‹ Correspondance de Louise de Coligny, Princesse d'OrangeChapitre 31 sur 48 · ÉTUDE SUR SA VIE LXV · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR SA VIE LXV

Elle retourna vers Maurice et lui répéta m Dt pour mot les remontrances de Barneveldt. Elle ne chercha point à cacher l'impression qu'elles avaient produites sur son esprit; éclairée, dit-elle, par l'expérience du Grand-Pensionnaire, elle voyait clair à présent; et elle supplia Maurice de renoncer à ses plans, de ne pas courir à sa perte.

Le prince l'écouta en silence. Mais son sourire contraint démentait ce calme apparent ; et à l'expression haineuse du regard Louise put comprendre qu'il ne lui pardonnerait jamais d'avoir déçu ses rêves de grandeur*.

11 faut bien avouer que Louise de Coligny ne fit pas ici preuve de la pénétration, de la sagacité, auxquelles en maintes circonstances nous avons rendu hommage. Elle se laissa, pour employer un mot connu, retourner comme un gant par la plus fausse des argumentations.

Barneveldt la savait habituée par éducation au principe d'obéissance à un seul, qui régissait alors l'Europe entière, saut les Provinces-Unies et les cantons Suisses. A sa communication, moins inattendue qu'elle ne le supposait — carde longue date il avait percé à jour les secrètes pensées du prince, — il n'eut garde delà heurter de front, de lui déclarer que, républicain sincère, il ne voulait pas de roi en Hollande.

11 s'agissait à la fois de lui refuser son suffrage et de la détacher du parti de Maurice.

Les rébellions du peuple contre ses comtes souverains au Moyen-Age, son enthousiasme à secouer le joug de Philippe 11, le souvenir des atrocités commises par le duc d'Albe, « qui leur ramenoit incessamment sous les yeux Timage des tyrannies passées », voilà sur quoi il basait sa conviction que les Hollandais, <c s'étant soustrait à l'obédience d'un puissant roi et jouissant d'une glorieuse liberté acquise par la force des armes, ne sauroient se résoudre à souffrir la domination d'un étranger (2) ».

Purs sophismes 1

Originaire, il est vrai, d'Allemagne, la Maison de Nassau avait

* Du Maurier, p. 189.

* Du Maurier, p. 184-188 (passage déjà cité).

acheté des Pays-Bas ses grandes lettres de naturalisation en dirigeant la guerre d'indépendance. Les abus de pouvoir des anciens comtes, l'oppression et les sévices de leurs successeurs Charles-Qyint et Philippe 11, non le fait de porter couronne, avaient provoqué des soulèvements et en dernier lieu l'insurrection de 1567; d'ailleurs, lorsque le Taciturne avait été tué, n'était-il pas sérieusement question de restaurer pour lui le titre héréditaire de comte de Hollande avec toutes les prérogatives y attachées autrefois*? Non, les Provinces-Unies ne ressentaient pas pour leur forme actuelle de gouvernement l'attachement que leur attribuait Barneveldt et, dans la suite des âges, elles devaient faire justice éclatante des utopies d'un autre Grand-Pensionnaire, Jean de Witt, qui, dans une passe critique, avec les meilleures intentions du monde, conduisait son pays droit au gouffre*.

La fatale condescendance de Louise aux idées de Barneveldt allait devenir pour elle la source de nouveaux maux.

Rendus par la trêve à une tranquillité oubliée depuis trente ans, les Pays-Bas dépensaient leur activité dans des discussions théologiques. Du Maurier les en raille agréablement : « Tous ces pasteurs, dit-il, mettoient sous les pieds la charité, fondement du christianisme. Au lieu d'instruire le peuple à la vraie piété, et d'expliquer la parole de Dieu qui ne respire et ne dicte que la paix, ils s'amusoient à traiter des sujets subtils où le vulgaire ne peut rien comprendre. Ils employoient de part et d'autre tout leur esprit et toute leur science à faire paroître leurs adversaires ridicules, déployant contre eux plus d'injures que de raisons* ». Peu à peu, ils s'étaient divisés en deux camps sur la question de savoir « si Dieu a décidé par un décret éternel quels hommes devaient être sauvés et quels damnés^ ». Ces querelles byzantines se seraient apaisées d'elles-mêmes si Maurice, qu'elles laissaient

» Kervyn de Lettenhove, Les Huguenots et les Gueux, t. VI, p. ^36-538. s Consulter là-dessus le beau livre de M. Anlonîn Lefèvre-Pontalis : Jean (U IViti; vingt amUes de république parlementaire, ' Du Maurier, p. 269.

^Ibid.fp. 270, 371.

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