapable que d'avoir trop d'indulgence pour un pauvre livre.

J'ai cru, Monsieur le curé, répondre franchement à vos observations, elles-mêmes si franches en même temps que si bienveillantes, et dont nous vous sommes très reconnaissants.

J'ajoute que jusqu'à présent nous ne nous sommes point aperçus qu'aucune concurrencenous ait fiiit du tort.

h' Univers, depuis six mois, a conservé le même nombre d'abonnés. Cependant ils peuvent décroître, mais comme j'avais tout à l'heure l'honneur devons le dire, nous péririons sans changer.

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Nous croirions que nous avons fait notre temps, que Dieu ne veut plus de nos services, et ce serait tout; nous n'aurions ni remords ni regrets.

J'ai l'honneur d'ôfre, Monsieur le curé, votre très humble et très obéissant serviteur.

Louis Veuillot,

rédacteur en chef adjoint.

A M. Th. Foisset.

Lundi 30 mai 1847.

Mon bon ami.

Je suis en relalionssuiviesavecM.Dufresnc sans l'avoir jamais vu ; mais ses lettres sont d'un homme intelligent et de grand cœur. Plusieurs de nos amis qui le connaissent l'aiment et l'esliment beaucoup; ainsi Dieu vous a bien adressé. Qu'il en soit béni. Je comprends et je partage vos sentiments; je les ai éprouvés quand j'ai marié ma sœur.

D'un autre côlé, j'ai fait par ma sœur et par moimême une si douce expérience du mariage, que je ne saurais plus avoir de craintes à cet égard pour ceux qui coirrent cette grande fortune, lorsqu'ils s'y prennent chrétiennement, comme on va le faire chez voir s. \'os enfants rccevi'ont le sacrement, c'est-à-dire la grâce étonnante j)ar laquelle deux êtres qui ne se sont jamais vus deviennent réellement une môme chair et s'aiment constamment, attendu que nul ne hait sa propre chair. Je félicite

bien M. Dufresne, qui va devenir tout à fait mon ami, devenant votre fils; je félicite bien votre fille, pour laquelle je prierai comme pour ma propre sœur. Elle fait bien de prendre un médecin ; au moins elle ne se réveillera pas en sursaut trois ou quatre fois par nuit, comme nous faisons, ma femme et moi, croyant toujours que notre enfant a le croup. Faites-moi savoir le jour du mariage, afin que je fasse dire la messe ce jour-là. J'irai avec Mathilde; nous demanderons à Dieu de faire pour les nouveaux mariés ce qu'il a fait pour nous, qui comptons déjà deux ans de ménage et de bonheur sanslemoindre trouble, et qui pouvons répondre de l'avenir, pour peu que nous restions fidèles à Dieu.

Vous ne le croirez pas, et c'est la vérité. Quand j'ai reçu tout à l'heure votre lettre, j'avais du papier devant moi et je rafraîchissais ma plume pour vous écrire.

Je voulais vous parler de votre article sur Lamartine, que j'ai lu avec une safisfiiction bien héroïque, puisque j'en ai un à faire sur le même sujet. Vous m'avez pris mes meilleures pensées, et d'une façon qui ne me permet plus que de copier. Si j'avais commencé, je ne vous aurais pas gêné à ce point. Vous auriez pu répéter tout ce que j'aurais dit et être neuf.

Tant mieux puisque vous êtes content du Rémusat. Je craignais de vous paraître trop vif, quoiqu'on réalité je me sois donné des brides en plus d'un endroit. Mais tant de sullisance et tant de pauvreté me mettent hors de moi.

Adieu, 1res c lier ami ! Ne dites pas quejc ne vous aime presque plus. Cela n'est pas juste. Mon cœur froissé de tant de côtés s'atlaclie au contraire avec une sorte de passion à tous ceux qui le ménagent, et, Dieu merci, sans en vouloir aux autres. Je vous assure que ce mélange de l'équité des uns et de rinjuslicc des autres produit surmonàme d'excellents résultats : je me sens plus aflectueux, plus charitable et plus détaché. C'est l'épreuve qui m'était nécessaire. Dieu soit béni !

Louis Veuillot.

A Mgr Clausel de Montais, e\'éque de Chartres^ .

Monseigneur, A mon retour d'un voyage que j'ai dû faire pour rétablir ma santé altérée par le travail, je trouve la lettre que vous m'avez écrite au sujet de la

1. En août 1848, Proudhon était à l'apogée de sa renommée et de son influence. De tous les journaux montagnards et socialistes, le sien était le plus répandu ; aussi fut-il supprimé. Proudhon eut alors ou prétendit avoir l'intention d'adresser à V Univers des lettres sur la question sociale. Il en donnait pour raison que seul, V Univers était assez sincère dans ses croyances et assez fort pour accepter le combat contre lui. Il parla dans ce sens à MM. de Montalenibert et Roux-Lavergne, membres comme lui de l'Assemblée nationale. Cela fît du bruit. L'Univers déclara qu'il pourrait ouvrir ses colonnes à M. Proudlion, si celui-ci s'engageait à exposer ses idées sans y joindre des paroles blasphématoires et cyniques, comme.il en avait coutume. Cette éventualité de voir Proudhon écrire dans l'Univers irrita tellement l'un de nos plus fermes ap^juis dans l'épisco-

ligne que suit le journal et des tendanèes que vous lui reprochez. Votre Grandeur me permettra de lui expliquer les intentions qui me font agir. Elle ne peut trouver mauvais que nous cherchions à reconquérir une bienveillance qui nous était si précieuse, et qui fut notre plus sûr et notre plus honorable appui dans les épreuves que nous avons traversées.

Je dois d'abord vous dire, Monseigneur, que je suis personnellement étranger aux rapports qui ont été sur le point de s'établir entre VUnivers et M. Proudhon. J'étais absent lorsque cet écrivain, voyant son journal suspendu pour la seconde fois, annonça presque publiquement qu'il irait demander asile à VUnivers^ parce que, dit-il, c'était la seule feuille dans Paris qui l'eût combattu avec force et sincérité, qui fût véritablement indépendante des coteries politiques et qui ait des idées à opposer aux siennes. Il communiqua ses intentions à plusieurs représentants catholiques, à M. de Montalembert entre autres, qui, sans nous engager plus qu'il ne le pouvait, conseilla à M. Proudhon de venir nous voir. Il annonça en effet sa visite, et cela produisit une telle sensation dans l'Assemblée, que le bruit s'en répandit au dehors. Néanmoins, M. Proudhon ne vint pas. Il avait renoncé à ce bizarre projet lorsque les journaux s'en occupèrent. Ce fut alors qu'un de mes collapat, Mgr Clausel de Moulais, évèque de Cliarlrcs, qu'il déclara ne plus vouloir lire le journal. De là cette lettre de Louis Veuillot, écrite fin août ou couimcncemcul de septembre 1848.

borateurs publia les Irois ou quatre lignes ([uionl. déterminé les observations de Votre Grandeur, et c'est ainsi que j'ai eu moi-même le premier avis de cette aventure. Je ne sais ce que j'aurais fait si j'avais été là, mais je n'ai pu blâmer mes collaborateurs, car, selon toute apparence, j'aurais agi comme eux.

Je n'aurais rien à répondre à vos reproches, Monseigneur, s'il avait pu être question de laisser M. Proudhon écrire dans l'Univers au gré de ses sophismes et de son impiété. Nous aurions été inexcusables de lui perinettie deblasphémer pour avoir le plaisir de lui répondre; il est clair qu'une controverse tenue chez nous n'aurait pu franchir de certaines bornes. Je pense que M. Proudhon lui-même l'a senti, et c'est là probablement le motif (|ui lui a fait abandonner le projet qu'il avait annoncé.

Aurions-nous été téméraires d'accepter une dispute, même réduite à ces termes? Je ne le crois pas. Les idées de M. Proudhon, comme celles de tous les incrédules, aboutissent au néant et à l'absurde ; il le sent lui-même, et ce qui le prouve, c'est (jue très âpre et très ardent à la dispute, il a constam ment reculé devant une discussion sérieuse avec nous : nous lui avons vingt fois offert le combat, vingt fois il l'a esquivé en nous disant des injures. Obligé de discuter sérieusement et avec politesse, il aurait perdu ses meilleurs arguments. Le public auiait vu alors ({ne tous ces destructeurs si habiles, et souvent si irréfutables

lorsqu'ils s'attaquent aux vices de la société politique, ne font cependant que ruiner certaines conséquences de leurs propres principes, etdemeurent impuissants devant le roc inébranlable sur lequel est assise la société chrétienne.

Leur force vient do ce qu'on ne leur répond jamais; ils s'adressent à un public qui n'écoute et ne lit qu'eux seuls. Les réfutations qu'on fait de leurs systèmes, au nom de la vérité éternelle, ne parviennent point jusqu'à cette masse qui veut aveuglément s'abreuver du poison de l'erreur. Si les lecteurs habituels de M. Proudhon avaient été obligés d'aller chercher ses écrits dans VU/iwers, j'ai peut-être tort, mais je me persuade que le plus grand nombre auraient voulu lire ce qu'on lui aurait répondu. J'avoue qu'en ce cas j'eusse espéré quelque chose de la force pénétrante de cette vérité catholique, si inconnue de la plupart d'entre eux.

Le peuple, en général, ignore la religion et fait plus que l'ignorer, il a d'épouvantables préventions contre elle. 11 croit qu'elle a été et qu'elle est d'accord avec les puissants de la terre pour opprimer et pour exploiter les misérables. Il ne sait rien des grandes choses que l'Eglise a faites et fait toujours en faveur de l'humanité souffrante. Permettez-moi de croire, Monseigneur, que vous nous trouverez au moins excusables de n'avoir pas voulu écarter sans examen un moyen qui semblait s'oUVir de faire luire aux yeux du peuple quelques-unes de ces puissantes lumières

dont l'absence est le véritable, et j'ose dire l'unique péril (le la société.

Voilà, Monseigne.ur, pour ce qui concerne M. Proudhon. Votre Grandeur ajoute qu'elle voit souvent dans VUnivers « des idées systémaliques aussi nouvelles que dangereuses dans l'Eglise ». Souffrez que je vous prie, Monseigneur, au nom du grand et saint intérêt qui nous anime, de vouloir bien préciser davantage ce reproche et nous signaler nettement ces idées. Nous ne sommes que des laïques, et quoique parfaitement assurés de la pureté de nos intentions, nous savons que nous pouvons nous tromper. Mais nous ne nous tromperons jamais volontairement, et on ne nous verra point nous obstiner dans la mauvaise voie. Ce n'est pas pour désobéir à l'Eglise et pour exposer notre salut que nous nous sommes dévoués à des combats si persévérants et quelquefois si durs. Daignez, avec la science et la bonté d'un pasteur, comme vous l'avez toujours fait jusqu'à présent, nous indiquer nos fautes, et nous les éviterons avec autant de sincérité que nous avons pu les commettre.

Permettez-moi d'espérer, Monseigneur, que ces explications, si elles n'ont pas le bonheur de vous satisfaire, vous engageront au moins à nous en demander de nouvelles. Il nous serait trop pénible de voir s'interrompre des relations qui étaient, je le répète, notre appui et notre gloire. Elles pourraient cesser sans diminuer notre reconnaissance, mais non pas sans attrister nos cœurs, et en parti-

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culier le mien, de l'un des plus vifs déplaisirs

qu'il puisse éprouver.

J'ai l'honneur d'être, Monseigneur, avec la

vénération la plus parfaite et le respect le plus

profond, de Votre Grandeur, le très humble et très

obéissant serviteur,

Louis Veuillot

A M. Th. Foisset.

10 novembre 1848.

Mon cher ami,

Vous avez reçu ou vous allez recevoir un exemplaire des Libres Penseurs. Acceptez d'abord cela comme un témoignage de ma vive et constante amitié, faites violence à la loi que vous semblez vous être imposée, et dans une bonne lettre donnez-moi votre pensée toute franche sur ce bouquin'. Je crains qu'il ne vous plaise point partout. Cela est bien loin du ton des Pèlerinages et de Rome et Lorette. Dix ans se sont écoulés depuis ces premierslivres, et la vie a produit son effet sur mon cœur. Autrefois je m'emportais, à présent je suis amer.

J'espère que vous me pardonnez de ne vous

1. M. Foisset, voyant que si Louis Veuillot recevait toujours avec bonne grâce ses critiques et conseils, en tenait médiocrement compte, lui en donnait beaucoup moins, l^eul-ètre aussi avait-il compris que vouloir réduire le rédacteur en clief de l'tZ/uVe/'s à écrire bourgeoisement et académiquoment, comme un rédacteur de la Revue des Deux iMondes ou du Correspondant, c'était faire fausse route.

avoir point écrit dcjîLiis si longtemps. Mes yeux ne me servent que pendant le jour, et encore bien juste ; pendant plus d'un long mois, ils ont été à Tinfirmerie. Vous voyez ce qui me reste pour le journal. Du reste, qu'ai-je à dire à un lecteur de V Univers aussi assidu que vous l'êtes certainement?

Sauf mes yeux, tout va bien chez moi; mes deux filles jouissent d'une santé parfaite et l'aînée passe même pour une sorte de monstre, à cause de sa force et de sa santé. Elle n'a pas l'esprit moins précoce, et quand on lui demande qui elle nommera pour président de la République, elle répond tantôt Boissy, tantôt Genoude, tantôt Battur '. Ce dernier surtout obtient ses suffrages. Ma femme se porte aussi le mieux du monde. Elle est grosse, comme toujours, et elle accouchera au mois de février. A ce propos, ne vous serait-il pas possible de faire vanter un peu les Libres Penseurs dans le journal de Dijon? Je vous avoue que j'ai un peu besoin que ce nouveau livre nourrisse mon nouvel enfant. La République a diminué nos rentes, qui déjà ne nous donnaient rien de trop. Or il est convenu entre Lecoffre et moi qu'il ne me payera mon travail que s'il le vend. Adieu, mon cher ami. Aimez-moi quand môme.

Tout à vous en Notre-Seigneur.

1. M. Battur était un avocat qui, lorsqu'il y avait une élection à Paris, se présentait et couvrait les murs d'une affiche excentrique portant ces deux mots en caractères vaiùcs : Nommons Battur ! On ne nomma point Battur.

Au même.

19 novembre 1848.

J'ai reçu votre lettre avec une grande joie, mon ciier ami; depuis longtemps je n'avais eu ce plaisir, et je laisse de côté toute affaire pour compléter ce régal de cœur. Vous recevrez en même temps mon dernier article sur VÈre nouvelle. J'espère qu'il ne vous déplaira pas trop. Si j'y ai laissé quelques-uns de ces mots qui font un nuage sur le front des bons anges de la paix, c'est contre mon intention ou par nécessité, car il fallait bien aussi traiter certains points un peu scabreux. Je vous avoue que j'ai du me contraindre pour ne pas pousser plus vivement la chose. Nos chers adversaires ont fait précisément tout ce qu'il faut faire pour m'irriter : des attaques détournées, des allusions sans nombre, de grandes phrases qui ne disent rien, et, par-dessus tout, cet étalage de sentiments charitables que je déteste dans ceux qui commencent les hostilités. Si je n'avais craint quelques /?«/?«^ comme vous, qui êtes toujours présent quoique invisible, j'aurais sabré comme sur le Journal des Débats. Je n'ai pas trouvé de meilleur moyen d'être sage qu'en me taisant sur Montalembert. La façon dont ils l'ont traité me faisait bouillir. Jamais, je vous l'atteste, dans mes plus grandes colères contre lui, je n'aurais eu l'idée de contester ses services

et d'atlaqiier en lui la cause môme. Et puis, dans les jours où nous sommes, le représenter comme un absolutiste, comme un adversaire prononcé de la République ! Il y a là une férocité de sectaire dontjeneme sens pas capable. C'est le pauvre abbé Maret qui a fait ce beau coup, avec son esprit de travers et ces idées nouvelles qui ne sont autres que la vieille poltronnerie du temps où Ton voulait baiser l'Université sur la bouche. Je ne dis rien de votre protégé, je vois toujours en lui l'homme qui faisait des discours au Cercle catholique contre nous, au milieu de nos querelles avec l'Université, et qui nous prédisait le sort de Lamennais. Je crois à sa vertu, je sais qu'il est sincère; mais que Dieu me préserve des vertus qui l'ont fait élever par ceux qui ont chassé Lenormant !

Au surplus tout cela est fini. Lundi, VÈre nouvelle, VAmi de la Religion, la Voix de la Vérité et VUnivers dînent ensemble chez l'archevêque, qui veut qu'on s'em])rasse. J'essayerai de vous rendre compte de cela.

Vous me demandez comment nous sommes avec riiislorien de sainte Elisabeth ' ? Dans les meilleurs termes possibles. Nous avons marché parfaitement d'accord depuis le 24 février, où il est venu nous embrasser à VUnivers, ({uaiid tout le monde, y compris les démocrates de VEre nouvelle, ^'cn éloignait. Nous n'avons pas fait tout ce fju'il a voulu, mais ces débals n'oul jamais soulevé

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