Le fi'ère de .\Lithilde
A la même.
Notre-Dame dAbondance, 21 août 1846.
Ma chère amie, Je commence par te dire que ma santé est redevenue parfaite : plus de sueurs, plus de fatigues , et cependant tout cela serait naturel après le chemin que nous avons fait. Nous venons de parcourir à pied et sous une pluie battante quatre ou cinq lieues de montagnes. Le char que nous avions est resté en route, les chemins le rendaient inutile et même dangereux : on nous envoyait des chevaux, mais nous les avons rencontrés comme on venait de les seller. Enfin, nous voici, bien séchés par un bon feu, bien repus de truites et de fromage et prêts à recommencer. Cette course, malgré ses difficultés, a été charmante; les curés nous ont fêtés tout le long de la route. Quant à la maison où nous sommes, c'est celle de M. Sallavuard lui-même; inutile d'en faire l'éloge. Nous y avons été accueillis avec une cordialité plus que savoyarde par son frère et par ses deux vieilles sœurs. Le pays est sauvage comme Chamounix et il est, grâce à Dieu, plus désert; on n'y voit ni Anglais, ni Parisiennes, ni auberges. C'est la vraie montagne, telle que le bon Dieu l'a faite, habitée par de bonnes gens. Malheureusement, cette montagne est mouillée; de tous côtés les torrents se gonflent ; nous serions
en prison pour quelques jours si le temps continuait, mais on assure que la pluie cessera ce soir et qu'il n'y paraîtra plus demain. D'ailleurs le gîte est bon, l'on peut attendre. Ne t'inquiète pas, ma bonne Mathilde, tu n'y perdras rien. En même temps que cette lettre, j'en mets une à la poste pour M. d'Hautefort, un ami que j'ai à Lyon, où je le prie de nous retenir deux places dans la malle-poste du 6 ou 5, ou du 7. Nous partirons donc de Lyon sans faute un de ces trois jours-là,
J'ai quitté Annecy sans nouvelles, mais dès qu'il arrivera une lettre, l'ordre est donné, on me l'expédiera. Peut-être dimanche, en recevrai-je une ici. Oh ! que je le voudrais ! Le temps me dure, je m'ennuierais si je n'étais dans la nécessité de donner le bon exemple à Lafon, qui ne voudrait s'arrêter nulle part et qui se trouve malheureux de voyager.
Je ne cesse de penser à toi et de parler de toi. Lafon me parle Aimée et je lui réponds Mathilde. On convient que nous sommes des maris modèles. Partout nous demandons des prières pour nos femmes et nos enfants. Mais où ton souvenir m'a été bien présent, c'est l'autre jour à Bonneville. Nous y avons déjeuné dans la même auberge où l'an passé j'étais assis près de toi; j'ai vu l'arcade sous laquelle nous avons bu de la limonade gazeuse; j'ai fait une partie du chemin que nous avons fait- ensemble au retour de Ghamounix. Il me semblait que tu étais là ^.