LXVIII LOUISE DE COUGNY
Une autre fois, il lui disait à mi-voix en désignant d'un geste de désespoir Féglise déserte :
— Puis-je prêcher aux chaises?
Les yeux de la princesse s'emplirent de larmes. Elle pressa dans ses mains la main du pasteur :
— Si vous continuez à prêcher, mon fils et moi assisterons toujours à vos sermons en dépit des synodes*.
En persécutant les Arminiens, Maurice avons-nous dit; n'avait qu'un but : créer des soucis et des embarras à ceux qui les favorisaient ouvertement, à Louise de Coligny et à Barneveldt. Une généreuse imprudence de ce dernier lui fournit des armes pour parfaire son œuvre. Le Grand-Pensionnaire ayant proposé de faire défendre à tous ministres et professeurs de théologie de parler dans les académies ou en chaire sur la prédestination, à tous imprimeurs et libraires de livrera la publicité des ouvrages ayant trait à la matière, les libellistes à la solde du prince se déchaînèrent contre lui. Us l'accusèrent de chercher, de connivence avec le cabinet de Madrid, à restaurer 1' « inquisition et la religion romaines». De ce débordement de calomnies et d'outrages Barneveldt se plaignit aux Etats de Hollande, <c ses juges et seigneurs naturels», qui le prirent sous leur protection. Maurice alors leva le masque. Au nom des Etats Généraux, il fit dissoudre les États de Hollande, chasser de leurs sièges les magistrats municipaux qui n'étaient pas ses créatures et emprisonner au château de La Haye Barneveldt, ainsi que les pensionnaires de Leyde et de Rotterdam et le secrétaire des Etats d'Utrecht, sous la prévention de crime de haute trahison *.
Dans les derniers jours de Tannée 1 6 1 8, le synode de Dordrecht condamna les doctrines d'Arminius comme scandaleuses et tendant à rétablir le papisme. Résultat prévu d'avance : car les synodistes étaient tous Gomaristes avérés. Wtembogaert et les plus compromis de leurs adversaires n'avaient pas attendu pour s'expatrier la sentence qui enveloppait dans une même proscri-
* Brandt, loc, cit.
* DuMaurier, p. 273-282, 368.
ÉTUDE SUR SA VIE LXîX.
tion leurs opinions, leurs personnes et celles de leurs adhérents *. La dernière clause était surtout dirigée contre la princesse d'Orange. Mais c'était mal la connaître que de la supposer capable d'abandonner ses amis dans la détresse. Si elle n'ouvrit pas toutes grandes les portes de son palais aux sectaires traqués comme des bêtes fauves, c'est que, loin de demeurer « un abri au milieu des tempêtes' », il était pour eux ce qu'est l'arbre isolé dans la plaine au voyageur menacé par la foudre, le plus dangereux des refuges : la lettre qu'elle écrivit à Wtembogaert est un modèle de sympathie affectueuse à une noble infortune'. Dans la correspondance intime de la princesse aucune allusion aux événements qui se succèdent ou se préparent*. Elle semble se ramasser sur elle-mê.me pour l'effort suprême.
Le moment tant redouté arriva au printemps de 1619. En avril, le tribunal extraordinaire constitué par Maurice pour juger les accusés de haute trahison, fit comparaître Barneveldt à sa barre. L'éloquente défense de ce dernier, l'intervention de l'ambassadeur de France, qui communiqua aux juges plusieurs messages du Roi les invitant à la modération, les supplications de la princesse d'Orange, tout fut inutile. 11 rendit le 1" mai un arrêt condamnant Barneveldt à la peine capitale.
Une dernière démarche restait à tenter. En sa qualité de statbouder, Maurice avait droit de grâce. Louise alla se jeter à ses pieds. Elle lui représenta l'âge du Grand-Pensionnaire, sa longue et honorable carrière. Elle lui rappela que, en 1584, lorsqu'il s'était agi de donner un successeur au Taciturne, il avait contribué pour beaucoup à faire investir le fils des charges et dignités du père Elle essuya un refus glacial jet ironique.
Le 12 mai, la tête de Barneveldt tomba sous la hache ^
> !bid,y p. 383 et 284.
i Du Plessis-Mornay à Louise de Coligny, 20 octobre 16 16 (Afi/i». et Corresp. ; éd. in-4% t. lU, p. 1012).
» Corrâspondance^ r\' CLXXXll.
^Ihidy nO'CXXVllI, CLXXXl, CLXXXIll, CLXXXVII.
5 Du Maurier, p. 284, 28$, 364, 365, 369, 370; — Cf. Brandt, loc, ciL
Si maître de soi qu'on puisse être, il arrive un moment où la mesure est comble, où l'indignation déborde. La princesse d'Orange protesta publiquement contre l'infamie qu'elle n'avait pu empêcher. Elle visita M"'*' de Barneveldt dont le stoïcisme en cette terrible épreuve égale les plus beaux traits de l'antiquité*. 11 lui arriva même de dire que son beau-fils aurait dû toujours regarder le Grand-Pensionnaire comme un second père.
C'étaient autant de critiques que l'orgueil violent et vindicatif de Maurice n'était pas disposé à souffrir. La pauvre femme devint dès lors le point de mire d'incessantes, d'insupportables tracasseries . A peu près délaissée de son fils qui se réservait, <c ayant ses considérations particulières ' », — considérations d'intérêt faciles à deviner — , privée en Hollande de tous ses vieux amis, ravis l'un après l'autre à son affection par la mort ou l'exil, très affaiblie par la maladie*, sentant sa fin approcher, elle résolut de retourner en France afin de mettre ordre à ses affaires *, mais sans doute
' A ceux qui lui insinuaient qu'en implorant elle-même le prince Maurice elle obtiendrait peut-être la grâce de son mari, elle avait répondu : — Est-il donc coupable pour que je demande sa grâce ?
* Brandt, loc. cit,
' « M™^ la princesse votre belle-mère a communiqué à la cène au temple François; mais non encore M. le prince Henry qui a ses considérations particulières »y écrivait à la duchesse de La Trémoille» Swertz, son représentant en Hollande, le 7 janvier 1619 (Autographe conservé au Cbartrier de Tbouars),
* « Je suis extrêmement aise de quoi Madame votre belle-mère est quitte de sa « maladie, car j'avois été bien en peine d'elle. Je désirerois bien autant que vous, « Madame, qu'elleftt un voyage en France; car je crois qu'elle s'y aimeroit mieux « que là où elle est» (Anne de Rohan à la même, 9 février 1619; lettre autographe conservée ihid,).
* « Pour quelques trois ou quatre mois que je pourrai être en France... » (Correspondance, n» CXCl).