Le procès contre le libelle l Univers jugé par lui-mcme
312 CORRKSrOXDANCE
se propose ; mais j'ai Irop bon droit pour être eml)arrassé si facilement, et je saurai faire valoir mon droit sans scandale.
Un grand chagrin frappe en ce moment Mgr de Paris, et m'empêche de l'occuper de mon procès, connue j'y étais résolu. Mgr l'évèque de Tripoli a été pris hier d'une attaque d'apoplexie qui l'a tenu toute la nuit sans connaissance, et qui, après s'être renouvelée le matin, s'est terminée par une paralysie totale d'un côté du corps, depuis l'œil jusqu'au pied. On doute qu'il se rétablisse, et même qu'il résiste longtemps.
Ma sœur, pour prix de son travail de secrétaire, réclame votre bénédiction ; et moi, Monseigneur, j'en demande autant, en vous priant de me croire toujours pénétré de la plus vive gratitude et du plus tendre respect.
Louis Veuillot.
GXVI
A Mgr Pic, èi'cquc de Poitiers.
27 iivril 1857.
Mo.NSElGNEUH,
On m'envoie une obole pour l'église que vous avez illustrée par l'oraison funèbre de Mme de la Rochejaquelein. Je vous la transmets, heureux d'avoir cette occasion de me rappeler à votre souvenir.
J'attends toujours votre lettre synodale, et bien d'autres l'attendent. On demande de l'évèque de
Poitiers. Si vous faites encore une oraison funèl^re, il y aura des vœux homicides. Et, à ce propos, il pourrait bien s'en présenter une dans quelques jours, et d'une certaine importance : celle de V Univers, tout simplement. Nous voici à la fin de la société; il ne faut qu'une voix pour déterminer la mise en vente aux enchères publiques, et M. de Montalembert est actionnaire. Mettre le journal en vente, c'est par le fait le donner au gouvernement, dont l'autorisation est nécessaire pour se rendre acquéreur; et il donnera cette autorisation à qui bon lui semblera. Je crois que, pour mon compte, je ne lui semblerais pas bon. Mais si l'on veut avant tout se délivrer de la rédaction actuelle, qu'importe qui la remplacera? Un banquier ou le gouvernement conduisant l'œuvre laisseraient le champ libre à VAnii, au Correspondant, à V Union.
Il serait assurément cruel de voir ainsi finir une œuvre qui a coûté tant de peines. Quant à moi, qui ai mis là quinze ans de ma vie, trop pour pouvoir recommencer, ce serait mourir sur pied. La chose sera décidée lundi. J'ose vous demander d'en parler au bon Dieu. Si je puis continuera servir, j'en serai content; si mon œuvre est faite, je n'en serai pas fâché : mais dans les deux cas il faut l'assistance d'en haut. Il n'est pas si facile de ne rien faire ^ !
i. Il y eut des coiiibin;iisoiis diverses pour enlever alors V Univers à Louis Veuillot. Elles ne réussirent pas. iS'ous en parlerons ailleurs.
314 CORRESPOIVDAXCE
Daignez agréer, Monseigneur, les sentiments toujours respectueux et dévoués de
Votre très humble et très obéissant serviteur,
CXYIl
A un ancien c'icvc du petit séminaire de Saint-Pe' '.
Paris, 27 mai 1857.
Je partais pour Rome, quand vous m'avez écrit, Monsieur, et je n'ai pu vous répondre depuis ce temps. Même quand je me repose, je suis dans un tourbillon dont la douce régularité de votre séjour actuel ne peut vous donner aucune idée. Je vous souhaite de ne jamais connaître ce trouble, qui peut paraître séduisant, vu de loin. Il n'y a de beau que l'ordre, et il n'y a de doux que la paix. Si vos montagnes se mettaient à valser, le spectacle pourrait paraître intéressant; mais les montagnes seraient moins belles et vous ne tarderiez pas à leur préférer une plaine toute plate et toute dépouillée. Cependant vous entrez dans la vie à une époque où les montagnes valseront, et où la paix ne sera connue que des cœurs assez fermes pour rester dans l'ordre au milieu du désordre universel. Profilez du temps qui vous est donné; apprenez à connaître les conditions de l'ordre, à les observer invinciblement. La grande condition de l'ordre, la grande condition de la j)aix, la grande condition
1. Je liens la copie de cette lettre <lu K. P. Etchécopar, supérieur do Notre-Dame de Bctliaram,
de tout bien et de toute récompense, je crois vous l'avoir dit : c'est l'obéissance. Ce mot suffit pour vous, puisque par la grâce de Dieu vous savez à qui vous devez obéir. Bien des hommes autour de vous voudront le savoir, et ne le sauront pas, et sécheront de douleur, faute d'avoir appris à qui l'homme doit obéir. Vous le savez : rendez grâces à Dieu, et profitez du don de Dieu. J'ai été heureux, Monsieur, de vos remerciements. Plaise à Dieu que j'aie été pour vous l'occasion de quelque bien ! Vous vous promettez de défendre la cause de l'Église; il n'y a pas de meilleur emploi de la vie. Quant à la manière, il faut attendre les éclaircissements d'en haut, et ne rien arrêter par vous-même. La vocation d'écrivain est laborieuse et périlleuse ; elle a de grandes sédu(-tions, qui bientôt, quand on est engagé, paraissent de grandes illusions. Ceci n'est pas une plainte, c'est un avis. Ma vocation m'est chère, mais je ne l'ai pas choisie; elle s'est imposée à moi.
Adieu, Monsieur! Que la grâce et la paix en Noire-Seigneur soient avec vous. Je me recommande à vos prières.
Louis Veuillot.
Je vous fais adresser un petit recueil d'articles sur la papauté, que j'ai fait imprimer à part à cause des choses du moment. Je désire qu'il contribue à vous faire aimer l'Eolise.
316 CORRESPONDANCli:
CWIIl A M. labho Combalot.
Les Noneltes (Orne), l*""^ décembre 1857.
Mon vÉNKH.vHLi': ami, Je vous demande pardon de vous répondre si tard. J'étais venu nie reposer chez Mme de Ségur, où l'on m'a envoyé votre leltre, et j'y ai trouvé un rhumatisme qui m'a tenu cinq jours au coin du feu, dans une entière incapacité d'écrire. J'ai vu d'ailleurs que mes amis ont fait ce quej'auraisfait, et qu'une longue citation de votre écrit a annoncé aux catholiques ce nouveau service que votre infatigable zèle vient de rendre à la religion. Il me tarde d'être de retour à Paris pour tout lire. En attendant, recevez mes humbles mais bien sincères félicitations pour ce que j'ai lu. Vous avez raison de voir et de montrer du venin dans M. Gui/.ot. Il y en a, il y en a beaucoup, plus peut-être qu'il ne le croit et ne le veut lui-même. C'est une moitié d'honnête homme au service d'une moitié de sectaire. Je souhaite qu'il en soit moins coupable; mais il en est plus dangereux, et nous l'avons trop ménagé. Voilà Montalembert qui le cite comme un des Pères de l'Eglise constitutionnelle, et pour lui faire compliment ! Vous venez à propos pour nous faire comprendre ce que les lils de l'Eglise de Jésus-Christ peuvent attendre des Pères de cette Église du diable. Le pauvre Montalembert ne vous entendra |)oinl, mais d'auties entendront.
DE LOUIS YEUILLOT 317
Adieu, mon vénérable ami. Je me mets sous la protection de vos prières. Demandez à Dieu pour moi ces vertus où vous puisez le hardi courage de ne rien concéder aux ennemis de la vérité. Je suis, avec un respect tout filial,
Votre très humble et dévoué serviteur en Notre-
Seigneur
Louis Veuillot.
A Mgr de Langalerie, évcque de Bclley ^. Paris, 26 février 1858.
Monseigneur,
J'ai lu avec autant de respect que de chagrin la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Dans sa forme bienveillante, elle condamne le travail de toute ma vie, et elle porte contre moi l'accusation la plus grave que l'on puisse articuler contre un chrétien, celle de manquer de charité.
Je ne dirais pas ce que je pense si je n'ajoutais que les textes cités par Votre Grandeur, pris à la lettre, condamnent toute polémique contre le vice et contre l'erreur. Si la patience et la bénignité de la charité, si l'amour des ennemis nous
1. Mgr de Lan^alerle, grand ami de la paix et de la douceur, avait trouve Louis Veuillot trop dur dans certaine polémique avec M. Arthur de la Guéronnièi-e, alors conseiller d'Etat, chef du service de la presse et l'un des écrivains qu'employait Napoléon III. M. Arlluir de la Guéronnièrc, qui attaquait personnellement Louis Veuillot, se cachait dans celle polémi(|ue sous le nom d'un comparse.
318 CORRESPOXDAXCE
imposcnl robligalion de ne rien dire aux méchants et aux errants dont leur orgueil puisse être irrité, les mêmes raisons nous défendent d'éclairer ceux qu'ils séduisent; à quoi nous ne pouvons arriver qu'en rendant évidentes leur fourberie et leur incapacité.
Pour moi, j'ai toujours cru que je défendrais efficacement la vérité en ruinant le crédit des sots et des hypocrites qui l'attaquent et qui tirent beaucoup d'influence de leur réputation usurpée. Je cherche à tourner contre eux la puissance du ridicule, dont ils ont usé contre nous. Parla je m'attire leur haine, mais je diminue leur force; je leur rends service à eux-mêmes en les intimidant. C'est l'exemple des Pères de l'Église. Le doux saint François de Sales, qui employait le miel à l'égard des séduits, versait le vinaigre sur les séducteurs. Il faut, disait-il, crier au loup; il faut les décrier tant qu'on peut. Saint Bernard n'a pas manqué de charité envers Abélard et Arnold de Bresce. Il les a cependant traités comme je n'ai jamais traité j)ersonne.
On dit volontiers que la haine perce dans tout ce que j'écris. Je ne l'ai jamais cru, parce que je n'ai jamais senti la haine dans mon cœur. Si j'y trouvais ce mauvais sentiment, je renoncerais aussitôt à des combats que je ne livrerais plus en chrétien. Je n'ai pas dévoué ma vie aux injures et aux contradictions pour perdre mon âme.
Je me crois d'ailleurs le droit et même le devoir de me défendre lorscjue je suis attaqué dans mon
honneur personnel, aussi gratuitement et aussi grossièrement que le font certains écrivains, même catholiques, et que l'a fait dans un autre camp celui envers qui Votre Grandeur me recommande la charité. Mes plaisanteries fort permises sur son anonyme n'autorisaient certes pas ce débordement, d'ailleurs conseillé par un ecclésiastique que je connais, et que VAini de la Religion a reproduit en défigurant avec impartialité et charité mes réponses.
Il me serait très facile de vivre en bonne harmonie avec tous les incrédules : je n'aurais qu'à leur faire des compliments; à dire, contre ma conscience, qu'ils ont du talent et qu'ils sont dans la bonne foi. Ils me rendraient des civilités et ils attaqueraient l'Eglise avec un redoublement d'insolence. Mais me préserve le Ciel de chercher mon avantage aux dépens de la vérité, ou de la défendre de telle sorte que je ne sois pas outragé avec elle !
Au surplus. Monseigneur, cette polémique était finie lorsque vous avez pris la peine de m'écrire. Mon adversaire, reconnaissant son tort, m'avait fait demander la paix, et je la lui avais accordée. On s'était, comme vous l'avez pu voir, proposé de remettre sur le tapis toute la fâcheuse affaire du mandement de Mgr Sibour et de la condamnation prononcée par lui contre V Univers, dans dés termes qui ne sont pas des modèles de douceur. J'ai évité ce scandale.
J'ai besoin de dire à Votre Grandeur que je ne me suis pas mépris sur le sentiment qui Ta animée.
Je crois profonclémcnt qu'Ellc a voulu, comme Elle daigne le dire, me donner une marque de son affection. C'est une grande consolation à la peine que j'ai ressentie ; el cette peine vous fera, j'en ai la confiance, excuser ma sincérité.
J'ai l'honneur d'èlrc, avec les sentiments du plus profond respect, etc.,
Louis Veiillot.
A Mgr La/ulriot, évéque de la Rochelle '.
Paris, 17 avril 1858.
MONSEIGISEUR,
Il ma semblé, comme à mon frère, que Votre Grandeur se méprenait sur le travail de M. Bensa. Vous n'y êtes pas nommé, et l'allusion que vous relevez est un de ces traits qui s'adressent à tout le monde. M. Bensa combat en bloc les objections élevées contre la réforme des classiques : il a pu atteindre, parmi beaucoup d'autres, quelques arguments autrefois fournis par M. l'abbé Landriot; il n'a mis directement en cause ni Mgr l'évèque de la Rochelle ni personne. Je n'aurais pas consenti (juc V Univers se rendît l'organe de cette guerre, même dans les limites permises. Sur une question où les esprits s'échauilent si facilement, je prends
1. Mgr Landriol, évèque de la Rocliellc, avait, étant vicaire général d'Autuii, pris une part active, passionnée, au débat sur les classiques. Cette lettre dit dans quelles conditions il vc^ulut le reprendre.
le soin nécessaire d'écarter les noms propres.
Ainsi, à mon avis, M. Bensa n'a point donné à Votre Grandeur le droit personnel et judiciaire de lui répondre par la voie du journal.
Je n'ai cependant nullement songé à retirer la promesse que mon frère s'était empressé de vous faire. Il est de règle pour nous, on l'a vu, que la publicité du journal appartient à Ni\. SS. les évéques de la France et du monde entier, autant qu'ils désirent en user, non seulement contre les ennemis de l'Eglise, mais contre nous-mêmes. Ce que j'aurais refusé, s'il m'eût été demandé en vertu d'une légalité que je ne puis reconnaître dans l'espèce, j'étais donc prêt à l'accueillir, suivant la parole de mon frère, « comme document émanant d'un évêque ».
Mais, Monseigneur, je ne prévoyais pas le caractère de la réponse que vous prépariez. Sur ce que j'en ai lu, j'ai le regret de vous déclarer que je re2:arde comme un devoir d'en refuser l'insertion. Malgré ma répugnance, je résisterais jusque devant les tribunaux avant de consentir à publier dans VUnivers des pages qui n'y pourraient paraître sans réveiller de toutes parts la polémique, plus enflammée que jamais.
Il ne s'agit nullement de ce qui me touche : de la forme épistolaire et de l'absence de toute forme de courtoisie ; de l'impression, commencée dans un autre journal avant que j'aie pu réclamer la moindre modification, lorsque des modifications pouvaient me sembler si nécessaires, et peut-être,
YII. — 21
322 CORRESPONDArsCE
Monseigneur, vous paraître si justes, puisque le respect doit m'interdira toute défense publique, ou tout au moins la gêner beaucoup. Je me plains confidcnlicllement, et à vous seul. Monseigneur, de ces procédés irrités. Ils me font craindre que l'évéque de la Rochelle, sur le faite où Dieu l'a élevé, ne se ressouvienne des anciens différends de V Univers et de M. l'abbé Landriot.
Si j'étais seul en cause. Monseigneur, je n'hésiterais pas : je publierais tout, je ne répondrais à rien; je me confierais silencieusement à l'opinion de ceux qui n'ont pas oublié vingt années de persévérant travail, et je laisserais passer des accusations et des amertumes qui voudraient mettre en doute jusqu'à ma sincérité.
Mais ce silence, je n'ai nul droit, nul moyen de l'imposer aux personnes respectables que vous prenez à partie, que vous accusez, que vous»jugez,que vous raillez avec une vivacité souvent très mortifiante. En publiant l'écrit de Votre Grandeur, je leur donnerais, sans contestation possible, ce droit de réponse que je me crois fondé à vous nier ici.
Mgr Gaume et le R. P. Ventura, dont Votre Grandeur s'occupe plus que de M. Bensa luimême, ne sont pas en cause contre vous dans les articles de ce dernier. Mgr Gaume n'est pas l'auteur de ces articles, consacrés à rendre compte, non pas du Ver rongeur, objet principal de vos critiques, mais d'un livre où il a voulu appeler l'histoire à l'appui de sa thèse. Quant au R. P. Ventura, je ne saurais admettre qu'en faisant l'éloge
DE LOUIS YEUILLOT 323
de ses beaux et courageux sermons prononcés devant la cour, j'aie donné à personne le droit de les déchirer à la place même où je les ai loués. Si mon éloge a été trop général et demandait des réserves, je me permets d'observer que la censure privée de Votre Grandeur est trop générale aussi et exige des réserves bien plus grandes.
Mais, laissant une discussion inutile, je me borne à dire que j'essayerais vainement d'empêcher M. Bensa, Mgr Gaume et le R. P. Ventura de défendre, toujours dans le journal, et chacun à son tour, leur caractère, leurs intentions, leurs ouvrages; de repousser les interprétations, les attaques et les accusations dont on les poursuit; d'y employer chacun, s'ils le trouvaient bon, deux fois la place que le travail de Votre Grandeur aurait remplie, et d'éterniser de la sorte, aux dépens du journal, dont je ne serais plus le maître, et au grand dommage de la paix, une discussion que je ne veux pas éteindre, mais que je crois urgent de ne point pousser à de tels développements.
C'est pourquoi, Monseigneur, à regret, mais résolument, j'userai dans cette circonstance du droit que la loi donne aux journaux, de refuser toute réponse où des tiers se trouvent nommés, invoqués, combattus. Sans cette disposition prévoyante, un journal n appartiendrait plus à ses propriétaires, mais à qui voudrait s'en emparer, et on y verrait alors des vivacités qui surpasseraient toutes celles où peuvent s'oublier l'expérience et le sang-froid des journalistes de profession.
Permettez-moi, Monseigneur, encore un mot avant de clore cette longue et pénible lettre. Votre Grandeur sait dès longtemps que, sans prendre la responsabilité de tout ce que peut penser et écrire Mgr Gaume, à travers toutes les contradictions, mon esprit lui est resté fidèle, dans la mesure indiquée par l'encyclique; mesure qui est certainement la sienne aujourd'hui, à supposer même que précédemment il ait été plus loin. Je n'ai ni la volonté ni la crainte de manquer à personne en honorant Mgr Gaume, en louant ses travaux, en proclamant que la pensée qu'il a eu le mérite d'introduire reste debout, en disant que j'en espère un grand bien. J'ai souhaité ne pas vous laisser un doute à cet égard dans Tentrevue que vous me rappelez, et qui vous avait fait, me dites-vous, espérer quelque chose de meilleur. Je n'ai pas non plus oublié cet entrelien. J'en ai rapporté, pour ma part, je dois l'avouer, des appréhensions que voilà réalisées, mais qui ne pouvaient être assez fortes pour me faire abandonner à la fois mes affections et mes convictions.
Il y a quelque chose encore, Monseigneur, à quoi je ne renoncerai pas davantage : c'est à ma vieille habitude de prompte déférence et de profond dévouement pour l'épiscopat. Jamais dissentiment |)arliculier ne me la fera perdi'c ni ne pourra l'affaiblir, si peu que ce soit, envers aucun évéque.
Votre Grandeur en aurait déjà la plus grande prc.uve que je puisse donner, si j'étais, je le répète,
OU si Elle me permettait d'être seul en cause dans ce débat.
Malgré le refus que je suis condamné à lui opposer, Votre Grandeur me permettra donc de lui dire que je demeure, en toute sincérité et en tout respect.
Son très humble, très obéissant et très dévoué serviteur,
Louis Veuillot.
Cette polémique par correspondance n'en resta point là, Mgr Landriot écrivit d'autres lettres et fit une brochure. Ce fut un épilogue au débat sur les classiques, où d'autres questions furent mêlées. Je donne ici une seconde lettre de Louis Veuillot, qui suffit à indiquer le caractère de cette correspondance.
GXXI
A Mgr l'évéque de la Rochelle.
Aux Nouettes, 8 octobi-e 1858.
Monseigneur,
Malgré le caractère pénible que prend notre correspondance, je crois devoir la continuer, pour éviter de plus graves inconvénients. Votre Grandeur prépare sans doute une manifestation publique, et j'ai lieu de craindre de sa part un langage qui serait à regretter. Je veux le prévenir autant que possible par quelques éclaircissements.
Ma dernière lettre, Monseigneur, n'exprime pas la dénégation que vous signalez touchant l'article
du 11 septembre, en réponse à M. Rigaiilt. Je dis positivement que si j'ai du même coup réfuté d'autres adversaires, je n'ai point à m'en justifier. Ce n'est pas là un désaveu.
Votre Grandeur rappelle d'autres dénégations, pourleur donner une physionomie que je ne saurais admettre. J'ai en effet nié que vous eussiez à vous plaindre des articles de M. Bcnsa, et je le nie toujours : premièrement, parce que vous n'y êtes pas désigné; secondement, parce que l'épithète à'humanistes exagérés n'est pas une injure. Quant aux articles de M. Roux-Lavergne sur les écrits de M. l'abbé Landriot, je persiste à croire qu'ils n'ont point passé les bornes. Il me semble d'ailleurs que ces articles et ces écrits, vieux de sept à huit ans, ne doivent plus être allégués : autrement, aucune discussion ne finirait, et, pour avoir été adversaires une fois, on le serait toute la vie.
Depuis que j'ai l'honneur d'écrire dans V Univers^ je me suis fait un devoir principal d'être sincère. J'ai dû et j'ai su reconnaître des erreurs et avouer des fautes; j'ai soutenu à tout risque ce que j'ai cru être le droit et la vérité. Quelque responsabilité qui pesât sur moi, je n'ai jamais cherché à l'éluder parées basses dénégations que vous m'attribuez sans motif. J'ai toujours cru que la honte n'est pas de s'être trompé, ni de s'excuser lorsqu'on a failli, mais de mentir. Dans le moment même où vous montrez un souvenir si vif des moindres et des plus anciennes piqûres de la discussion, vous m'accusez de mensonge. Je prie
Votre Grandeur de peser la difFcrence entre cette inculpation directe et la qualification à' humanistes exagérés^ jetée dans le vague à une classe d'adversaires qu'on laisse inconnus.
Souvent j'ai vu ceux qui m'accusent de violence, se donner ainsi envers moi les torts qu'ils m'attribuaient gratuitement envers eux; mais je souhaiterais que ce trait de nature n'échappât jamais aux hommes que leur élévation doit mettre particulièrement en garde contre de semblables soudainetés. Des coups tombant de si haut risquent d'être trop durs. Même lorsqu'il y a crime, il sied mal aux juges de se mettre en colère, moins encore de prendre le rôle et la passion des avocats. La sagesse profane leur recommandait déjà d'être comme les lois, qui punissent parce qu'elles sont équitables, non parce qu'elles sont irritées : Optandumque, ut ii^qui prœsuntreipublicœ, legum siiniles sint^ quae ad puniendum non iracundia, sed œquitate ducuntur. Je n'ai pas besoin de transcrire ici le conseil plus étroit que saint Paul donne aux évêques.
J'ai eu la douleur de me trouver dans ces circonstances où l'inférieur, maltraité plutôt que jugé, peut avoir quelque mérite à ne pas oublier ce qu'il est devant ceux qui paraissent ne plus se souvenir assez de ce qu'ils doivent être. Je n'ai pas été tenté de manquer au respect, et je me suis préoccupé de ne rien faire qui pût l'affaiblir. A cet égard, je suis sans reproche, après des épreuves que n'a dû subir aucun écrivain vivant, môme
parmi les plus ennemis du christianisme, lesquels, Monseigneur, faisant comme moi un journal, enseignent comme moi et plus que moi dans les diocèses. Telle a été ma conduite envers vous; telle elle sera, si vous venez à me frapper publiquement. Je laisserai à qui de droit le soin de juger la sentence; et, en dehors de ces juges, qui connaîtront assez la cause pour que je me dispense de plaider, je dédaignerai les vaines opinions d'un public dont il faut parfois redouter l'approbation plus que la censure.
Mais, dans le secret des relations privées, il me sera permis de dire et il est désirable que vous sachiez. Monseigneur, que je ne dois pas tout à fait la même chose au particulier et à l'évéque. L'évêque peut user bien ou mal de son autorité, condamner à propos ou hors de propos. Je suis, dans une certaine mesure son justiciable : je m'incline, môme s'il outrepasse la mesure. Le particulier, s'adressant à moi en particulier, est tenu aux égards ordinaires, ou doit souffrir que je me plaigne s'il s'en affranchit. Lorsqu'il conteste ma droiture, lorsqu'il s'abstient môme des formes les plus banalesde la politesse, ce n'est pas moi, c'est lui-même qui oublie le caractère auguste dont il est revêtu. En m'en plaignant, je montre que je m'en souviens. Monseigneur, je crois qu'un évêque n'a le droit d'écrire une lettre sans courtoisie à personne, pas même à moi. Le titre de rédacteur en chef de V Univers peut me recommander d'une façon plus spéciale à la surveillance des évéques, il ne me cons-
titue pas dans un tel état d'ignominie qu'il y ait lieu de me mettre avec ceux à qui l'on ne dit plus ave.
Quand je m'étonne de ces procédés méprisants, si éloignés de la bénignité épiscopale et même des simples usages, j'estime que ce n'est plus le moment de démasquer un caractère qui s'était par là même trop voilé, et de me demander si j'oublie que je suis catholique et que j'écris à un évoque. Non, Monseigneur, je n'oublie pas votre dignité d'évéque; je suis surpris et affligé de vous voir oublier ma dignité de chrétien. Je ne crois pas que le bâton pastoral puisse servir à trancher dans l'intimité, et de cette façon, des dissentiments personnels.
Vous ne croirez pas vous-même que j'aie mérité d'être traité de la sorte pour avoir défendu le livre du R. P. Ventura contre des citations arransfées. En produisant l'intégrité du texte, trop abrégé par mon adversaire, je n'ai pas commis une falsification inouïe des paroles de saint Augustin, puisque c'est le P.Ventura, et non saint Augustin, que je cite; et si le P. Ventura lui-même a faussement appliqué la pensée du saint docteur, ce tort n'excuse pas l'adversaire qui l'a voulu rendre ridicule en cachant qu'il traduisait. Il fallait, suivant l'observation que j'en ai faite, contester l'application, mais reconnaître la traduction. Quel devoir ai-je méconnu en constatant que l'auteur, accusé d'une expression violente et excessive, donnait cette expression comme une traduction?
Je m'explique aussi peu pourquoi vous m'aver
tissez, Monseigneur, de ne pas invoquer ici mon attachement au Saint-Siège. Je n'ai, ni de près ni de loin, mêlé le nom du Saint-Siège à ces contestations trop mesquines, et Votre Grandeur m'attribue encore gratuitement une pensée basse, pleine à la fois d'irrévérence et de frivolité.
Premièrement, mon attachement pour le Saint- Siège n'est pas une tactique; secondement, je me flatte d'avoir assez d'intelligence pour comprendre que le Saint-Siège ferait peu de cas de cet attachement, si ma conduite et mes opinions méritaient d'ailleurs sa censure. Ni vous ni moi. Monseigneur, ne croirions qu'il dût se montrer moins vigilant à me réprimer, parce que je dirais que je l'aime. Nulle tactique ne serait donc, je ne dirai pas plus usée^ mais plus vaine. J'ai toujours pensé honorer le Saint-Siège comme il convient, en comptant beaucoup sur sa justice et nullement sur sa complaisance.
D'un autre côté, je me trouverais digne de blâme si j'accusais un évoque de s'animer contre mes travaux à cause de mon attachement pour le chef, le pasteur et le rempart des évéques. Loin de supposer que mes sentiments à cet égard puissent m'attirer les disgrâces que Votre Grandeur m'annonce, j'espère plutôt qu'ils les écarteront.
En ed'et, à moins que vous ne me fassiez sérieusement le tort de douter que j'aie des sentiments chrétiens (Votre Grandeur le donne à entendre, mais c'est un mouvement d'impatience), quelque chose doit plaider victorieusement pour moi au
fond de tout cœur d'évêque : c'est ce dévouement au Saint-Siège qui s'est soutenu durant vingt années de luttes sans relâche. Puisque j'aime tant ce que vous aimez plus que votre vie même, voilà entre nous la base d'une invincible sympathie. Vous dites, il est vrai, que je fais le plus grand mal à VEglise romaine; mais je ne doute pas que vos propres réflexions ne réforment bientôt une opinion précipitée, contredite d'avance par le témoignage de tant de vénérables évêques, et bien plus par le jugement que l'Eglise elle-même a rendu
Après l'encyclique de 1853, précédée ett suivie de tant de marques de protection de l'épiscopat; et, d'un autre côté, après tant de coups et d'embûches qui l'ont laissé debout, comment croire que VUnivers fait le plus grand mal à l'Eglise, soit à Rome, soit en France, soit ailleurs?
Si cependant, éclairée par de nouvelles animadversions, l'Eglise trouvait que cette œuvre est devenue mauvaise ou seulement inopportune. Votre Grandeur peut s'assurer que le mal se prolongerait peu. Il ne sera pas même nécessaire de prononcer le mot qui pourra toujours détruire le journal; un désir suffira. Nous ne céderons pas à des attaques sans justice, à des opinions controuvées et contestées; mais nous faisons une œuvre d'obéissance, et, quand nous devrons obéir, nous obéirons, aussi prompts à disparaître que nous avons été persévérants à combattre.
Nos adversaires sont nombreux; ils ont beaucoup parlé de nos emportements, de nos entête-
menls. de nos ainbilions, et j'ignore quelles idées Votre Grandeur a pu se former de nous. La vraie idée qu'il en faut avoir, c'est que nous voulons servir et obéir.
Tels sont les éclaircissements que j'ai cru devoir adresser à Votre Grandeur. Je la prie d'excuser ce qui peut, malgré moi, y sentir encore l'amertume et le chagrin qu'elle m'a fait éprouver, et je termine en lui offrant de nouveau les sentiments sincères avec lesquels j'ai l'honneur d'être
Son très humble et très dévoué serviteur.
Louis Veuillgt.
A -VoT de Sali/lis, archacque d'Aitch.
14 octobre 1858.
Monseigneur,
Je n'ai rien fait de ce que vous désiriez et je ne vous ai pas même écrit : pardonnez-moi, si vous croyez avoir à pardonner ; mais il n'y a point de ma faute. Du Lac et moi nous sommes seuls au journal, engagés jusqu'au cou dans le Morlara'. Nous
t. L'affaire Mortara fit beaucoup de bruit alors, et ce bruit dura longtemps. Je rappelle ici en deux mots ce qu'elle était : un enfant juif de Bologne ayant été baptisé in extremis par une servante chrétienne, le gouvernement pontifical, en exécution de la loi civile aussi bien que de la loi religieuse, ordonna que cet enfant chrétien fût retiré de la maison de son père et élevé chrétiennement. De là une campagne violente des juifs et des révolutionnaires contre le gouvernement pontifical. La presse officieuse, soutenue ou même poussée par les ministres de Napoléon III, parla comme les révolutionnaires et les juifs.
n'avons pas le temps de faire autre chose que la besogne du jour. Eussions-nous eu d'ailleurs plus de loisir, nous n'aurions vu aucune nécessite ni aucun moyen d'ajouter quelque chose à la relation de Lectourc que vous nous avez envoyée. Elle nous a paru excellente dans sa simplicité, et bien supérieuie aux autres. Vous serez de cet avis en la relisant; on sent que c'est quelqu'un qui l'a faite. Vous n'êtes pourtant pas amant de la rhétorique, Monseigneur; vous savez comme elle refroidit Taudileur, lorsqu'elle ne le repousse pas. La relation de Mgr Gerbet a une physionomie honnête, sincère; elle dit tout sans extase; et l'imagination, qu'elle ne cherche point à pousser, n'en prend que mieux son vol sur ces splendeurs si tranquillement racontées.
Pour vous dire un mot de ce qui nous occupe tant, la grosse affaire Mortara, je la crois en meilleure voie dans l'opinion; mais comme le gouvernement a tristement donné à gauche ! C'est, diton, M. Rouland qui a rédigé l'article du Constitutiojinel, d'aaircs nomment M. Delangle. Tous deux en sont capables ^ Ce qui est certain, c'est que le Constilutioiuicl Ta reçu tout fait. A présent, Rouland se plaint de Renée -, qui s'est, dit-il (dit-on), fort mal servi des notes qui lui avaient été remises. On avait annoncé que le Moniteur parlerait. II s'est tu jusqu'à présent, et j'espère qu'il continuera de se taire. Néanmoins, il est trop manifeste