CXXXVIII
A M. E.-A. Se gré tain.
Novembre 1859.
Mon ami très cher,
Votre pâté était bon, et votre volaille aussi ; mais quand vous me demandez la Revue des Deux Mondes^ vous devriez au moins me dire où je Tai fourrée. Sans cette indication, l'œil même de Buloz, même éclairé par votre vin de Bourgogne, c'est-à-dire voyant double; non, cet œil sublime, cet œil unique ne la trouverait pas.
Pour mon cœur, je sais toujours où le trouver
quand il s'agit de vous l'envoyer. Prends-le, et
venez me le rendre dimanche, à la soupe. Il y aura
quelque chose.
Louis.
A M^r Pie, cvcqiic de Poitiers.
30 novembre 1859.
Monseigneur,
L'alsfuazil du ministère de l'intérieur a fait hier une apparition dans nos bureaux. Il nous a priés bien respectueusement, sous peine de mort, de ne plus publier les discours des évoques qui, sous le prétexte de glorifier saint Emilien et les autres personnages morts depuis fort longtemps, parlent en réalité des choses de l'époque et font des mandements déguisés, sur des sujets périlleux ^ Cela ne peut que nuire à la religion et gêner le gouvernement dans les bonnes intentions qui l'animent au sujet du Saint-Père. Il est étonnant que les évêques ne s'en aperçoivent pas, et semblent se plaire à exciter ainsi les mauvaises dispositions de la presse révolutionnaire.
Je m'attendais à celte visite. On est résolu, et on veut étouffer la voix des évêques. Bientôt on nous défendra de les nommer, et, pour être plus sûr de notre obéissance, on nous fermera la bouche.
Nous avons été, en môme tenijis, avertis de ne plus rien dire qui puisse désobliger l'Angleterre. Voilà un coup cruel pour notre collaborateur, M. X. de Fontaines!
1. Il est certain que le panégyrique de saint Emilien, que venait de prononcer à Nantes Mgr Pie, contenait plus d'une allusion sévère aux choses du temps et du moment.
DE LOUIS VEUILLDT 353
Toiile l'indignation et tout le mépris que j'éprouve ne me peuvent faire parler sérieusement de cette persécution, tant elle est basse et trahit le désarroi. 11 est vrai pourtant que j'ai la corde au cou et que le nœud coulant est fait ; mais ma conviction est que cette misérable corde cassera ou que quelqu'un d'un peu plus lourd y sera suspendu. Ce quelqu'un-là sera tout de même étranglé; mais, puisque la corde cassera, il aura fait son œuvre.
Vous savez, Monseigneur, avec quels sentiments respectueux et dévoués je suis de Votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur,
Louis Veuillot.
A M. i abbé Delacroix, curé doyen de Bagnols (Gard).
\^^ décembre 1859.
Monsieur l'abbé.
Je me sens un peu effrayé du plaisir que j'ai pris à lire votre article sur les Filles de Babijlone. Je me croyais plus détaché de cet enfant perdu. Quelques parents, consultés à sa naissance, l'ayant déclaré mal venu, je l'ai traité en Spartiate, tout gaumiste que je suis*. Le bien que vous en dites remue en moi un fond de tendresse qui m'était resté malgré tout, et le banni me devient cher. Je
1. Allusion à la controverse sur les auteurs païens comparés aux auteurs chrétiens.