X AVANT-PROPOS
Dans les débats si vif^, si importants, engagés depuis un an sur le caractère du mouvement catholique, Louis Veuillot a été souvent invoqué, et même on l'a fait dans des sens divers. Il est si facile, quand un écrivain a improvisé des milliers d'articles sur toutes les questions de son temps, d'y découper de petits morceaux, disant à peu près ce que l'on trouve bon de leur faire dire! La mauvaise foi n'y est même pas indispensable : il suffit du parti pris, chose si aveuglante qu'elle arrive à faire nier consciencieusement la lumière.
Eh bien, voyez ces cent quatre-vingts lettres écrites, dans une période de vingt ans, sous des impressions très diverses. Elles sont, quant aux doctrines et quant au but, d'une unité parfaite.
L'unité est, d'ailleurs, le cachet de toute l'œuvre de Louis Veuillot. Il s'en est lui-même, selon son droit, rendu le témoignage dans une préface des Libres Penseurs, datée de 1866 : « J'ai abordé bien des sujets, j'ai essayé « bien des formes : je n'ai eu qu'une idée, qu'un « amouret qu'une colère. On les trouvera dans « ce livre comme dans tout ce qui est sorti de « ma main. » Sa correspondance est une nouvelle confirmation de ces fîères paroles.
AVANT-PROPOS xi
Si à des années de distance, lorsque tant de choses se sont modifiées ou même transformées, quelques mots, quelques phrases et même quelques jugements se heurtent, l'idée est toujours la même, c'est toujours la même cause que sert le rédacteur de r^/i«V^/*5, et le fond de sa politique ne change pas. Peut-elle changer, quand elle a pouf règle constante, pour principe absolu, de rester indépendante de tous les partis politiques et de suivre en tout le Pape : seul moyen de marcher droit et de bien servir l'Eglise ?
EUGÈNE VEUILLOT 2 avril 1892.
A M"^^ Louis Veuillot K
Annecy, août J846.
Ma bonne Matiiilde,
Te proposes -tu de m'écrire seulement une fois tous les huit jours ? Même à ce compte tu ne serais pas en règle, car voici dix jours que je suis parti, et je n'ai encore reçu qu'une fois de tes nouvelles. Dis toi-même si tu trouves cela bien joli. J'espère que j'aurai une lettre ce matin , mais je veux cependant te gronder un peu, car tu le mérites ; tu connais assez mon caractère, tu sais combien l'inquiétude me vient vite au sujet de ceux que j'aime, et tu me laisses si longtemps sans me parler^de toi et de l'enfant. J'aurais cru que séparée de moi, et même sans aucune nécessité de m'écrire, tu -aurais eu besoin de le faire plus souvent, ne fut-ce que pour me parler de ton affection. Pour moi, [qui suis tou-
1. Je dis, dans lavant-propos de ce volume, pourquoi je n'ai donné jusqu'ici aucune des li'ttres de Louis Veuillot à sa femme, et pourquoi je m'écarte aujourd'hui de ce précédent.
jours par monts et par vaux, Ion souvenir ne m'abandonne pas un instant, et je t'écrirais volontiers, non pas tous les jours, mais plusieurs fois par jour, pour te donner la joie de sentir que je pense à loi. Je trouve bien le temps, et certes tu peux aussi le trouver; il me suffit d'avoir quelques minutes, une plume et du papier. A minuit, fatigué d'avoir couru les montagnes, au point du jour, avant de partir et lorsque la voiture attend, dans les auberges pendant qu'on prépare le dîner, partout, à tout moment, je saurais trouver une minute qui me suffirait pour te faire savoir que je ne t'oublie pas. Faut-il, chère amie, que je te dise ces choses. Hier au soir, rentrant à Annecy, après une tournée de vingt-quatre heures , je comptais trouver une lettre ; tu pleurerais si tu savais le sentiment amer que j'ai éprouvé en apprenant qu'il n'y en avait pas ! J'avais envie de prendre tout de suite la plume, je n'en ai rien fait, je t'aurais trop maltraitée.
Je me trouverais bien heureux si tu n'étais pas si loin et si cruellement silencieuse. Je vois toutes sortes de choses qui m'intéressent et qui seront belles à raconter. Le clergé de Savoie me I fait partout l'accueil le plus cordial, et M. Sallavuard est d'une obligeance et d'une bonté parfaites. 11 n'a pas moins d'esprit et d'instruction que de bonté, sa piété est douce et charmante, ce qui fait de lui le plus aimable compagnon du monde. Ajoute qu'il te connaît, en sorte que je puis lui parler de toi. Mais à qui est-ce que je ne
parle pas de cette ingrate qui m'oublie? Il ne se passe point de journée que je ne visite plusieurs églises ; partout j'y demande quelque chose pour ma femme et pour mon enfant. Je réclame, pour elles deux, les prières de tous ces bons prêtres qui me font amitié; enfin je puis dire qu'il n'y a point d'heure et point de moment où je ne te donne devant Dieu quelque preuve de mon amour. Je pense à toi en m'endormant, je rêve de toi, je me réveille en pensant à toi; et toi, tu penses à m'écrire une méchante petite lettre une fois tous les huit jours. Tantôt il me semble que tu es indifférente, et je suis froissé; tantôt, je me figure que tu es malade ou que Marie te donne des inquiétudes, et je suis au désespoir.
Plus de ces longs silences, ma chère Mathilde ; écris souvent. Adresse tes lettres à Annecy, on me les fera parvenir.
Tu serais charmée si tu voyais l'ordre qui règne, non pas dans ma chambre, où tout se trouve un peu pêle-mêle, mais dans mes comptes. J'ai écrit tout ce que j'ai dépensé depuis Paris. J'espère que mon voyage ne me coûtera pas en tout 400 francs. Ici, en Savoie, je ne dépense rien. J'ai eu grande envie pourtant de faire hier unpéché, et je l'aurais fait s'il avait été possible. J'ai visité une manufacture de soie et j'ai vu une si jolie étoffe que je l'aurais achetée pour l'en faire une robe, s'il n'y avait eu des droits à la douane qui l'auraient mise hors de prix. C'était hier Sainte-Claire, et j'ai eu le chagrin de ne pouvoir entendre la messe ; mais
4 CORRESPOXDANCE
je t'avais recommandée pour ce jour-là aux prières des Capucins de Faverges; lu sais que sainte Glaire est la sœur aînée des Capucins ^
Adieu, ma bonne petite femme : aime-moi bien ; prie Ijien pour moi, embrasse bien notre enfant. Tout à loi, pour toute ma vie, et pour toute la tienne, et pour toute l'éternilé.
Louis Yeuillot.
P. -S. — Je reçois la lettre ; pardon, ma bonne petite, et prends en riant ces gronderies que je désavoue. Tu étais inquiète de ton côté, pauvre chère amie, mais maintenant tu vois que je suis sans reproche. Quoi, Marie fait ses dents ! Tu verras qu'elle sera précoce en tout, et qu'à neuf mois elle courra après loi en l'appelant : Maman! Mais tu es seule pour entendre ses cris, cela me perce le cœur. Va bien vile à Versailles, ta bonne mère t'adoucira les fatigues de la maternité. S'il est vrai que tu sois deux fois mère, bénissons Dieu. Je ne puis te rendre ce que ce passage de la lettre a produit dans mon cœur. C'est une effusion de tendresse, d'amour, de respect, que je ne saurais exprimer. Je sens s'accroître ma reconnaissance et mon courage. Deux fois inère, tu me deviens trois fois chère. Je prierai bien saint François de Sales et sainte Chantai ; je les prierai tant qu'ils nous obtiendront encore les bénédictions qui ont accompagné la naissance de Marie. O ma bonne petite
1. Claire élail un des prénoms de la feiuine de Louis Yeuillot.
femme, que lu as raison de me recommander d'être bon chrétien; rapprochons-nous de Dieu toujours plus, ne faisons qu'un en lui. Nous serons heureux nous-mêmes, nous le serons dans nos enfants, nous le serons au ciel. Je suis charmé des succès d'Arthur 1 ; fais-lui-en mes compliments quand tu lui écriras. Lafon ne me trouvera pas à Genève, mais il y trouvera M. Lugrard, qui l'emballera très proprement pour Annecy, où il arrivera tout entier sans aucune écorniflure. J'écris à Eugène aujourd'hui même.
Toi, ma petite, écris-moi fin, sur un papier plus mince. Tes lettres n'en seront pas moins bonnes et elles coûteront moins cher.^^isons à l'économie. Je serais si heureux de pouvoir rapporter une centaine de francs.
Adieu, bien-aimée Mathilde. Encore quinze ou vingt jours et je me rapprocherai de toi. Que je serai heureux le jour où je te serrerai enfin dans mes bras ! Rien que d'y penser, je suis tout hors de moi. D'ici là, je te donne rendez-vous sans cesse dans le cœur de Jésus. As-tu confié nos projets à Arthur pour Rome ? Sourit-il à la pensée de faire un voyage avec moi ? Je t'embrasse mille et mille fois.