ÉTUDE SUR SA VIE XXVII
Ils s'étaient retirés à Delft*, en Hollande, où ils furent d'autant mieux accueillis que la princesse y arrivait enceinte. Le 30 janvier, elle mit au monde un fils qui eut pour parrains les rois de Navarre et de Danemark '.
Vous avez vu parfois, après un violent orage, les nuages s'écarter brusquement et le soleil resplendir, nous apportant sur ses rayons la joie et l'espérance. Cependant ces nuages sont toujours là, noirs et gros de menaces... Pour Louise, hélas! la naissance de Frédéric-Henri de Nassau fut cette embellie trompeuse.
Les affaires des Pays-Bas allaient mal. Dès les débuts de l'insurrection deux partis s'étaient trouvés en présence au conseil supérieur des chefs. Guillaume d'Orange appartenait à la faction française, à laquelle il apportait l'appoint de ses talents et de ses services. Mais l'année précédente cette faction avait reçu le contre-coup des sottises et des perfidies de son auxiliaire le duc d'Anjou, frère de Henri 111. Ceux qui à l'alliance du Roi préféraient celle des princes Allemands des bords du Rhin, n'avaient pas manqué de profiter de l'irritation générale provoquée par la folie d'Anvers pour accuser Guillaume de complicité dans cette entre^ prise déloyale'. La nationalité de sa nouvelle épouse fut un autre prétexte à déclamations furieuses propres à attiser le feu. Les pays wallons firent défection en masse. Ces dissensions, il fallait s'y attendre, favorisèrent les progrès du duc de Parme,
* Ils avaient quitté Anvers entre le 20 et le 27 juillet et étaient arrivés à Delft à la fin de novembre, après avoir fait un long séjour en Zélande (Correspondance du prince d'Or ange , publ. par L. Gachard, t. W,passtm).
* Délibération des États Généraux de cette date [ibid., t. VI, p. 354).
3 Appelé par les États Généraux au commencement de 1582, le duc d'Anjou avait ourdi l'année suivante un complot qui devait lui livrer les principales villes du Brabant et de la Flandre, provinces sur lesquelles lui avait été conféré une sorte de protectorat. L'entreprise avait bien réussi par plusieurs points; mais elle avait échoué à Gand, à Bruges, à Anvers, ses objectifs véritables, et sous les murs de cette dernière place s'était livré, entre les gens de guerre du duc d'Anjou et les miliciens bourgeois, un combat en règle où les premiers avaient été décimés et contraints de rentrer en France dans une débandade complète.
XXVIII LOUISE DE COLIGNY
lieutenant de Philippe II, et avec ces progrès coïncida une recrudescence de complots contre la vie du Taciturne.
Celui-ci sentit son œuvre compromise. Assailli de sombres pressentiments, il composa une sorte d'apologie de sa conduite depuis un quart de siècle * ; son grand cœur s*y révèle tout entier : « Y a-t-il quelqu'un, s'écrie-t-il avec juste fierté, qui se « puisse glorifier d'avoir plus souffert que moi pour planter, « advancer, maintenir les églises? S'il y a eu des villes perdues « de celles que Dieu m'avoit fait la grâce de conserver un temps, « ne Tont-elles pas été pour avoir suivi le conseil qui est trouvé « si bon par mes accusateurs? M'en peut-on montrer au con- « traire une seule perdue de celles qui m'ont obéi? Si tôt que « l'ennemi voyoit mes avis crus, ilcherchoitson proufit ailleurs!» A ceux qui l'exhortaient à négocier son appoiniement avec le roi d'Espagne, il répond : « Quand Dieu me feroit la grâce de me « pouvoir retirer en quelque lieu de sûreté, — et ce nombre « infini de peuple qui s'est opposé à la tyrannie, en quel lieu se « pourroit-il retirer? » Instruit par les leçons du passé, il ne croyait du reste pas Philippe II réconciliable ; l'avenir justifia ses noires prévisions *.
La maison où il logeait à Delft a retenu de son séjour le nom de Prinsenhof. Comme si, par une mystérieuse prescience de l'avenir, il eût compris qu'il lui faudrait bientôt dire adieu à sa femme, à ses enfants, à tout ce qu'il aimait ici-bas, il passait la plus grande partie du jour au premier étage de l'hôtel réservé aux appartements privés; il n'apparaissait guère dans les pièces de réception du rez-de-chaussée qu'à l'heure des repas.
Le lo juillet 1584, vers midi, il traversait, suivi de Louise de Coligny et de trois de ses filles, la galerie-vestibule qui précède la salle à manger d'honneur lorsqu'un homme vint lui dire tout bas quelques mots.
— Je vais vous le faire délivrer, répondit Guillaume; et il passa.
* La longue lettre qu'il adressa à son frère le 18 mari (note suivante).
* Lettres au comte Jean de Nassau, son frère, de juillet 1583 et du 18 mars 158c {Arcb, de la Maison d'Orangây i»« série, t. VUI, p. 220-326 et 339-363).
hTUDE SUR SA VIE XXIX
— A qui parliez-vous là? demanda Louise, dont Tœil, durant ce court colloque, s'était attaché avec une fixité inquiète à Tœil deTinconnu.
— A Tun de mes courriers, François Guyon *, l'envoyé de M. de Schoonewalle, que je renvoie en France. Il me réclamait son passeport.
— Il m'a fait peur, murmura la princesse. Et elle frissonnait en se remémorant la contenance embarrassée, la voix étranglée, le masque blafard du messager.
Guillaume ne fit que rire de cette frayeur.
Une heure plus tard, le premier visage que la princesse avisa en sortant de table fut celui de François Guyon. Il était adossé à un pilier. Son manteau, déroulé, pendait jusqu'à terre. Au bruit des pas, il parut sortir d'un rêve et s'avança. Arrivé près du Taciturne, il s'inclina, rejeta sa cape sur l'épaule, d'un mouvement rapide dégagea des plis sa main droite. Cette main tenait un pistolet...
Avant que nul n'ait eu le temps de l'arrêter, le coup partit.
Le Taciturne porta vivement la main à sa poitrine :
— je suis mort. Mon Dieu ! aie pitié de ce pauvre peuple ! Telles furent les dernières paroles du libérateur des Pays-Bas.
L'instant d'après il expirait dans les bras de sa femme ^
* C'était le nom qu'avait pris Ballhazar Gérard pour se présenter à Noël de Caron, seigneur de Schoonewalle, l'ambassadeur des Provinces-Unies en France; voy. les curieux documents impr. au t. VI de la Correspondance du prince d'Orange,
' Toute cette scène est tirée du Discours du meurtre commis en la personne du trh illustre prince d'Orange (Delft, Hendriex, 1584, in-4''), composé par le ministre Villiers, secrétaire du prince et témoin oculaire.
XXX LOUISE DE COLIGNY
Pendant plusieurs jours, on craignit pour la raison de la princesse. « Quasi mourante en Texcès de sa douleur », elle répète sans cesse dans les sanglots :
— Mon Dieu ! mon Dieu ! donne-moi la patience !
L'insomnie brise une à une toutes les fibres de son être. En son délire fiévreux, elle voit toujours son mari s'abattant sur les dalles; elle se sent partout suivie de son regard demi-cteint * ; elle entend le bruit mat des balles s'enfonçant dans la muraille" après avoir accompli leur œuvre. A ces funèbres visions s'ajoutent d'autres souvenirs dont le temps n'a pu atténuer l'horreur : elle évoque les ombres de ses chers morts de la Saint- Barthélémy ^
Désormais plus ne quittera l'habit de deuil.Avant Henri IV et plus sincèrement elle pourra dire : « La racine de mon cœur est morte, elle ne rejettera plus ^ >? Tous ses soins convergeront vers un seul but: inspirer au petit peuple^ qui l'entoure le respect de celui qu'elle pleure ; et sa pire amertume, au sein de la détresse, sera de voir tomber dans l'oubli de glorieux services®.
A ses maux va en effet s'ajouter le dénûment. Autrefois, dans leur reconnaissance intéressée, les Provinces-Unies avaient
^ (( Il (Je prince) ne dit plus mot; il regardoit Madame la princessed'un œil fort piteux... » {Discours du meurtre, déjà cité).
* « On montre encore aux étrangers les marques de ces balles, qui entrèrent dans la pierre de taille d'une porte... » (Du Maurier, p. 1 1 1).
3 Tout ce qui précède est emprunté à Joseph de La Pise (Tableau de Vbistoirs des princes et de la principauté d* Or ange, p. 546).
^ Lettre à sa soeur la duchesse de Bar sur la mort de Gabrielle d'Estrées {Lettres missives de Henri ly, t.V.p.112).
B Une de ses expressions favorites dont on trouve de fréquents exemples dans ses lettres intimes (voy. notamment les n<>» CIIl, CXXX, CLIII de la Correspondance),
« Voy. entre toutes sa lettre du 3 juin 1588 (Correspondance, n* XXVli).