ETUDE SUR SA VIE XXV
Pour celte nature délicate dont le malheur s'était chargé d'accentuer la mélancolie native, une vie retirée n'était pas sans attraits. Le morne horizon de plaines dont elle était entourée devait lui plaire; elle y trouvait l'image de l'existence calme et détachée après laquelle tant de secousses la faisaient soupirer.
Aussi fallait-il des raisons impérieuses pour l'arracher de sa solitude. C'est ainsi qu'en 1581, nous la voyons au château de Warty* signant au contrat de mariage de l'aîné de ses frères". C'est encore le sentiment d'un pieux devoir à remplir qui l'entraîna à la cour'. Elle y produisit une vive impression. Brantôme nous avoue naïvement que chacun fut fort ébahi de la tenue à la fois gracieuse et digne d'une jeune femme qui avait si longtemps vécu « es pays barbares et rudes » ; « bien dira-t-on, s*empresse-t-il d'ajouter, qu'elle en avoit pris l'habitude ailleurs etcoutumièrement retient-on mieux les premières impressions* . »
A plusieurs mois de là, le Roi, encore sous le charme de cette visite, reçut un message de son allié le prince d'Orange. Le chef de la guerre d'indépendance des Pays-Bas venait d'échapper au pistolet d'un émissaire du roi d'Espagne et ses concitoyens, sous le coup de la terreur, le suppliaient de se chercher une épouse. Ils lui remontraient qu'il était d'âge à pouvoir espérer des enfants. De ses unions précédentes, il n'avait que deux fils dont l'un, prisonnier depuis 1567 en Castille, était à jamais perdu pour la cause à laquelle son père s'était dévoué; que deviendraient-ils s'ils perdaient leur protecteur et avec lui son second fils, son unique héritier, non moins menacé par le démon
* En Picardie.
* Contrat de mariage de François de Coligny et de Marguerite d'Ailly de Pecquigny (Du Bouchet, p. 631 et suiv.).
' La radiation de l'arrêt de flétrissure, prononcé le 37 octobre 1372, contre la mémoire de Tamiral de Coligny, avait été l'une des stipulations de l'édit de Baulieu ; mais elle était restée lettre morte. Tel est le motif le plus probable du voyage de Louise en cour, voyage dont Brantôme {hc, ci/., t'n/rà) ne nous donne malheureusement pas la date,exacte. Au reste ses efforts demeurèrent infructueux. Nous la verrons les renouveler sous Henri IV et cette fois avec succès (voy, ci-après chap. VllI).
* Brantôme, t. VI, p. 303.
XXVI LOUISE DE COLIGNY
du Midi? — Cédant à des instances si pressantes, Guillaume sollicitait du Roi Tautorisation de demander la main de madame de Téligny, que « sa réputation de vertu » désignait à son choix *.
Avec ce flair si fin qu'on retrouve chez Louis XV, son successeur en coupable insouciance, Henri III avait deviné une vraie Française dans cette protestante austère. 11 se hâta de donner son assentiment.
Consultée à son tour, Louise accepta les -propositions qui lui étaient adressées.
On ne saurait trop admirer l'abnégation de la douce créature qui, jeune, belle, riche S honorée de tous dans sa patrie, affronte sans hésiter et Texil dont elle a déjà éprouvé les amertumes et le contact de populations grossières, turbulentes auxquelles des événements récents ont rendu odieux ses compatriotes, pour devenir la compagne d un homme sur Tâge, chargé d'enfants de trois lits différents, à qui ses traverses ont désappris le sourire et dont la tête est mise à prix par le plus puissant monarque de la chrétienté.
La cérémonie nuptiale fut célébrée le 12 avril 1583 à Anvers*. Du fond de la Guyenne, le roi Henri de Navarre, ami d'enfance de Louise, salua cette union qui lui semblait un lien de plus entre les opprimés des deux nations : « je prie Dieu qu'il vous comble « de l'heur et prospérité que vous pouvez désirer, comme par « sa grâce il lui a plu de rassembler de si loin vos vertus « ensemble », écrivait-il au mari*. Souhaits fatidiques ! Lorsqu'ils parvinrent à Anvers, les outrages des habitants avaient contraint les époux de quitter la ville*.
* De Thou, Histoire de son temps {iT2ià\icX\ox\ix2iV\^z\stdLQ 1740), t. IX, p. 56. — Du Maurier, p. 181. — Cf. Correspondance de Louise^ p. 5, n. a et 7 n. a.
2 Elle possédait 600 livres de rente, somme importante pour le temps (Contrat de mariage de Louise et de Téligny, précité).
^ Voy. la note 3 de la page suivante. Le contrat de mariage de Louise et du Taciturne est impr. dans du Bouchet, p. 582.
* Lettre datée du 29 juillet 1583 {Lettres missives de Henri /K, t. I, p. 55 1).
* Du Maurier, p. 147.