LXXX\ II
A M. 'lit. l'oissel.
10 mai 1852.
Mon thks ciikh ami, Si je vous fais du chagrin, vous me le rendez bien, et si, malgré le chagrin que je vous fais, vous
DE LOUIS YEUILLOT 253
m'aimez toujours, je ne suis pas plus en reste de ce côté que vous de l'autre. Il n'y a pas le moindre doute que je vous combattrai, si vous ne me donnez pas d'autres raisons que celles de ^I. Lenormant et de l'évèque d'Orléans. De bonne foi, les trouvez-vous concluants? les trouvez-vous seument modérés? Je suis désolé du cri d'alarme que vous ont arraché mes articles contre l'évèque d'Orléans. Tout le monde les a trouvés modérés et pacifiques, et j'ai vingt lettres qui en témoignent. C J'attends avec impatience ce que vous direz pour me prouver que les trois quarts des jeunes gens (et je dis trop peu) ne sortent pas de classe ignorants, païens, et surtout non chrétiens. !
•J'ai un beau-frère très doux, très intelligent, qui a été élevé dans un petit séminaire... Il connaissait tous les héros de Plutarque, et pas un martyr des promiers siècles, pas un saint des croisades! tout de l'antiquité païenne, rien du moyen âge. Il savait les noms et quelques bribes des auteurs païens, rien des Pères de l'Eglise.... Gela ne peut durer; le système qui fait cela est mauvais.
On croit, dites-vous, que tous les évéques pensent comme V Univers. Tous, non; mais la plupart, et, passez-moi le mot, les meilleurs. Nous le savons, et nous en avons les preuves. Où est le mal? Vous ajoutez que, pour comble de malheur, le chef suprême de l'Église, dans cette question, ne dira rien contre nous; cela est bien vrai. S'il ne dit rien, nous sommes donc libres : pourquoi ne pas user de cette liberté? Mais ici, nous sommes
de ce côtc-là plus que libres: nous sommes encouragés.
Vous vous faites un uionstre d'une chose toute simple. On étudiera, on corrigera; ni le grec ni le latin n'y perdront et l'Eglise y gagnera, ne fût-ce qu'une correction plus sévère des livres de classe. Ce sera comme la discussion pour la liberté de l'enseignement : a-t-elle fait tant de mal ? Mais qu'aurions-nous gagné de ce côté, si nous ne pouvons pas réformer de vieilles et vicieuses méthodes, d'où tant de mal est venu ? Vous avouerez bien qu'au moins le paganisme règne sans contrôle et sans limite dans l'Université. Gomment convertirons-nous l'Université si nous ne nous convertissons nous-mêmes? Vous avez pourtant lu l'article d'Alloury i !
Adieu, cher ennemi, je vous embrasse avant,
pendant et après.
Tout à vous.
Louis Veuillot.
LXXXVllI
Au me me.
Mon cher ami, J'ai reçu tant de lettres et j'ai dû faire tant de réponses, qu'il m'a été impossible jusqu'à ce moment de venir à vous. J'espère que vous n'en êtes pas blessé. Les meilleurs amis passent les derniers
1. M. Alloui-y était l'un des rcdaclciiis iiiipoilaiils du Journal des Débats.
dans CCS circonstances, et vous ne pouvez pas plus douter de mes sentiments que je ne doute des vôtres. J'ai bien cru que V Univers mourrait de ce coupi, et j'étais bien sur que vous en seriez affligé. Mais le mandement et les adhésions me faisaient une situation que je ne pouvais accepter, je ne dis pas humainement, mais chrétiennement. C'est le chrétien qui a tenu bon jusqu'ici dans ce poste effroyable. Si j'écoutais l'homme, je serais libre depuis longtemps. Publiquement blâmé par quelques évêques, et soutenu par les autres en secret seulement, j'aurais eu l'air d'être ce que l'on dit que je suis, un brouillon effronté qui veut s'imposer à l'Église. C'eût été un scandale, et qui, loin de nous sauver, nous eût perdus; car on aurait poussé cette pointe, qui n'a pas été affilée dans un autre dessein. L'évêque d'Arras a tout arrangé comme il le fallait, et rempli mes vœux, sans qu'un seul mot ait été échangé entre nous. La déclaration proposée par Orléans aux gallicans a fait cet ouvrage ; autrement je doute que nous eussions été soutenus. Or, comme mon métier n'est pas de me battre contre les évoques, ni même de paraître mépriser, leur autorité, je me retirais et je ne pouvais rien faire de mieux.
Maintenant que la question de V Univers est terminée, nous allons continuer celle des classiques. Je ne sais quel sera l'effet de la discussion ouverte dans le journal; mais jusqu'à présent je continue d'aller beaucoup plus loin que vous, et je crois