‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 63 sur 73 · GLI · texte numérisé non relu

GLI

A M. Th. Fois se t.

Rome, 18 février 1860.

Mon cher ami.

J'ai quitté Paris inopinément, sans avoir le temps de vous répondre; mais cette lettre est la première que j'écris d'ici. Je n'ai pas besoin de vous dire combien vous m'avez fait plaisir en me tendant la main. Quand on fait de ces choses-là, on en connaît la portée et la douceur. Je vous ai trouvé comme un trésor dans mes ruines; avec ce trésorlà, je finirai par en trouver d'autres, et je vérifierai une fois de plus que, à quelque chose malheur est bon.

Je me tais de nos contestations passées ; elles étaient bien loin, elles sont plus loin encore ; à la fin, elles n'auront prouvé que la solidité de nos cœurs. Soyez convaincu, mon cher ami, que rien ne sépare le mien de ceux que mon esprit a com-

battus, iTiônie de ceux qui croient me repousser encore.

J'ai trouvé ici la !ran(|uillitc éternelle. D'ici on voit toujours le ciel à travers les nuages, et la terre ferme au delà de la tempête. J'y prends haleine, j'y prends des forces, et mes plumes arrachées repoussent.

Adieu, mon très cher ami ! à revoir dans les bras de sainte Mère Église!

Louis Veuillot.

A M. E.-A. Sesrétain.

Rome, 26 février 1860.

Mon cher gros ami,

Vous êtes pardonnable d'avoir pensé à me rappeler votre affaire, parce qu'enfin j'ai mes défauts. Pourtant ce soin n'est pas délicat, et je suis content de pouvoir vous dire que je n'en ai pas mérité l'injure. Déjà vos papiers étaient dans mes papiers. Vous pouvez compter que je ferai le possible et l'impossible pour vous donner contentement.

Je suis à Rome, voilà le charme. Pour le surplus, j'habite une locauda;\\ pleut, il tonne, il fait froid; je fais, je rerois, je rends des visites, et je n'ai plus ma sœur ni mon frère, ni mes frères, et je lis le Monde en lieu et place de VUnivers. 11 y a du déchet !

Des affaires du temps et du lieu, je n'en dis rien: ce serait trop long et trop triste. Ah ! que le miracle est visible !

Adieu, mon ami. Ceci n'est qu'une poignée de main en courant, pour vous montrer qu'on pense à vous. A la maison vous aurez des nouvelles de ma situation, qui est celle d'un homme entre deux selles... le pied levé. Je ne compte pas rester longtemps sans visiter la première pièce de votre petit intérieur. 11 s'y fait des choses complètement inconnues ici.

Bien à vous, Louis Veuillot.

A M. Eugène Veuillot ' .

Rome, 3 mars 1860.

J'ai VU une seconde fois le Saint-Père, mercredi dernier, cher frère ; j'en écris quelques détails au frère Du Lac, qui te les communiquera. Nous n'avons que peu parlé des affaires du Monde, parce que j'attendais des nouvelles. J'en veux de plus complètes avant de le revoir, et alors

1. De toutes les lettres que mon frère m'écrivit de Rome en février et mars 1860, je donne seulement celle-ci et je ne la donne pas intégralement. Les autres, à cause des renseignements qu'elles contiennent, doivent être réservées pour la Vie de Louis Veuillot et l'histoire de VVnivers. J'ai fait de même d'ailleurs, et dans la même pensée, pour presque toutes les lettres que T^ouis m'adressa de Rome à différentes dates, notamment en 1853.

nous prendrons une décision, si quelque décision est possible. En attendant, je fais des visites plus que je ne voudrais, et des courses pas autant que je voudrais. Tu sais le goût que j'ai aux visites. Je prendrais la situation plus en patience si je pouvais travailler, me promener un peu seul, ou rêvasser dans les églises. Les curieux, les amis, les affaires, les fâcheux enfin, avalent tout. Il y a eu une journée presque entière pour les La... ! Ils sont bons, mais quelle journée ! Il a fallu batailler pour n'aller pas loger chez Lubiensky, place Navone, oîi il a un palais, dont chacun des salons est plus grand que mon logement tout entier, avec plafonds peints, boiseries dorées, statues antiques, chapelle et deux tribunes dans l'église de Sainte-Agnès. Il paye cela 2 500 francs. J'aurais accepté deux petites chambres et un de ces salons, si je n'avais refusé le cardinal Villecourl, plus empressé que jamais, mais bien fatigué. J'ai diné chez lui aujourd'hui. Quelle cuisine ! Je ne dis pas qu'elle n'est pour rien dans la crainte que j'ai de gêner cet excellent cardinal K

J'ai vu le prince Lucien. Il a été fort gracieux, et nous avons arrêté une partie pour la semaine prochaine. Il a grossi, il a pâli, et il n'y a point de buste en marbre qui ressemble tant à Bonaparte le Grand. Il est peu bonapartiste. On ne l'est guère ici, dans le monde chrétien, et il n'y a I qu'un jésuite qui tient encore. A propos de jésui-

1. Le c.Trdinal Yillccourt, ancien évèquc de la Roclielle, nvail la situalion spéciale de cardinal français rcsidaul à Kome.

DE LOUIS YEUILLOT 377

tes, ils sont toujours charmants pour moi, sans exception et sans relâche.

Le banquier Tervagne nous a donné hier à diner. Le général de Goyon y est venu le soir, et nous avons eu une longue conversation. Il est dans ses petits souliers, le pauvre homme ! Il m'a dit qu'il briserait plutôt son épée que de rien faire contre le Pape. Je crois qu'il en a bien l'intention, et, comme le confrère de notre ami Tessier, il voudrait de tout son cœur être honnête homme.

Adieu, frère. Dis à Nanon que je lui écrirai la prochaine fois. Embrasse Louise et Pierre. Je tâcherai d'écrire à maman et à Louise. Pauvre maman ! elle regrettera le chemin de fer. Il est bien chaviré pour moi '. Je pense que tu as reçu, sous le couvert de Rosalie Halte, la lettre où je t'ai expliqué tout cela. Envoie-moi l'adresse de Mme d'Aquin. Fais mes compliments au Nonce.

A toi. Louis.

J'écris à Tulle. J'écrirai par le prochain courrier à Taconet, qui ne m'envoie plus son Monde.

1. On lui avait ofTert la position d'adminislralenr délégué des chemins de fer romains, et, sur le conseil du Pape, il l'avait refusée.

A la Révérende Mère Sophie, supérieure des Oiseaux.

Rome, 14 mars 1860.

Ma. très honorée Mère et bienfaitrice, Vous avez bien plus qu'un larcin de papier à vous faire pardonner envers moi : vous m'avez fait commettre un des gros péchés de vanité où je me sois laissé tomber dans ma vie. Je me suis dit qu'il fallait donc que cette lettre fût bien belle pour vous inspirer l'envie de la garder ; et là-dessus je me suis promené, très tler et très rengorgé, parmi les monuments en ruine des triomphateurs romains. Heureusement cette fumée commence à tomber; elle fait place à un sentiment meilleur, plus légitime et plus durable. Ce n'est pas ma lettre qui a fait merveille, c'est votre constante bonté pour moi. Malgré ma barbe, ne suis-je pas un peu et beaucoup l'enfant des Oiseaux.^ Quand je suis revenu de Rome pour la première fois, il y a vingtdeux ans, mon refuge a été aux Oiseaux. J'y ai été accueilli, nourri, encouragé et soulaeré de toutes manières, et véritablement élevé, dans le meilleur sens du mot. Personne n'a eu autant de charité pour moi que vous, ma très honorée Mère. Vous avez reçu mes sœurs, et maintenant j'ai la consolation de vous voir prend ic soin de mes enfants. Après tout cela, comment n'auriez-vous pas pour moi un cœur de mère, quand vous m'avez fait un cœur de fils? Et toute mère est faible pour ses en-

fants, et voilà pourquoi ma lettre vous a plu.

Il est vrai, ma Mère, que j'aurais du goût pour rester à Rome. J'aimerais que mon devoir, d'accord avec mon cœur, pût m'y retenir. Je voudrais demeurer près de ce saint Pontife, si grand au milieu des douleurs que lui font subir l'aveuglement, l'ingratitude et l'iniquité des hommes. Néanmoins je ne fais aucun effort pour me procurer cette joie. J'ai appris aux Oiseaux qu'il faut uniquement se mettre à la disposition du bon Dieu. C'est à quoi je me suis appliqué, et j'ai dû premièrement briser le lien d'or qui semblait m'attacher à Rome. Cela est fait. Maintenant j'ignore à quoi je serai appelé, mais tout me porte à croire que j'irai travailler loin d'ici. Le Saint-Père en décidera. J'irai où il voudra m'envoyer ; s'il me laisse libre, je reviendrai à Paris. Paris a un grand mérite et un grand charme à mes yeux : il a les Oiseaux, c'est-à-dire la source la plus douce et la plus abondante où mes enfants puissent trouver l'habitude de la vie chrétienne. Tant qu'il me sera possible de les entretenir là, je le ferai. Il me faudrait toute ma foi dans la prévoyance de la miséricorde divine, pour me consoler, si je me voyais obligé de les confier à d'autres mains.

Je suis bien heureux, ma très honorée Mère, que vous m'ayez fourni celte occasion de vous exprimer les sentiments avec lesquels je suis pour jamais votre très humble, très obéissant et très reconnaissant serviteur,

Louis Veuillot.

A M. E.-A. Scgretain.

Rome, 17 mars 1860.

Mon cher ami, Je vous trouve léger, mais vous n'en èles pas moins au fond de mon cœur, ce qui ne veut pas dire que vous soyez coulé le moins du monde. J'aurais bien des petits harpons à vous lancer dans ce port tranquille et sûr; mais je n'en ferai rien, faute d'être en humeur de rire. Le temps n'est pas au beau dans le lieu d'où je vous écris; Vliorizon est couvert de nuages qui m'empochent de vous taquiner. Quelque autre chose m'cmpèehe de vous faire de la politique: c'est l'heure de dîner, qui est venue. D'ailleurs, je viens de servir à votre raison suffisamment de politi([ue en vous disant que l'horizon..., etc. C'est de la politique, ou Riancey et Chantrel ne s'y connaissent point. La vérité est qu'on meurt, et qu'on ne voit rien à faire contre la mort que de l'attendre bravement et de ne lui rien donner. Cette expectative irrite les turbulences françaises. Peut-être pourtant n'y a-t-il rien de mieux, au point où les circonstances sont venues. S'il y avait moyen de ne les point laisser venir là, plusieurs l'affirment, mais chi lo sa? et elles y sont.

J'ai vu le caidinal Antonclli à votre sujet, et si vous saviez comme j'aime peu à le voir, vous sauriez toute la force de mon amitié. Cela représente

une soirée, deux cent cinquante marches gravies, trois heures de voiture, une heure et demie d'antichambre, une heure et demie de conversation diplomatique. En faites-vous autant pour moi tous les jours? Et quand je vous appellerais Mon gros, de tels services ne m'en donnent-ils pas le droit ? Avez-vous cependant vos papiers ? Je n'en sais rien ; cela dépend de l'humeur tudesque du P. Theiner', lequel est un Trissotin fort jaloux. Je ferai le possible, coniptez là-dessus.

Vous me parlez de votre petit intérieur. Hélas! hélas! hélas! jamais je ne fus si loin de cette cuisine chérie. Vous ne savez pas ce qui me pend au nez, et quand vous le saurez, votre cœur se fendra. Il y a bien des chances, mon très cher, pour que le prochain dîner que vous me donnerez soit un dîner d'adieu. Si vous voulez que je vous le rende, vous prendrez un passeport. Voyez-vous le gris de ma situation? 11 n'y a que la peine qu'elle me fait qui me puisse donner un peu de plaisir. Je vais expier tous mes péchés : c'est le triste beau côté de la chose.

Là-dessus, je vous dis bonsoir. Si j'ajoutais un mol, je me répandrais en imprécations contre les tyrans. A quoi bon? 11 était écrit que je ferais un métier de licros : résignons-nous, puisque l'heure est arrivée.

Tout à vous. Louis.

Page 1