‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 42 sur 73 · Un nouvel acte de Mgr Dupauloup contre VUni't'ers · texte numérisé non relu

Un nouvel acte de Mgr Dupauloup contre VUni't'ers

que vous serez battu. Toutes les lettres qui m'arrivent, paiini lesquelles il y en a beaucoup d'anciens professeurs et de professeurs en exercice, me prouvent que la reforme est nécessaire et qu'elle doit être profonde. Ne vous alarmez pas trop des caquets de l'Université et de l'épouvante de bonnes gens qui croient toujours que la chose va périr lorsqu'on touche à l'abus. Vous savez bien que nous ne voulons pas brûler la Grèce et Rome, et par conséquent que nous ne les brûlerons pas. Quand on verra que ces objets précieux restent intacts, alors on nous laissera dire et l'on finira par nous écouter, même par nous comprendre ^

Adieu, mon cher ami! Priez pour moi. Par la grâce de Dieu, je conserve une paix intérieure parfaite au milieu de ces grands combats et de ces grands dégoûts; mais c'est un breuvage amer que l'injustice, et si je vois un jourl'évéque d'Orléans, je prendrai la liberté de lui dire qu'il ne faut pas l'administrer indifféremment à loul le monde. Quant à moi, j'espère qu'il n'aura eu d'autre effet que de me fortifier.

Tout à vous en Notre- Seigneur.

Louis Veuillot.

1. Cette question des classiques Unit par mettre du froid entre M. Eoisset et Louis Veuillot.

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A Mgr Gignou.v^ evcquc de Bcauvais.

5 août 1852.

Très bon et très vénéré Seigneur, Nous avons lu, ma femme et moi, avec une grande consolation la lettre que vous avez bien voulu nous écrire au sujet de la mort de notre enfanta J'en avais reçu moi-même, la veille, une autre, à propos de l'écrit de Mgr de Chartres, qui ne m'avait pas moins attendri. J'ai reconnu votre charité dans cette promptitude à me donner courage. Il est certain que la signature de l'évêque de Chartres sur le mandement de Mgr Dupanloup offrait quelque chose de bien cruel; mais ce qui m'a le plus affligé, ce n'est pas l'atteinte que j'en ai reçue, c'est celle que ce vénérable vieillard se donne : car, en vérité, seul peut-être entre tous les évoques, il n'a pas le droit de faire de telles choses contre nous sans blesser un peu la conscience publique. J'avais regardé comme une impiété envers sa renommée et ses cheveux blancs le seul fait d'aller lui demander une signature, et je suis persuadé que les mêmes influences l'ont conduit à cette publication. Il en a eu lui-même regret; le journal d'aujourd'hui vous en a donné la preuve. J'ai hésité à mettre cette nouvelle lettre sous les yeux du public ; mais il m'a semblé que je

1. Sa fille Tliérèse, morte à dix mois. Elle avait eu Donoso Certes pour parrain.

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devais, en cette circonstance, suivre comme lui le inouvoment de mon cœur.

llclas ! Monseigneur, je voudrais bien que tout fût fini par là, et qu'il ne fût plus question de celte affaire. Ce n'est pas moi qui ai semé la division dans l'épiscopat; ce n'esl pas moi qui veux l'entretenir. Tandis que Ton remuait tout contre moi, que l'on écrivait lettres sur lettres, que l'on envoyait de tous côtés des émissaires, que l'on faisait agir à la fois le nonce, M. Guizol et l'abbé Ghatenay, et les rédacteurs du Siècle, je ne bougeais pas, je n'écrivais rien, je ne faisais aucune démarche, et vous êtes témoin que mes meilleurs amis n'ont pas reçu signe de vie de ma part. Devant Dieu qui voit mon cœur, j'étais aussi résolu que devant les hommes, et plus encore, à ne point me défendre, à tout souifrir, à supprimer du môme coup le journal et mon amour-propre, si ceux qui voulaient nous détruire avaient seuls parlé. Que pouvais-jc faire de plus ? Veut-on que j'abandonne des doctrines pour l'amour desquelles, seul, je supporte ces contradictions ? Ce serait une trahison. Or, tant que nous conserverons ces doctrines, nous serons haïs, calomniés, persécutés. Si vous saviez ce que l'on fait, Monseigneur ! si vous aviez entendu les reproches que m'ont adressés en confidence quelques évoques signataires de la Déclaration ! U y il i^in parti de mauvaise humeur, de mauvais procédés contre Rome, qui ne recule devant rien. On va flatter bassement le Président, et on lui demande secours pour les évêques fran-

çais tyrannisés par le Pape. Certes, je n'ai nulle envie de faire la moindre imprudence ; mais ces choses me pénètrent d'horreur, et j'aimerais bien mieux mourir comme journaliste et comme individu que d'en être complice.

Tout cela, cependant, n'a pu se faire sans blesser vivement un grand nombre d'éveques, dont les sentiments, grâce à Dieu, sont bien autres. Ils ont vu surtout avec une profonde et légitime inquiétude le système pratique de la Déclaration. Ils croient qu'on ne doit pas laisser s'établir un pareil précédent, et que tout ce que l'on peut faire de plus dangereux est de ne pas protester contre ce qu'il a d'inusité et de menaçant pour l'avenir. Plusieurs ont écrit à ce sujet, et je doute qu'aucun e'considération puisse les empêcher d'en appeler à l'opinion, surtout si Mgr l'évéque d'Orléans persiste, comme je le crois, dans son plan de campagne contre VUnivers. S'il ne s'agissait que de ce journal, on le laisserait sans doute égorger : les évêques, ou ne croiraient pas de leur dignité de le défendre, ou y verraient plus d'inconvénients que d'avantages ; mais il s'agit aussi des doctrines romaines, et, pour les écraser, il faut bien s'appuyer sur les préventions gallicanes. C'est laque l'on voudra et qu'il faudra se défendre à tout risque et à tout prix.

Je n'ai point voulu avoir et je n'aurai point la responsabilité de ce combat. Un certain nombre des pièces et des protestations dont je parle sont entre mes mains. Non seulement je n'ai pas voulu

les publier, quoique j'en eusse la permission; mais même je me suis abstenu de les faire pul^lier sans paraître y toucher, ce qui m'eût été facile. Ce procédé, si employé contre nous, m'inspire une aversion profonde. Je n'y aurai point recours. Je laisserai tout faire à Dieu. Mais certes, si la lutte s'engage, je ne m'y épargnerai contre aucune puissance, et je ne fais qu'une prière en ceci : c'est d'être également sourd aux conseils de l'amourpropre et à ceux de la peur^.

Je suis, avec le plus tendre et le plus profond

respect, Monseigneur, etc.

Louis Velillot.

XG

A M. l'ahbé de Bogenet, vicaire ge'ne'ral de Mgr l cvcque de Limoges -.

9 octobre 1852,

Monsieur le grand vicaire.

J'étais absent de Paris lorsque vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, et c'est aujourd'hui seulement que j'ai pu prendre connaissance de

1. Celle lettre ;et plusieurs autres indiquent une situation religieuse et des dessous qu'il serait bon d'éclairer; mais ce n'est pas ici le lieu ; je me réserve de le faire ailleurs. Mon dossier sur les faits de cette époque est riche, parliculièrement comme correspondance avec les évèijucs. J'en extrais seulement quelques pièces.

2. M. de Bogenet avait écrit très affectueusement à Louis Veuillot, — et un peu au nom do son évèque comme au sien, — pour lui conseiller de ne pas prolonger le débat sur la question des classi(jues.

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votre lettre. Comme vous l'avez vu, mes sentiments étaient semblables aux vôtres, et j'ai suivi votre conseil sans savoir que vous me le donniez. Si maintenant cette affaire des classiques n'est pas terminée, ce n'est pas ma faute. Du reste, l'amertume qui s'y est mêlée ne venait point de nous, et je ne cesserai de dire, avec le sentiment profond de la justice, que V Univers y a constamment observé les lois de la modération et de l'équité. Ce n'est pas nous qui avons soutenu des polémiques acharnées contre des catholiques; ce sont des catholiques, suivant moi fort mal inspirés, qui ont commencé et poussé la polémique contre nous avec acharnement : j'entends par là avec une passion évidente et une bonne foi très suspecte. Qu'avons-nous fait? Nous avons soutenu, non toute la thèse, mais la pensée mère d'un livre publié par un ecclésiastique savant et vénérable, appuyé par le cardinal Gousset, encouragé par Montalembert et Donoso Cortès, qui sont sans doute des catholiques, encouragé aussi par l'évéque d'Arras. C'est alors que Mgr l'évéque d'Orléans s'est jeté dans la querelle avec une àpreté sans égale et qui convenait aussi peu à ses forces qu'à son caractère. Je lui ai répondu. Je crois fort que j'en avais le droit, et je suis certain qu'aune phrase près, qui ne méritait pas d'être si chaudement relevée, je n'ai point passé les limites du respect. S'il n'avait pas été évêque, j'aurais dit bien des choses que j'ai passées sous silence, car jamais homme n'a davantage prêté le flanc. Son mande-

ment est venu là-dessus. J'y ai été traité personnellement sans charité, sans dignité et sans justice. Je ne me suis pas défendu. J'ai seulement repris la question après que les lettres de deux cardinaux et les manifestations de plusieurs évoques l'eurent déclarée libre. Parmi tous nos adversaires, qui donc (à l'exception du P. Cahours) s'est montré modéré, et qui peut produire de moi une phrase où je ne le sois pas? Battu sur le fait de la Déclaration, Mgr l'évéque d'Orléans a voulu prendre sa revanche sur la question des classiques : il a fait faire des livres; il a poussé le cardinal Donnet, le cardinal Mathieu, etc. On me traite comme un ennemi de l'Eglise, on me compare à M. de Lamennais, on m'injurie et on me menace d'user injustement d'un droit sacré si j'ose répondre ; voilà où la chose en est. Est-ce de moi qu'il faut se plaindre ? Après douze années de combats etde dévouement, j'ai l'avantage singulier d'être aujourd'hui l'écrivain français que les évoques français ont le plus maltraité; je reçois des coups que n'ont pas reçus les plus audacieux ennemis de l'Église : il y a des mandements contre moi ; il n'y en a pas contre Eugène Sue, contre Proudhon, contre Michelet, contre tant d'autres ; et cependant on ne trouve à me reprocher aucune erreur contre la foi. Je ne dis pas tout. 11 y a des détails dans cette iniquité qui la rendent plus amère et que j'ensevelirai dans un religieux silence. Mais enfin , vous me permettrez de trouver un peu pénible qu'aj)rès tout cela on

vienne encore me recommander la modération.

Du reste, grâce à Dieu, cette modération, dont je crois être pourvu, ne m'est pas difficile. J'ai toujours (et on le saura plus tard, car on m'obligera de me justifier) fait des sacrifices à la paix ; j'en ferai toujours. Mais il ne suffira pas qu'un catholique, même un catholique que je révère, vienne se mettre en travers d'une thèse bonne, légitime et autorisée, pour que j'y renonce. Si j'avais poussé jusqu'à ce point l'amour de la paix, V Univers se serait abstenu dans les questions les plus importantes de ce temps-ci, ou il aurait donné dans de tristes travers. Ce que je puis faire, ce que j'ai fait et ce que je ferai, c'est de compter ma personne pour rien, et d'ôter aux blessures personnelles que je reçois cet âpre venin que leur donne l'amour-propre blessé. Je vous exprime confidentiellement, et pour répondre à la confiance que vous me témoignez, ce que j'ai sur le cœur. Je n'en dirai rien au public, et ces ressentiments, qui seront vite oubliés, ne guideront jamais ma plume, qui ne leur a jamais obéi.

Je vous prie, Monsieur le vicaire général, de communiquer cette lettre à Mgr de Limoges, que je remercie très humblement de son intérêt, et de me croire votre très reconnaissant et très dévoué serviteur,

Louis Veuillot.

A Mgr Gignoux, évoque de Beauvals.

26 novembre 1852.

Très cher et vénéré Seigneur, Que Dieu vous rende le bien que vous faites à mon cœur désolé. Je vais m'unir aux prières que vous adresserez à Dieu pour celte sainte àme qui avait toujours compté sur votre charité. Elle est morte comme elle avait vécu, doucement et saintement. Les grandes douleurs qu'elle a souffertes pendant trois jours lui ont laissé quelque relâche pour lui permettre de recevoir les sacrements en pleine sérénité, et de faire son sacrifice. Elle avait cet héroïsme modeste qui s'ignore et qui plaît tant à Dieu. Je la crois bien près de la paix éternelle, si elle n'y est déjà ; mais moi, très vénéré Seigneur, je suis dans la vie, et dans quelle vie ! cinq orphelines dont l'aînée n'a pas sept ans, et dont la dernière n'avait pas sept jours quand leur mère a rendu le dernier soupir.

Par la grâce de Dieu, j'ai une sœur digne de remplacer cette mère chérie, autant du moins qu'on peut remplacer une mère. Elle est venue à moi et m'a offert sa vie. Je l'ai acceptée. Si je n'avais pas eu ce secours, Monseigneur, je vous aurais donné mes enfants comme vous me les demandez. Priez bien pour moi. J'ai besoin de beaucoup de courage, et il faut que j'acquière de grandes vertus. Dieu me montre un chemin bien

étroit, bien rude ; mais la couronne est au bout. Je la vois ; il faut maintenant que je veuille la saisir, et c'est ce que la grâce de Dieu peut seule me permettre de faire. Obtenez-moi cette grâce, vous m'aurez donné tout.

De Votre Grandeur le très humble et très reconnaissant serviteur,

Louis Veuillot.

XGII

A M. Tli. Foissel.

28 novembre 1852.

Merci, mon cher ami ; je suis soumis à la volonté de Dieu; je serais consolé si je pouvais l'être. Mon frère est près de moi, ma sœur se dévoue à mes cinq orphelines ; ma pauvre femme est morte saintement, et je sens que Dieu lui permet d'adoucir sa main justement irritée. Je ne me trompe point sur les desseins de la Providence. Dieu me veut meilleur que je ne suis. Priez afin que je ne perde point cette grâce terrible, afin que je conserve mon immense douleur.

Tout à vous en Notre-Seigneur Jésus-Christ.

Louis Veuillot.

XGIII

A Mgr l'ci'cque de Na-crs ',

G décembre 1852,

Monseigneur, Nous croyons n'avoir pas manqué à la résolution que nous avons prise de ne plus traiter la question des classiques dans VUnwers, en publiant des pièces officielles que nos adversaires ont pour la plupart données les premiers, et qu'ils nous reprochaient même de ne pas faire connaître à notre tour. 11 est vrai que les lettres de Votre Grandeur ne nous ont pas été communiquées; mais elles avaient déjà paru dans cinquante journaux quand VUnivers les a reproduites. 11 était difficile de penser que cette reproduction sans commentaire et qui ne violait assurément aucun secret, pût davantage blesser aucune convenance.

Quant à la défense de M. l'abbé Gaume, qui par le fait était aussi la nôtre, l'approbation si formelle de S. Em. le cardinal Gousset lui donnait une importance qui ne permettait pas de la laisser dans l'obscurité. Gomment aurions-nous appréhendé de manquer de respect pour l'Eglise et pour les évéques en faisant lire un écrit approuvé par un si savant et si vénérable prélat? \J Univers ne peut pas paraître plus coupable en ceci que ne Test

1. Mgr Dufèlre, évêque de Nevers, très hostile à la thèse de Mgr Gaume, son ancien grand vicaire, avait écrit avec raideur à Y Univers^ pour lui reprocher de prolonger inflircclcment la polémique sur les classiques chrétiens.

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tous les jours VA?ni de la Religion,lor$q\V'û loue et copie des livres écrits avec moins de mesure et qui ne sont revêtus d'aucune approbation.

On nous signale sans relâche comme des gens isolés et entêtés dans une erreur monstrueuse. Cependant l'exacte vérité est que de vénérables évêques, de savants et illustres catholiques pensent avec nous qu'une réforme est nécessaire dans l'enseignement classique. Si tout le monde ne partage pas toutes les idées de M. l'abbé Gaume, le nombre de ceux qui en admettent le principe est considérable ; c'est ce qu'il m'a paru légitime et permis d'indiquer dans la note qui a paru récemment sur les diverses traductions du Ve/' rongeur. Nous ne pouvons pas répondre avec plus de modération à ceux qui disent que notre opinion a changé. Nous nous taisons pour ne pas donner lieu à des mesures qui détruiraient une œuvre dont la religion a tiré et peut tirer encore quelque avantage ; mais la conscience nous oblige à dire que nous sommes toujours du même avis.

Je prie Votre Grandeur d'accueillir avec bonté ces explications. C'est la réponse que je dois à la lettre qu'Elle m'a fait l'honneur de m'adresser le 2 de ce mois. Dans le cas oîi vous voudriez que cette lettre fût publiée dans le journal, j'obéirais immédiatement. Je n'en aurais pas différé l'insertion, si j'avais pu démêler clairement quelles sont à cet égard les volontés de Votre Grandeur.

Daignez agréer, Monseigneur, l'expression de mon profond respect. Louis Velilloï.

A Mgr Gignou.r, c'vcque de Beauvais.

8 décembre 1852.

Monseigneur, Je rends grâce, du fond de mon cœur, à votre charité. Je sais combien mes pauvres petites seraient protégées par vous; mais de graves raisons m'engagent à les garder. Le mérite de ma chère sœur est au niveau de son courage; elle a l'esprit ferme et net, l'àme pieuse et douce; elle est très capable de faire cette éducation. Une fois élevée, Mario, qui s'annonce très bien, l'aidera pour élever les autres, et la besogne sera moins forte. Vous voyez tous les avantages d'affection et de joie que j'y trouverai. Je les sacrifierais. J'y trouverai aussi des avantages d'économie, parce que cinq enfants élevées chez moi me coûteront moins qu'ailleurs aux plus douces conditions, et même lout à fait gratuitement. Je sacrifierais cela encore, si l'intérêt des enfants le voulait ; mais il y a une raison plus forte. Ces pauvres petites n'auront point de plus grande fortune que de se connaître, de s'aimer, et de se préparer auprès de nous à la vie la plus humble et la plus restreinte |)ossible. Il faut leur consei'vcr ce trésor. Dispersées çà et là, elles se verraient à peine quehjues jours chaque année; il serait difficile de leur inspirer cet esprit de famille qui a été dans tous les temps notre unique richesse et qui fait aujourd'hui noire consolation, et je craindrais aussi que malgré lout leur

éducation ne fût un peu haute pour l'humble condition à laquelle elles sont réservées.

Ma sœur se jette dans ma pauvreté avec un dévouement angélique. Je n'ai rien à lui donner, et je ne lui donnerai rien. Elle m'a dit : « Sois tranquille, je demanderai au bon Dieu non seulement les tendresses, mais les faiblesses d'une mère. » Où pourrais-je trouver mieux pour mes enfants et pour moi? Cependant, Monseigneur, je ne m'engage pas contre la Providence. Si elle juge bon de me frapper de nouveau, je demanderai de nouveau secours. Dieu merci, je ne prétends pas résister par mes propres forces. Dans ce cas, je saurai reconnaître l'amitié que vous daignez me témoigner, en m'adressant d'abord à vous. Je n'ai aucune fierté ridicule, et je suis loin de me trouver humilié d'être un pauvre de Jésus-Christ.

Je n'entreprends pas de vous dire à quel point mon âme se réjouit de savoir que vous priez pour ma chère Mathilde et pour moi. C'est à ces prières que j'attribue le courage inattendu que je me sens, et cette profonde lumière qui me montre ici la volonté de Dieu et me la ftiit aimer.

Daignez, Monseigneur, remercier, pour moi et pour les miens, Madame la supérieure du Sacré- Cœur. Nous sommes tous à vos pieds.

Louis Yeuillot.

XGV

A M. l'dbbc Eugène Bore ^ .

Paris, 10 décembre 185'i.

Mon ciieu ami,

Vous avez appris mon malheur, et je ne doute pas que vous n'ayez tout de suite donné à la chère femme que j'ai perdue le secours do vos prières. Cependant je viens tout spécialement vous demander de prier encore. Elle était pieuse, bonne, humble, elle aimait les pauvres ; elle a vécu saintement, elle est morte saintement ; mais Dieu nous veut parfaits. Offrez quelques-unes de vos bonnes œuvres, mon très cher Bore, pour suppléer à l'insuffisance des siennes et à l'absence des miennes, hélas! Je vous le demande au nom de votre amitié, au nom de ma foi pleine de douleur; je vous en conjure par le Cœur de Jésus- Christ.

Votre bien dévoué et bien reconnaissant,

Louis Veuillot.

Elle m'a laissé cinq pauvres petites lilles, dont la plus âgée n'a pas sept ans.

1. M. Eugène Bore étail alors à Constautinople. Il est mort supérieur général des Lazaristes.

Au comma/ideur de Fabrcs, président de l' « Iiisl'^ne artlstica Congregazione de Virtuosi al Panthéon ».

Rome, fin mars 1853.

Monsieur le commandeur,

En m'appelant au nombre de ses membres, l'Insigne Académie artistique du Panthéon m'a fait un honneur que mes faibles travaux ne me permettaient pas d'espérer, et ma reconnaissance s'accroit de tout ce qui manque à mes titres. Cette distinction est la première que je reçois ; elle ne m'en laisse désirer aucune autre ; je n'ai plus que l'ambition de la mériter,

Rome, la première patrie de tout cœur catholique, est, à certains égards, pour moi, la terre natale. Là, mes yeux se sont ouverts à la lumière divine, et ce nom sonne depuis quinze ans dans mon cœur comme celui de ma mère. C'est vous dire, Monsieur le commandeur, quel sentiment me fait éprouver la bienveillance de vos con-" frères. Je ne suis plus entièrement étranger dans cette grande Rome : vous m'y inscrivez sur des tables d'honneur. Désormais, revêtu de quelques-unes des précieuses prérogatives des fils de la cité, je puis dire que j'ai ma place au foyer romain. Que ne puis-jc l'occuper toujours, cette place si chère ! Vos leçons et vos exemples, objets de mon étude assidue, me rendraient moins indigue de vos encouragements.

Mais Dieu a placé loin d'ici les tombeaux oîi je dois prier, les berceaux confiés à ma garde el le champ sur lequel il faut que je répande mes sueurs. Après quelques jours passés au milieu de ces merveilles des arts, dont vous entretenez la splendeur et dont vous augmentez le nombre, je retournerai à mes travaux. Ils me paraîtront plus faciles, puisqu'ils ont obtenu votre approbation.

D'ailleurs, plusieurs de vos pensées étaient déjà les miennes ; et, quoique je n'aie pas eu la gloire de les manifester avec l'éclat qu'elles reçoivent de vous et de vos illustres confrères, c'est par là cependant que j'ai pu être recommandé à votre attention.

J'ai toujours dit que le chrislianisme avait appelé les beaux-arts à une perfection nouvelle, et que ces nobles fleurs de l'intelligence humaine ne pouvaient parvenir à tout leur épanouissement que dans l'Eden restauré par le sang de Jésus- Christ.

Florent in domo Doniini. La maison du Seigneur est un enclos immense où l'amour divin a voulu que la liberté de l'homme se jouât sous sa garde, entre la profondeur des mystères et les souillures du péché. Il y a là place pour tous les essors du génie, et rien ne peut excuser l'esprit téméraire qui franchit ces limites.

L'art se glorifie lorsqu'il glorifie Dieu. 11 devient accessible aux intelligences, il parle aux cœurs, lorsqu'il cesse de flatter en esclave la corruption des sens, pour instruire et consoler ces multitudes

parmi lesquelles il doit être l'un des plus persuasifs auxiliaires de la religion. L'on peut dire du disciple des beaux-arts ce qu'un pieux auteur a dit de l'homme même : // a deux ailes pour s'élever de terre : la simplicité et la pureté. Mais, pour que ces deux ailes s'ouvrent vers les cieux, il faut d'abord gravir les degrés du temple. C'est de là que tout ce qui aspire véritablement à s'élever doit prendre son essor.

Il y a décadence et péril, non seulement pour le goût du beau, mais pour le sens du vrai, lorsque l'art, méprisant l'inspiration religieuse, demande aux passions un gain misérable et de honteux lauriers. Ces hommes qui trahissent le don de Dieu, ces artistes infidèles qui entraînent tant d'âmes à leur suite dans les voies de la corruption, ne sont pas les moins redoutables cnne- .mis de la civilisation chrétienne.

Le corps que vous présidez si dignement. Monsieur le commandeur, les combat au nom de la religion qu'ils offensent, au nom de l'art dont ils dégradent le saint caractère; et, parla, vous rendez à la société elle-même de signalés services.

Je m'honore d'avoir, suivant mes faibles forces, soutenu comme vous ce combat auquel tout chrétien doit prendre part. Fier de votre suffrage, je poursuivrai plus hardiment une carrière où je savais bien' que le devoir m'appelait, mais où je ne pensais pas qu'aucune distinction pût me rencontrer. Si quelque bruit de mes fatigues arrive jusqu'à vous, et si je réussis à revêtir nos communes

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