‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 46 sur 73 · VIT · texte numérisé non relu

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et en lui disant qu'il pouvait me reprendre publiquement, ce qui lui fournirait l'occasion de dire surtout ce qu'il a principalement sur le cœur : Tindignation que lui inspire la désobéissance provocante de VAmi de la Religion.

Il m'a répondu qu'il ne voulait pas même avoir l'air d'être sévère pour moi, mais qu'il allait publier sa lettre à VUnivers sous forme de circulaire épiscopale, trouvant l'occasion favorable à dire des vérités qui ont besoin d'être connues.

De son côté, Mgr l'évêque de Poitiers, fort mal édifié aussi de l'attitude de l'abbé Sisson, m'annonce un projet semblable. Je vous envoie un passage de sa lettre. Il est important que Votre Grandeur soit au courant de tout.

Enfin, Mgr l'évêque de Strasbourg croit aussi avoir quelque chose à faire, d'autant que l'abbé Sisson l'a mis formellement en demeure. Ce prêtre, qui serait dangereux s'il avait du talent, se sent appuyé par Mgr l'archevêque de Paris et n'a pas de peine à le sentir. Il veut passer sous sa dépendance. A cet effet, il a écrit à Mgr de Strasbourg pour lui demander s'il se croit des droits sur lui, et, dans ce cas, ou de le rappeler ou de l'excorporer. Si on le rappelle, il dira ([u'il n'est pas libre, étant lié par des engagements temporels, et ayant d'ailleurs une tâche à remplir dans l'intérêt de la religion; si on l'excorpore, tout sera dit. L'archevêque de Paris le reprendra, et il continuera sous son |)atronage cette mission dont il s'est déjà acquitté si glorieusement.

Il paraît qu'on avait promis à l'abbé Sisson ou une place à la Faculté de Paris, ou la supériorité du petit séminaire d'Orléans.

Le mystère de ces fameuses adhésions (à une déclaration de Mgr Dupanloiip) commence à s'éclaircir. Ce sont des encouragements obtenus avant la lettre de Votre Grandeur. Il y en a quatorze, avec des réserves et la clause expresse pour la plupart de ne les point montrer. Néanmoins, Son Exe. le Nonce a toujours craint cela, et le craint encore. Si j'avais absolument suivi ses avis, je n'aurais publié aucune autre lettre après la vôtre.

Un papier que l'abbé Sisson a entre les mains, avec permission de le montrer, mais qu'il ne montrera pas, est celui-ci, tracé sur son numéro du 2 août, renvoyé de Rome :

« Je n'ai pas l'habitude d'accepter ce qui est manifestement contre la justice, contre la prudence et contre la charité chrétienne.

« Le Gard. Altieri. »

Je suis, de Votre Grandeur, etc.,

Louis Veuillot.

GXIV

A M. E. Mallac.

Doué-la-Foiilaiiie, 14 seploiiibre 1856.

Mon cher ami, Je vous remercie d'avoir fait passer dans votre journal ma note de Rome, et je vous remercie aussi de votre lettre, quoiqu'elle m'afflige. Vous m'imputez des torts que je ne me reconnais pas. Vous me diriez cent fois que je hais la maison de Bourbon et que j'adore Bonaparte, que je n'en croirais rien, parce que je suis sûr de ne point haïr et de ne point adorer. Je crois que les Bourbons s'en vont; il se peut que les Bonapartes les remplacent. Je ne suis pour rien dans ce départ ni dans ce remplacement, et je regarde, préoccupé d'un seul intérêt, celui de l'Eglise. Or Bonaparte, à ce point de vue, unique pour moi, est supportable : c'est tout ce qu'il me faut, et je demande à Dieu de le bonifier. J'aurais la même attitude et je ferais les mêmes vœux, si M. le comte de Chambord régnait. Je ne me lâcherai pas s'il revient, parce que j'aurai cru qu'il s'en allait. Ce que je crois en ce genre est fort j)cu de chose à mes yeux, et j'y attache loul juste l'importance que met au succès de tel ou tel cheval de course un spectateur qui n'a point parié. Si le jockey vert m'a paru le mieux monté et que néanmoins le jockey bleu arrive, va pour le jockey bleu! J'aime celui qui ne marche pas sur mes plates-bandes, quelle que soit la couleur de sa casa-

que. Vous qui avez volte couleur, vous regardez mon indifférence comme un crime, et môme vous m'accusez de parlialilc; mais je sais bien que je suis impartial.

Quant à voire fusion, c'est autre chose'. Elle marche sur mes plates-bandes en plein, et même elle me foule aux pieds plus que je ne puis le tolérer. Si vous avez quelque part l'exemple d'une haine semblable à celle qui me poursuit de ce côté-là, je serais curieux de la connaître. Que leur ai-je fait, cependant? J'ai une opinion qui n'est point la leur. Je n'aime pas la presse, ni le système parlementaire, ni l'académisme politique. , C'est une raison pour me combattre; en est-ce une pour me diffamer? X'est-ce pas là ce qu ils font? N'ont-ils pas recours aux moyens les moins avouables? Tous leurs journaux ne se jettent-ils pas sur moi avec une déloyauté impudente? Si je n'étais pas convaincu que leur politique est mauvaise, je le connaîtrais aux armes dont elle se sert. Ils me reprochent ce que je ne fais pas, parce que ce que je fais, ils ne peuvent l'attaquer comme catholiques.

Voilà Montalcmbert qui vient après les au-

1. M. Mallac était l'un des tucmbies les plus agissants du groupe orléaniste qui demandait la fusion entre les royalistes fidèles à la maison d'Orléans et les légitimistes fidèles au comte de Clianibord, c'est-à-dire à la royauté. Louis Veuillot disait que l'accord devait se faire, non par une fusion marquant une égalité de droit, mais par la soumission des princes d'Orléans et de leurs partisans au représentant du droit royal. Les monarchistes parlementaires et les catholiques libéraux étaient presque tous fusioiinistes.

très, et sous quel prétexte? Ils se joignent à la dernière canaille pour me calomnier, et aucun d'eux ne rougit de tremper ses mains dans cette fange. Moi, cependant, je les ménage et je me tiens simplement sur la défensive. Mais s'ils croient me faire reculer ou me fatiguer, ils se trompent; ils ne parviendront pas même à me pousser plus loin que je ne veux aller, et ils ne me jetteront dans les bras de personne.

Pour vous, mon cher ami, je vous sais gré de me défendre encore auprès d'eux; je vous en suis reconnaissant, quoique je n'y gagne rien. Mais vous ne le feriez pas que ce serait la môme chose. Quand l'inimitié arrive à un certain degré contre un honnête homme, il peut alors se passer d'amis ; il sent ce que vaut le témoignage de sa conscience, et il puise là plus de force qu'il ne lui en faut. Jamais toutes ces violences n'ont fait naître dans mon cœur un sentiment de haine; à présent, elles n'y provoquent pas même un mouvement d'impatience, et je suis comme un homme qui n'a bu que de l'eau parmi beaucoup d'autres qui ont bu trop de vin. Je n'en veux pas même à ceux qui me jettent les bouteilles à la tête, et mon seul souci est 'de fermer les fenêtres qui donnent sur la rue. Vous, Mallac, vous avez aussi votre pointe, mais vous restez bon et vous voulez être juste, aussi, quand môme, par conscience, vous croiriez devoir me laisser égorger, je ne vous en voudrais pas, et je tomberais en vous tendant la main.

Adieu, mon cher ami. Louis Veuillot.

A Mgr Gignoux, évéquc de Beauvais.

28 novembre 1856.

Monseigneur,

Cette main étrangère est une main très amie; elle tient à un bras qui tient lui-même à un cœur qui ne vous est pas moins dévoué et moins reconnaissant que le mien, ce qui fait que j'ose l'employer pour me donner la joie de vous écrire sans me crever les yeux.

Vous m'avez écrit une lettre où j'ai reconnu votre bonté vigilante et un peu inquiète sur mes écarts d'enfant terrible. Mais vous avez vu depuis que j'avais su m'arrêter à temps et remplir vos désirs. Mon « Inquisition ^ » a passé comme une lettre à la puste. J'avoue même à Votre Grandeur, qui me le pardonnera, qu'un peu de contradiction ne m'aurait pas déplu : car j'avais quelques arguments très doux à produire très doucement, qui auraient, je crois, coulé la question. Puisqu'ils n'ont pas été nécessaires, cela vaut encore mieux.

Quant au procès ^, Votre Grandeur voit comment il se dessine et à qui nous avons affaire. Si je me désiste, on dira que je fuis, et on réimpri-" mera la brochure avec l'assurance que donne l'impunité; si je plaide, on dira que j'avilis le caractère sacerdotal. Voilà, du moins, ce que l'on

1. Un article où il exposait ce qu'avait vraiment été l'Inquisition.

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