‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 70 sur 73 · rs'ou palronvmique des Guitaut · texte numérisé non relu

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2. M. Testas était eu négociation pour une fourniture de drap destiné à l'armée pontificale.

mande que ce qu'il peut payer et paye ce qu'il a commandé. Si on le vole, c'est tant pis pour le voleur; quant à lui, il ne vole point. ♦

Et moi aussi je vole... au chemin de fer. Nous partons dans une heure, joyeux et bien portants. Je ne suis pas cependant remis de ma peur de l'autre jour; mais le grand air me fera le même bien qu'aux autres. Mille amitiés à vous et à elle^ de moi et de nous tous. Adieu pour deux mois ^ Nous nousr everrons plus vieux amis ; et, quoi qu'il arrive, tout n'est pas malheur en ce monde pour des gens qui veulent mourir en chrétiens.

Louis Veuillot.

GLXXV

A M. Quid'bœuf,

Epoisses, 11 juillel 1860.

Monsieur,

J'ai reçu vos deux lettres, la première avant la seconde. J'étais fort occupé et en préparatifs de départ. Je vous réponds au premier moment de loisir que j'ai pu trouver. Je suis touché et honoré de votre confiance, et, si je puis vous servir, je le ferai avec joie. Mais mon crédit auprès des libraires est borné. On leur fait difficilement accepter un écrivain nouveau. Je persiste à croire, d'après vos lettres, que vous avez ce qu'il faut pour franchir cette terrible première barrière. Pour un

l. 11 devait passer trois semaines à Epoisses et aller ensuite à Arcachon.

début, le choix du sujet est beaucoup : tâchez de bien choisir. Je prendrai très volontiers connaissance du manuscrit; je vous donnerai très volontiers les avis et l'assistance qui dépendent de moi.

Vos vers sont fort bien tournés, mais vous avez tort de vous adonner à un jeu d'esprit justement décriée On vous condamnerait sur le nom seul de la chose, et il ne faut pas avoir la réputation d'être un habile faiseur en ce genre. Si vous voulez écrire, retirez-vous d'abord toutes les gênes que l'art n'impose point.

Agréez, Monsieur, mes sentiments très affectueux.

Louis Veuillot.

GLXXVI

A M, Testas.

Époisses, 11 juillet 1860.

Mon cher ami,

Je suis charmé de la lettre du ministre des armes. Votre voyage finira par devenir une bonne affaire pour Rome et pour vous. C'est coup double : je ne pouvais rien désirer de mieux. Vous savez sans doute par votre voisin Desquers, mon très cher beau-frère, que nous avons fait coup double aussi, et que notre pauvre petite Luce a été prise

1. M. Quid'bœiif avait envoyé à Louis Veuillot deux acrostiches : l'un on l'Iionneur de Louis Veuillot lui-même, l'autre contre Napoléon III.

comme sa sœur. Grâce à Dieu, tout s'est terminé de la même façon, et nous voici tous de nouveau sur pied, dans une maison faite pour la joie. C'est un château immense, plein de choses curieuses : vieux portraits, vieux papiers, vieilles mœurs et fleurs nouvelles. Cet immense château est situé dans un immense bouquet de tilleuls, de roses, d'orangers, de lis, placé lui-même dans un incomparable champ de blé. Epoisses veut dire vallée desépis, en celtique ou en latin, au choix. Les épis jaunissants mêlent leur saine odeur à tous ces parfums des jardins et des arbres fleuris. Plus loin sont les vignes, orgueil de la Côte-d'Or. La pluie tombe, le soleil rit, le tonnerre gronde, les oiseaux chantent, et tout cela vous peint parfaitement le caractère de nos hôtes et l'état de nos cœurs. Nos jeunes filles, grandes et petites, sont les roses, les lis et les fleurs d'oranger; les femmes mûres sont les forts tilleuls qui donnent des parfums salubres, et les vignes fécondes, et les blés nourrissants; les papas sont la vieille maison à demi délabrée, mais solide, et pleine de souvenirs variés; le tonnerre, c'était cette maladie terrible qui grondait hier et qui n'a point frappé, comme ce tonnerre bon enfant qui, tout en menaçant, s'est contenté de provoquer une pluie bienfaisante dans les champs, et des prières et des larmes utiles dans nos cœurs; et la chanson del'oiseau, c'est le ministre des armes qui commande des culottes rouges aux drapiers que nous aimons. Je vais lui écrire, à ce ministre des armes; je lui con-

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seillerai de vous prendre pour agent iinivei sel '. Puisque vous achetez des tambours, pourquoi n'aclièteriez-vous pas autre chose? Il n'y a plus de difficulté, du moment que le tambour rentre dans la draperie.

Là-dessus il me vient une pensée. Si vos affaires romaines prenaient un développement assez notable, comme je le souhaite, il vous faudrait un sous-agent, et alors qui vous empêcherait d'employer Stanislas, qui est actif, honnête, intelligent, et qui ne se trouverait pas mal de gagner quelque petite commission? Je vous dis ceci entre nous. Si la chose a lieu, qu'elle vienne de vous.

Je ne serai pas à Paris pour l'époque du mariage de M. Daulne. J'en suis fâché. J'aurais voulu me faufiler par là et voir les splendeurs de notre amie Félicie. Dites à M. Daulne que je fais des vœux pour son bonheur, et que ces vœux seront exaucés s'il a l'esprit de se confesser comme il faut, avant d'aller à l'autel, et de recommencer ensuite. C'est là la joie du ménage, parce que c'est là la force et la pureté du cœur.

Adieu, mon très cher ami. Je vous embrasse et Elle aussi. Je vous aime l'un et l'autre très tendrement. Aimez-vous, aimez Dieu, aimons-nous. La vie n'est bonne que par là, et les gens que je vois ici dans leur beau château, qui ne doit pas représenter loin de deux millions, ne sont heureux que

1. Le ministre des armes était Mgr de Mérode, beau-frère de M. le comte de Montalembert et aucieu oflicier de l'armée belge. *

parce qu'ils s'aiment; sans cela les fleurs seraient sans parfums, et le blé et la vigne pousseraient inutilement, et les oiseaux n'auraient de chansons que pour les pauvres diables qui se traînent sur la route et qui n'ont pas de chemise sur le dos, mais qui ont un amour dans le cœur.

Votre ami,

Louis Veuillot.

P. -S. — Pour plus de précautions, je vous envoie la lettre ci-jointe. Faites-la passer par la nonciature.

A M. le comte de la Tour.

Époisses, 13 juillet 1860.

Mon cher ami, Je viens de lire les trois premières parties de ZsamosvarK Tj ai pris grand plaisir. Je m'étais proposé d'en faire trois morceaux, mais j'ai tout avalé d'un coup, et, si j'avais eu le reste, le reste y aurait passé, sans que rien pût me distraire, que la cloche du diner, à laquelle l'honneur commande d'obéir. J'espère que la suite répondra au commencement, que l'intérêt se soutiendra, que les caractères se développeront suivant leur bonne et vraie nature. Je vous loue de donner la majorité aux honnêtes gens. La seule (ou le seul) canaille que j'ai vue jusqu'ici est acceptable et n'a pas à se

1. Roman dont la scène était en Hongrie, pays que M. do la Tour avait habité connue ofllcier dans l'armée autricliienne.

plaindre. La canaillerie est indivisible de l'opinion qu'il représente, et vous lui faites des dons que cette espèce n'a pas généralement. Votre magnat désillusionné est très beau; les femmes qui l'entourent sont très bien, chacune dans son genre, môme la belle. Je crains que Paul ne soit trop parfait et ne tourne au Grandisson. Faites-lui faire quelque noble folie, si vous en trouvez l'occasion. J'aime beaucoup les frères de Croix; un peu de brigandage, c'est là peut-être, plus que le malheur, ce qui donne à la vertu, dans un roman, ce je ne sais quoi d'achevé que Bossuet demande pour elle au malheur. La jeune Hongroise enthousiaste et amoureuse d'un Autrichien est dans la vraie situation intéressante qui convient aux filles à marier. Quand un cœur se chamaille lui-même, il émeut tous les cœurs, tous en étant là plus ou moins. Enfin, les figures épisodiques sont bien touchées, et le colonel chasseur est particulièrement réussi. J'admire comme vous avez su, jusqu'à présent, intercaler vos tableaux et vos paysages et donner un intérêt dramatique à un ^/6m/??. Voilà du bonheur pour un homme qui n'a pas fait son métier de lire des romans !

Pour faire la part de la critique, j'ai trouvé les conversations un peu plaquées quelquefois, partant un peu longues, et, lorsqu'elles sont longues, elles deviennent lourdes. Quelques lignes effacées par-ci par-là les allégeront beaucoup. Il y a une observation en trois ou quatre mots sur les beauxpères valaques, qu'il faut ôter : elle suffirait pour

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ne pas permettre de laisser ce livre dans certaines mains, où il serait très bien sans cela ; c'est comme une statue de satyre dans un paysage charmant et pur.

Sur ce mot de paysage, je passe de Hongrie en Bourgogne et de votre roman à mon histoire. Nous sommes très bien ici. Le château, devenu maison et presque ferme, est très pittoresque, plein de vieux portraits et de beaux souvenirs; il a été édifié par Vauban, dessiné par Le Nôtre, démoli par Robespierre, échancré par Girardin. Il y est resté des autographes de Mme de Sévigné, de Vauban, du grand Gondé;il y est resté des vaches, des quinconces de buis, des parterres de roses, des bouquets de tilleuls, des ceintures de prés. Il y a du lait pour les enfants, du vin pour les vieillards ; il y a de la joie, la bonne sainte joie des mœurs pures et généreuses. Cela va bien. Nos filles font des cabrioles qui me rappellent vos chevaux hongrois.

Adieu, mon très cher ami. Nous vous aimons très tendrement.

Louis Veuillot.

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