‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 59 sur 73 · VII · texte numérisé non relu

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n'irai pas sans doute jnsv^u'à le reconnailie publiquement; mais, puisque rien n'a pu vous empêcher de le louer, rien ne m'empochera de vous remercier. Votre appréciation de l'œuvre est aussi indulgente que possible; et vous avez surtout admirablement expliqué le dessein que j'aurais eu en la publiant ^ Les eaux de Jouvence de la poésie coulent dans la Bible, et ces eaux semblent particulièrement destinées à la poésie Irançaise, qui doit être une poésie raisonnable, puisque la langue française est une langue raisonnable. De là l'universalité du génie français. Génie d'imitation, si l'on veut (je dirais plutôt génie d'assimilation); et celte qualité lui constitue une originalité incomparable. Le Français voit, dans ce qu'il imite, ce que les autres ne voient pas, et le leur fait voir. Ainsi Claude Lorrain imitait la nature, et Raphaël la physionomie humaine.

Quand je me suis pris à Isaïe, je ne songeais d'abord qu'à me distraire. J'avais le cœur et les yeux très malades. Je voulais contenir par la fatio-ue de l'esprit une douleur qui m'obsédait; mais mes yeux se refusaient à toute autre fatigue que celle des larmes. J'imaginai de faire de longues promenades; et, pour ne pas pleurer à travers les rues, j'emportais dans ma tète un chapitre du prophète, que je tournais en vers, tout en ballant le pavé de Babylonc. Je pris goût à ce travail, qui se

1. L'ouvrage n'avait d'abord été tiré qu'à cent exemplaires, destinés aux amis. L'un d'eux avait été communiqué à M l'abbé Delacroix par le célèbre boulanger poète, J, Reboul, de Nîmes,

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trouva plus facile que je ne l'aurais cru, et alors je cherchai une voie entre deux écueils qui m'avaient toujours frappé. Je vis que nos anciens donnaient à la Bible une certaine perruque Louis XIV, tandis que les modernes, peintres et poètes, l'affublaient en bédouine. Je cherchai quelque chose entre ce vieil apprêt et cette fausse sauvagerie moderne. Je voulais que ce fût la Bible et que ce fût du français, et que tout s'ajustât aux besoins du temps, et que cette poésie d'en haut eût toujours raison et ne tombât jamais dans l'ignominie de parler pour caresser uniquement l'oreille. Enfin, je conçus tout l'ou^age comme un argument en notre faveur dans la thèse des classiques chrétiens. On m'a dit que l'argument ferait siffler la thèse et moi-même : je l'ai supprimé. Si j'avais réussi, il eut été excellent. Je souhaite bien qu'on le reprenne et qu'on le fasse valoir. L'art et la société y sont plus intéressés qu'on ne le veut croire.

Je me permets de vous adresser un exemplaire des Filles de Bahyloiie^ purgé de toutes les fautes d'impression qui abondent dans les premiers exemplaires tirés. J'ai à écrire à M. Reboul ; je le remercierai de son amicale indiscrétion. Il a le cœur comme l'esprit : tout est grand, doux et plein de flamme; il est admirable et charmant. La communication qu'il vous a faite m'a valu des éloges dont je suis trop flatté ; je m'en applaudirai davantage, si je puis espérer qu'elle m'a valu un ami.

J'ai l'honneur d'être, Monsieur labbé, votre très humble et très obligé serviteur,

Louis Veuillot.

A M. de Saint-Bonnet.

2 décembre 1859.

Je pense, Monsieur et illustre ami, que mon silence ne m'a pas nui dans votre cœur et que vous n'y avez vu aucun indice de l'oubli du mien. Ma vie est bien différente de celle que votre sagesse a pu embrasser. Toujours accablé d'occupations toujours pressées, je remets sans fin tout ce qui n'est pas immédiatement nécessaire, et la chose que j'aimerais davantage à faire est celle que je fais le plus tard ou que je ne fais pas du tout. Depuis vingt ans, je ne me suis pas couché une fois avec la joie d'avoir terminé ma besogne. Lorsque je finis une chose, une autre est déjà commencée, et je suis assuré d'en trouver une autre à commencer le lendemain. Je dois sûrement vous l'avoir dit, vous vous en êtes souvenu, et, avec votre excessive indulgence, vous m'avez plaint sans m'accuser.

Je ne vous étonnerai pas cxlrémement en vous disant qu'au milieu de ce continuel souci des choses pressées, j'ai néanmoins trouvé du temps pour une chose inutile. 11 y a trois ou quatre ans, j'avais à la fois les yeux et le cœur très malades.

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Il fallait consacrer tous les jours plusieurs heures à battre le pavé. Dans cette détresse, ne sachant comment remplir le vide et occuper mon esprit loin du chagrin qui Taccablait, j^ai essayé une chose que j'avais souvent rêvée, et j'ai mis en vers de ma guise certains chapitres d'Isaïe. J'ai entrepris d'ôter au prophète la perruque à la Louis XIV dont nos anciens l'ont afFublé, et cependant de ne pas lui donner l'air d'un Bédouin, comme font les modernes. J'ai eu la faiblesse de n'être pas trop mécontent de mon ouvrage; mais un ami, consulté au moment de le livrer au public, n'en a pas pensé comme moi. Je me suis exécuté à demi, et cent exemplaires seulement ont été tirés pour les intimes. Voilà pourquoi vous recevez avec cette lettre un petit volume intitulé les Filles de Babylone. Cette longue explication vous disposera à l'indulgence. L'ouvrage étant pour les amis, je ne pouvais me dispenser de vous Tenvoyer.

Je ne vous dis rien des affaires; elles sont plus que tristes : elles sont hideuses. Il y a dans ce qui se passe du crime et de l'escroquerie, et ces deux choses sont les deux signes caractéristiques du temps. lime semble que vos espérances sont trahies comme les miennes, et 'que l'empereur blanc ne diffère pas beaucoup de Tcmpcreur tricolore. Mon ami, il n'y a plus de souverains, et la Révolution finira par une dépossession totale des couronnes, et probablement des propriétaires. Le bon Dieu donnera au monde des têtes nouvelles, ou le monde décapité n'a plus que des tressaillements que l'on prend

pour l'agonie et qui sont déjà la mort. Toute la couche supérieure de la société est indigne, et les destructeurs, qui se croient des assassins, sont simplement des bourreaux. ?S'ous vivons ici en plein dans l'air précurseur des catastrophes. Il n'y a pas une conscience qui ne s'attende à quelque chose d'affreux et qui ne dise : C'est juste! Heureux sommes-nous de savoir d'où vient le tonnerre, et comment nos âmes au moins seront à l'abri de la foudre.

Bien à vous en Notre-Seigncur Jésus-Christ, cujus regiii non erit finis. Louis Veuillot.

A M. l'abbe Dclor.

2 décembre 1859.

Mon cher ami,

Je vous prie de mettre l'adresse sur la lettre cijointe, destinée à un prélat de vos environs : la poste n'est pas aussi curieuse chez vous que par

Dites à M. l'abbé Gaj' que les alguazils du ministère sont venus nous trouver à l'occasion du discours but saint Émilien^, et nous ont priés de remarquer que ce saint Émilien était fort mal à propos sorti de son obscurité pour faire dire à un autre évéque des choses fort déplacées et aux-

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