‹ Correspondance de Louis VeuillotChapitre 8 sur 73 · J'étais en route pour Rome, et comme la situation du · texte numérisé non relu

J'étais en route pour Rome, et comme la situation du

Je vais être obligé d'enfermer encore une fois Du Lac pendant quelques jours, pour qu'il achève son volume. C'est terrible, car Coquille est parti. Roux et moi, nous nous mettions en quatre, il va falloir nous mettre en six. Il en coûte pour gagner sa vie! J'admire ces braves gens qui ont la liberté d'être humblement loges, humblement vctus, humblement nourris, et qui s'amusent à jalouser nos splendeurs. Ils ne savent pas le prix que nous sommes forcés d'y mettre.

Bonsoir. Je viens de corriger l'épreuve d'un grand article sur M. Chambolle, et voici la marquise de Beauparler qui m'avertit que la soupe est prête. Du Lac est venu dîner ici. Dimanche, grande fête en l'honneur de saint Louis. Je réunis autour de moi, pour vous remplacer, ce qui reste de VUnivers, mais VUnivers tout entier ne me tient pas lieu de vous. Priez bien pour moi le 25. Avez-vous déjà fait connaissance avec votre curé? a-t-il de la religion ?

Je suis allé hier montrer ma tabatière aux Jésuites. Ils m'ont demandé d'où me venait cette merveille; j'ai répondu que c'était le cadeau d'une main souveraine. Quel souverain? Louis-Philippe? Henri V? le Pape? Non, Révérends Pères : madame Veuillot.Vous conviendrez que le mari deMmeLafon n'aurait pas mieux répondu.

journal vis-à-vis de l'archevêque de Paris (Mgr Sibour) et de quelques autres prélats était difficile, on attendait avec impatience des nouvelles de l'audience que sans doute me donnerait le Pape.

A propos d'Henri V, j'ai reçu hier de grandes félicitations de sa part; elles m'ont été apportées par Charles de Riancey qui est allé se montrer à Wiesbaden. J'ai joliment bien fait de suivre le conseil d'Eugène et de ne pas aller me fourrer par là. Riancey est le troisième qui m'apporte des compliments. Les princes voient surtout ceux qui ne vont pas les voir.

A demain. L.

J'ai une lettre d'Eugène; elle est longue et trop importante pour que je vous l'envoie. Le Pape l'a reçu comme il ne reçoit personne. Il a eu son audience le jour même où il l'a demandée ; il l'a eue seul, il l'a eue le soir; enfin, dit notre correspondant, on l'a traité comme l'ambassadeur d'une grande puissance. Le Pape lui a fait beaucoup d'amitiés et de compliments pour lui, pour tous ses « compagnons » et pour le journal ; vous saurez le détail et vous en serez contentes.

Je reçois la lettre d'Elise. Je partirai le soir, certainement. Que n'ai-jé des ailes !

A la me me.

Cour-Cheverny, 11 décembre 1850.

Qu'il fait froid !

A deux heures nous avons trouvé une belle calèche (mais ouverte) qui nous attendait au débarcadère de Blois. Nous y sommes montés devant

nos compagnons de wagon ébahis, et uotî'e cocher, en livrée bleue et argent, a fouette nos chevaux, et, en deux heures, nous sommes au château. Ah! le beau château, ma tantlrclire ! Bon visage d'hôte, bonne table, grand feu, mais grands courants d'air. La cheminée de ma chambre était pleine , et dans un cabinet voisin un grand panier de bois était plein. J'ai vidé le panier plein dans la cheminée pleine, disant à Lafon étonné : Ou verra de quel bois je me chauffe. Lafon a fait ses yeux et m'a demandé pourquoi je faisais ce feu avant de me coucher? — Pour y voir clair en dormant. Tu sais que ce bon Lafon aime à avoir la raison de tout.

Quel excellent ami ! Il ne te vaut pas pourtant. Tu me manques.

Ce matin, j'ai eu bien delà peine à m'habiller. J'ai cependant un domestique intelligent qui est venu faire mon feu à sept heures et qui a compris que je l'aime d'une certaine façon. Il m'a donné des habits parfaitement brossés, mais je ne savais pas où étaient mille petites choses; et pas moyen de me fâcher quand je ne trouvais point ce que je voulais, car tu as fait ma malle avec une perfection rare; rien n'y manquait. Seulement, en déballant, j'avais tout dérangé!

Nous chassons aujourd'hui, et il est convenu que nous détruisons tout.

Tout à toi, ma chère. Que ne puis-je le donner un château comme celui-ci, moins les courants d'air !

Louis.

12 décembre.

Notre expédition n'a rien produit. Lafon seul a vu des lièvres ; il leur a tiré quatre coups de fusil, mais il n'a rien attrapé. Ces diables de lièvres étaient trop près.

Nos hôtes sont parfaits, très bienveillants, très simples, nous laissant à notre aise. Je me trouve au mieux de ce régime. Je ne travaille pas du tout et je suis résolu de ne point travailler. Je laisse mon champ en friche pendant huit jours ; ce n'est pas trop. Le bon Dieu est bien bon de nous accorder ces répits où nos forces en tous sens se rétablissent ; et ceux qui ont des châteaux sont bien bons de donner l'hospitalité aux pauvres gens du troisième étage ; mais c'est encore le bien bon bon Dieu qui leur inspire cette charité.

Une charité plus douce encore que celle de M. de Vibraye, c'est celle de ce bon Lafon. Quel excellent ami! qu'il est égal, complaisant, affectueux ! Je regrette pour toi que tu ne sois pas sa femme ; mais j'en suis bien aise pour moi.

A la même.

Dimanche, juin 1852.

Ma chère M.^thilde, Me voici à Amsterdam, sans autre accident jusqu'ici que d'avoir été très écorché dans les auberges allemandes. Nous sommes arrivés hier

soir après quinze heures de bateau à vapeur et de chemin de fer; nous avons eu la messe ce matin dans une pauvre église à trois étages, mais pleine de pieux fidèles. Nous allons maintenant nous mettre à la recherche de notre ami Cramer, qui va être bien étonné. Ce pays me paraît le plus curieux que j'aie encore vu. Sois tranquille sur Çà et là^ ça ira.

Chère amie, j'ai le cœur gros cependant de voir combien mon absence se prolonge; mais elle sera profitable et elle tire à sa fin. Aujourd'hui et demain à la Hollande, mardi au grand chemin, mercredi à Bruxelles, jeudi soir ou vendredi matin à Paris, c'est-à-dire à Vitry i.

Eugène rentre avec moi ^. Dis-le à Elise 3, mais tâche que V Univers ne le sache pas, afin que nous jouissions de la surprise de ces Messieurs qui le croiront bien loin.

Adieu, ma bien chère femme. La rareté et la brièveté de mes lettres ne te font pas douter de mon cœur; tu verras par mon itinéraire que nous n'arrêtons pas. La facilité des communications fait qu'on ne séjourne dans chaque endroit que le

1. Village à deux lieues de Paris, où sa femme et ses enfants passaient la saison d'été.

2. Nous élions partis ensemble, Louis voulant s'arrêter en Alsace et pousser peut-être jusqu'à Cologne ; moi, aller en Autriche. Une fois en route nous fîmes le même voyage, qui ne fut ni le sien ni le mien.

3. Quelques mois après le mariage de mon frère, alors que bientôt il allait être père, notre sœur Elise, restée jusqu'alors chez lui, était venue demeurer avec moi.

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temps nécessaire pour le voir. Mais je l'avoue que dans les silences du bateau à vapeur et du wagon, mes yeux errant sur la campagne ne voient bien souvent que toi et tes enfants et se mouillent de larmes. Tu m'apparais comme le vrai bonheur, la vraie beauté, le vrai plaisir, bien supérieurs à toutes les richesses que je vais admirer si loin, et qui m'attendent chez moi. Le petit jardin de Vitry, quand tu t'y promènes, me semble de loin le paradis terrestre. Tout le reste n'est que l'exil. Je serais revenu sans passer la frontière si je ne savais par expérience que ces petites excursions, rafraîchissant et renouvelant mes idées, deviennent, après quelque temps, du pain pour tout le monde. Ma plume courra sur le papier quand j'aurai à raconter tous ces spectacles et les sentiments qu'ils font naître, et le Pion se changera en or '.

J'espère aussi que Dieu me fera la grâce d'utiliser ce voyage pour le bien de la religion. J'ai appris beaucoup de choses que je ne savais pas et qu'il est très utile que je connaisse.

Fais mes compliments bien tendres à tous nos parents des deux côtés. Embrasse nos chers enfants. Tu sais comme je te serre dans mes bras et

sur mon cœur.

Louis.

1. M. Pion devait êLre l'éditeur du livre que Louis avait alors en tète.

A In même.

Lundi malin, 21 juin 1S52.

Très chère femme,

Je vois qu'aujourd'hui encore ma journée sera prise et que je ne pourrai pas courir au lieu de mon repos. Je veux du moins y envoyer une bonne nouvelle. Ma lettre à l'évéque d'Orléans^ fait le meilleur effet; je vois cela dans le langage et sur le visage de tous nos amis qui viennent me féliciter. J'espère que tu ne seras pas surprise de ce succès et que je l'ai obtenu près de toi aussi. Je crois qu'à présent la position est améliorée et que nous pouvons voir venir. Si nous périssons, ce ne sera pas sous le mépris. Il faudrait avaler cela encore dans le cas où telle serait la volonté de Dieu, et se contenter d'une bonne conscience. Mais je crois que Dieu voudra bien nous laisser l'honneur. Quand on a de son côté la bonne conscience et l'estime des honnêtes gens, c'est tout ce que l'on peut demander pour ce monde, en attendant le repos parfait et la gloire parfaite dont la justice éternelle payera tout ce que l'on aura pu souffrir de l'injustice passagère d'ici-bas.

Prie Dieu pour que ce pauvre évéque en reste là et ne m'oblige pas à me défendre davantage. Il faut désirer pour lui et pour son caractère qu'il ne

1. Mgr Dupaiiloup avait eulrcjjris une campagne dont il attendait la disparition de V Univers.

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persévère pas dans la méchante affaire où il s'est engagé. Cela deviendrait un scandale et un embarras pour l'Eglise.

Je ne saurais dire, ma bonne Mathilde, combien je suis touché et fier des sentiments généreux que tu m'as montrés dans cette occasion. Mon cœur, appuyé sur ton courage, se sent plus fort, et cette force intime est le plus grand bonheur que l'on puisse éprouver en de telles rencontres.

Adieu, bien-aimée et très aimée. A demain, je l'espère. Tout à toi. Louis.

J'arrête ici cet extrait de la Correspondance de Louis Veuillot avec sa « bien-aimée et très aimée » Mathilde.

A M. Edmond Leclerc *.

Alger, avril 1841.

Louange à Dieu qui a mis de nobles sentiments dans l'àme humaine. Je salue mon ami Ed. ben L. , coff'ret parfumé des secrets du visir, et fleur des lettrés du Grenellistan. Il est brave à la guerre, il est sage dans les conseils, sa taille est celle du palmier, et sa parole en est le fruit excellent.

1. Le premier volume de la Correspondance contient douze lettres adressées d'Algérie, en 1841, à M. Leclerc, secrétaire intime du ministre de l'intérieur, M. Duchâtel. Des notes y indiquent que cette correspondance n'est pas complète. Les lettres qui me manquaient alors ont été retrouvées. Je les donne ici. Je fais de même pour des lettres que mon frère m'adressa à la même époque et qui avaient aussi été égarées.

Beaucoup de cœurs le chérissent : que Dieu le garde et protège ses jours.

Ta mère te nourrit du suc des jujubiers, tu vois sourire la sœur, et tu n'as pas quitté les champs de ta tribu pour aller porter tes regrets dans tous les coins du monde : tu ne sais donc pas que les grandes cités, d'où nous ne voyons plus la fumée de nos gourbis, sont moins peuplées que le désert, car le sable et les vents du désert nous entretiennent de nos aïeux, et nous ne contemplons les joies de l'étranger qu'à travers Panière solitude de notre cœur. Tu ne le sais pas ; ne le sache jamais, et donne au frère que j'ai laissé près de toi, là-bas, sur l'autre bord de la mer, ces lettres attendues comme la source à la halte du soir.

Dis à Mallac, ce parent de la gazelle et du zéphir, que son souvenir est cher au voyageur. On l'aime d'abord, et à mesure que l'on sonde plus d'âmes, on l'aime davantage.

Voilà ce que je t'écris, moi l'ami que tu as dans Alger, la ville bien gardée. Je te prie de m'écrire à ton tour car ta parole est affectueuse et charmante, et me plairait comme une belle corbeille des fleurs et des fruits de mon pays.

Au même.

Alger, 17 avril.

Mon cher Leclerc, Vous avez cent et mille fois raison sur ces malheureux et incongrus chapitres De Rome à

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Naples \ Vous avez parfaitement deviné pourquoi ils sont là. Ils étaient faits en dehors de la pensée de l'ouvrage et avant tout l'ouvrage ; j'étais pressé de partir, il m'a paru qu'ils grossiraient le deuxième volume, je n'ai pas voulu les jeter au fçu ou ailleurs; j'en suis aux regrets. Reprenez tout cela, je vous en prie, coupez, rognez, et merci de tout ce que vous voudrez bien effacer. S'il se peut, faites une petite note de l'éditeur, dites que l'auteur, absent lors de l'impression de son livre, a voulu trop tard effacer des pages antérieurement écrites, et qu'il regrette d'y avoir placées. Je donne les mains à tout, mais particulièrement coupez, coupez, coupez. J'aimerais mieux vingt pages absolument bêtes , que ce plagiat d'Esquiros et de Roger de Beauvoir; et c'est de l'Esquiros, oui, en vérité, c'en est! C'est bien fait, c'est pour m'apprendre ! Voilà ce que l'on gagne à faire de la pacotille, à se dépécher, à bâcler un livre et à le jeter comme un enfant trouvé au coin de la borne. Si la faute n'était que littéraire, je m'en soucierais comme de rien. Mais ces malheureux chapitres sernblent faire de tout le reste un mensonge. Vous dites bien : style de blague et de petit journal ! Le tout mêlé parmi des prières qui sont sérieuses pourtant, j'en prends le ciel à

1. Mon frère avait confié à M, Edmond Leclerc le soin de corriger avec moi les épreuves de Rome et Lorette. — Voir à ce sujet et pour plusieurs des personnes et des faits dont il est question dans celte série de lettres, les notes du premier volume de la Correspondance .

témoin. Et entre nous, quel triste et vrai portrait de l'auteur, qui veut être chrétien, qui ne l'est qu'à demi, qui ne l'est pas, et que le moindre vent dérange de la bonne route pour le pousser dans toutes les ordures de son misérable passé 1 Mais pour me ressembler davantage le livre n'en vaudra pas mieux.

J'ai quelques heures devant moi, je vais voir ce que je puis faire. Pourtant venez à mon secours. Ma confiance est parfaite dans votre goût, et vous voyez bien comme moi que j'ai raison K

Pour vous donner des nouvelles d'ici, je suis très incertain de ce que je dois faire. Je ne puis arrêter dans ma volonté mon départ ni mon séjour. Je vais fermer les yeux et laisser faire aux événements, comme je mettais il y a huit jours, dans les mauvais passages, la bride sur le cou de mon cheval. Le cours des choses est un cheval assez difficile à mener et auquel il faut s'abandonner quelquefois. A la fin tout s'arrange. Je n'en voudrais point aux circonstances qui me mèneraient à vous embrasser un mois plus tôt. Voilà que je vais vous être bien reconnaissant, mon ami. Tout à vous. Louis V.

Recommandez à Thierry - et partout où vous pourrez le livre de mon ami G... Protégez- le

1. Ces cliapitres de Rome et Lorelle, que Louis Veuillot traite si sévèrement, furent en grande partie maintenus et eurent très justement du succès.

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