CLXXXV
A madame de La Trèmouille.
20 février 1619.
ADAME ma fille, je m'imagine que, vous avez passé ce jour de Carême-Prenant (1) avec plus d'allégresse que nous n'avons fait ici, qui n'avons nul sujet de joie; et vous à Sedan êtes pleins d'allégresse, puisque dimanche (2) étoit le jour du mariage de vos chers enfans (3). Dieu veuille bénir cet heureux hyménée, et vous rende dans neuf mois grand'maman I Ce nom vous sera plus agréable que de La Belle Dame Toute d'Or. Celle qui vous a baptisée de ce nom (4) est extrêmement malade d'une grande fièvre continue depuis trois jours. J'en suis en peine parce que j'aurois un extrême regret de la perdre, car c'est tout mon petit plaisir, devenant tous les jours plus jolie. Voilà que l'on me dit que la petite vérole commence à lui sortir, qui me fait espérer qu'elle pourra réchapper; mais me voilà comme pestiférée en ma maison, car vous savez comme ce mal est à craindre : partant chauffez bien cette lettre en la lisant. On nous dit que l'on fait courir à Paris force mauvais bruits sur la mon de feue M"*** la princesse d'Orange, et que le pauvre La Grange (5) en est en peine. Vous qui êtes plus près
(1) Le mardi-gras, qui tomba cette année-là le 20 février; ce qui nous donne la date de la lettre.
(2) Le 17 février.
(3) La date du 19 janvier, donnée par le P. Anselme (t. IV, p. 171), n« peut donc être que celle du contrat et non pas du mariage.
(4)Cf5«/>rà, p. 319, n. 3.
(5) M. Marchegay suppose qu'il s'agit du fils de François de La Grange, seigneur de Montigny, maréchal de France. Cela nous paraît douteux, car, Louise de Coligny n'aurait pas dit ce pauvre La Grange^ mais ce pauvre Mon-
en pouvez savoir la vérité, et nous obligeriez de nous l'apprendre. Je suis un peu en alarme de cette maladie que j'ai chez moi; qui me fait finir tout court, en baisant les mains en toute humilité à toute votre bonne compagnie.
{Le monogramme.)
Autographe. Chartricr de Thouars. — Impr. ibid,, n» 6^.
CLXXXVll A madame de La Trémoiile.
33 février 1619.
HADAME ma fille, je reçus il y a quelques jours un paquet de votre part, où il y avoit seulement un petit mot pour moi. Le reste étoit pour le précepteur de Monsieur voire fils, qui me dit que c'étoit l'avis que vous lui donniez de la mort de M"*' la princesse d'Orange et le commandement que vous lui faisiez d'en prendre le deuil. Auparavant vos lettres nous avions reçu cette nouvelle, et M. le prince d*Orange avoit prononcé son arrêt de n'en point prendre le deuil, quelques raisons que je lui pusse dire pour l'y émouvoir. Et outre ce qu'il n'y arien qu'il haïsse tant que le deuil (i), vous savez que, quand il a mis une opinion en son esprit, il est impossible de lui ôter ; ce. qui nous fit résoudre, au comte Guillaume et à moi, que votre fils ne le devoit donc pas prendre, parce que cela feroit faire beaucoup de jugements qui ne seroient pas à propos ; ce qui
simr de La Grange^ en parlant d'un gentilhomme. Nous sommes plutôt tenté d*y voir quelque serviteur de la défunte princesse.
(i) Au rapport de Du Maurier {Mém. de HolL, p. 343}, le prince Maurice portait toujours le même costume: pourpoint de soie brune brodé d'or; hautde-chausses et bas bruns, manteau de velours brun; chapeau de feutre brun.
nous a fait, après votre commandement, continuer encore en notre premier avis ; et Monsieur mon beau-fils m'a donné la charge de vous en faire les excuses de votre fils, afin que vous ne preniez à désobéissance s'il n'a fait ce que vous lui commandiez. Mais, mon Dieu ! chère fille, que dites-vous de cette mort? On nous dit des choses sur ce sujet que je ne veux croire. Je vous ai déjà suppliée, comme je fais encore, chère fille, de me mander la vérité de cette histoire. Il importe de beaucoup à votre aîné de la savoir, et vous l'obligerez grandement de lui faire entendre. 11 sait bien l'intérêt que vous avez qu'il ne soit su qu'il en ait appris quelque chose de vous(i), mais vous savez combien il est discret et secret. Ce gentilhomme m'a promis de vous rendre fidèlement cette lettre, c'est pourquoi je vous écris librement, m'assurant qu'autres yeux que les vôtres ne la verront. Je baise vos mains en toute humilité, et prie Dieu de vous donner tout l'heur et prospérité que vous souhaite votre maman.
{Le monogramme.)
Je vous rends mille et mille grâces du beau livre que vous m'avez envoyé de M. du Moulin (2).
C'est le 22 de février.
Autographe. Chartrier de Thouars. — Impr. ihid,^ no 64.
(\) Malgré des dénia ndw's si pressanies, il est fort douteux que ces renseignements aient été donnés par écrit. M.
(2) Pierre du Moulin, né en 1568, grand controvcrsiste français. — Le « beau livre » dont parle Louise de Coligny doit être la 2« édition (Paris, 1612, in -8") de sa Défense de li/qy catholique.
PRINCESSE d'orange 325
CLXXXVIll
A madame la duchesse de La Trémouille.
Vers avril 1619.
HADAME ma fille, il n'y avoit point d'apparence que vous vissiez arriver M. de Boissise (i) sans recevoir de mes lettres, bien que dans peu de jours je pense vous écrire plus amplement par Waufin, que je renverrai en France, que J'ai été fort étonnée de voir arriver ici sans m'apporter de vos lettres. J'en viens de recevoir une par le sieur de Lambert (2), je vois bien que vous avez l'esprit aussi agité à Paris que vous l'aviez en Hollande, et certes non sans cause, car c'est un grand malheur de voir la France aux termes où elle est (3). Dieu veuille toucher les cœurs à la paix et non à la guerre I
Pour ce qui se passe ici, vous verrez M. de Boissise, qui vous contera l'état où il nous laisse. J'ai beaucoup de regret de le voir partir avec si peu d'occasion de contentement ; toutefois cela ne l'empêchera point d'apporter le bien en tout ce qu'il pourra, car vous connoissez sa prud'hommie. Dieu soit loué de ce que la maladie de Monsieur le Prince (4) n'a pas été longue durée. Beaucoup espèrent sa prompte liberté; j'en prie Dieu de tout
(i)Jean de Thumery, ambassadeur de France près les États-Généraux, naguère relevé de ses fonctions.
(2) Capitaine des gardes de Frédéric-Henri de Nassau. M.
(3) Les tiraillements intérieurs avaient succédé aux guerres civiles, depuis Tarrestation de Condé (v. note suivante) : mais la France n'en était pas plus heureuse.
(4) Condé, la cheville ouvrière des troubles de 1614 et 1615, avait été conduit à la Bastille, le 1" septembre 1616, et ensuite transféré à Vincennes; sur sa détention, lire le troisième volume du bel ouvrage de M. le duc d'Aumale, V Histoire des princes de Condé.
mon cœur, et qu'il vous donne toute prospérité. On m'a dit un serviteur qu'a M'^' de La Trémouille (i), mais je lui en veux faire la querelle à elle-même par mes lettres.
{Le monogramme.)
Autographe, Chartrier de Thouars. — Impr, iW*/., n«> 65.
A madame la duchesse de La Trémouille.
29 juillet 16 19.
HADAME ma fille, vous pouvez penser si ce laquais iroit les mains vides pour vous, l'envoyant trouver votre frère, lequel j'espère qu'il trouvera sur son retour d'Orange (2), et à mon avis qu'il le pourra trouver ou à Châtillon ou à Château-Renard, où il doit passer à son retour. Je désirerois bien que le Roy fût à Fontainebleau ou à Paris, afin que votre frère n'eût point à aller si loin que Tours pour trouver Sa Majesté, qui lui a fait l'honneur, et toute sa cour, de lui faire un si bon accueil à son passage qu'il est bien obligé d'y repasser à son retour (3). Particulièrement il m'a mandé que Monsieur votre fils l'a logé et traité si bien qu'il n'a jamais voulu qu'il prît autre logis que le sien et qu'il l'a grandement obligé. En cela il montre son bon
(1) Les noms des prétendants à sa main sont restés inconnus. La première condition était d'appartenir à la religion réformée. M.
(2) Frédéric-Henri allait prendre possession de la principauté d*Orange au nom de son frère Maurice; cf la lettre de M™« de La Trémoille imprimée cidessous.
(3) Le Roi était parti le 7 avril de Paris, « pour aller sur la rivière de Loire où ses troupes s'acheminoient » ; il atteignit Tours le 28 mai (Bassompierre, t. II, p. 144 et notes).
naturel d'aimer tout ce qu'aime Madame sa mère (i). Ce sera un grand heur pour mon fils s'il peut trouver Madame de Bouillon et Madame votre belle-fille à Paris, comme j'ai vu par vos lettres que vous l'espérez. Nous sommes étonnés ici d'être si longtemps sans avoir des nouvelles de Paris, et moi particulièrement des vôtres. Je n'ai point eu de celles de votre frère depuis Tours, et crois que vous en aurez pu savoir ou de Lyon ou d'Orange. Si cela est, chère fille, je vous supplie m'en faire part et des vôtres, s'il vous plaît de celles de Monsieur le Prince et de Madame la
(1) Le duc Henri de La Trémoille ne faisait que se conformer aux instructions de sa mère, données dans une lettre que voici :
A tnonfik le duc de La TrimouJfe.
« Mon fils, j'ai cru vous devoir donner avis de l'arrivée de Monsieur le prince « Henry, mon frère, qui s'en va trouver le Roy. Il s'en va en Orange et envoie « tout par le droit chemin. Il étoit venu en poste, mais il s'est blessé en une « cuisse, tombant de cheval, et cela lui fait prendre un carosse, mais il aura bien « besoin du vôtre pour ses visites. Je vous prie donc, mon fils, de lui rendre « toutes sortes de soins ; et, n'ayant pas son train, vous lui offrirez votre table. « Je crois que l'obligerez de venir au devant de lui en votre carosse, pour ce que « le sien ne sera si honnête ; môme peut être se mettra-t-il sur l'eau. Je vous « en ai donné avis, afin que fassiez qu'il soit bien reçu et même en parliez à « M. du Mayne, afin qu'il reçoive contentement. Il va établir votre cousin de « Portugal pour gouverneur d'Orange. Je vous prie aussi qu'il le soit bien de « vous, et vous me ferez un très grand plaisir.
« J'ai ouvert une lettre de votre femme que M. de Larmeraille me donna : « c'est en rêvant. Je crois que vous aurez reçu trois de mes dépêches. M. de La « Forest m'a apporté de vos nouvelles. Je loue Dieu de votre bonne santé et « vous embrasse de tout mon cœur.
(Ici un monogramme formé de deux C etUr elaeis.)
« Vous vous pouvez servir de Chauveau, qui est fort connu de mon frère. « Le 4 juillet. »
Autographe. Chartrier de Thouars.
« M. du Mayne », est le même prince que nous avons vu figurer dans une note précédente sous le nom de duc d'Aiguillon; son père, le gros Mayenne, était mort le 4 octobre 1611 (Bouille, Hist. des ducs de Guise, t. IV, p. 362).
« Votre-cousin de Portugal », désigne évidemment le fils aîné de dom Emmanuel de Portugal et d'Emilie de Nassau.
Princesse, que je m'imagine à cette heure devoir être accouchée. Je prie Dieu qu'il lui donne un beau fils (i^, et à moi la continuation de votre bonne grâce.
{Le monogramme.) Ce 29 juillet.
Je vous supplie, mandez moi si vous aurez avisé sur le voyage de Chelandre (2) et de cette autre fille que je vous mandois qui pouvoit venir avec elle.
Je vous supplie prendre la peine de bailler mes lettres à M"** de Ricey et de Beringhen (3).
Autographe. Chartrier de Thouars. — Impr. ibid.^ n» €6.
(i) La princesse de Condé, qui était allée partager à Vincennes la captivité de son mari, n'accoucha que le 27 août d'une fille, Anne-Geneviève, qui fut la belle et audacieuse duchesse de Longueville, l'héroïne de la Fronde (Duc d'Aumale, loc, cit.).
(2) Sans doute une fille ou tout au moins une parente du poète Verdunois calviniste Jean de Schelandre, attachée au service de la duchesse de Bouillon ou de la jeune duchesse de La Trémoille, sa fille. — Sur ce Schelandre on pourra lire une bonne étude de C. Asselineau {Notice sur J, de Schelandre (i 585-1635) ; Alençon, Poulet-Malassis, 1856, in-8^) ; à consulter aussi Les théories dramatiques de Schelandre par M. F. -A. Anlard (Poitiers, 1883, in-8*).
(3) Madeleine Buno, femme de Pierre de Beringhen, seigneur d'Armainvilliers, premier valet de chambre de Henri IV (La Chesnaye des Bois, art. Bèringheii).
PRINCESSE d'orange 329
CXC (l)
A madame, madame la duchesse de La Trémouille.
Août 1619.
fermer mon paquet. Je la vous envolerai pour lui faire tenir, car je crois que ladite Ferrandière (2) n'est pas loin de Paris. Souvenez-vous, ma chère fille, de m'écrire incontinent que vous aurez reçu cette lettre, car je vous assure que je suis bien en peine de votre frère, ayant appris que sa blessure (3) est beaucoup plus grande qu'il ne me Ta mandé par ses lettres, et que j'ai une extrême crainte que le chemin Tait empirée. Mandez-moi aussi, s'il vous plaît, le chemin qu'il aura pris au partir de Paris, car si le Roy est à Poitiers (4), comme on me le mande, c'est bien pour alonger son voyage. Je m'assure que vous n'aurez pas manqué à lui représenter que cette chute lui doit servir d'avertissement pour se bien recommander à Dieu soir et matin.
A toutes heures je le supplie qu'il nous ait tous en sa sainte garde. Je vous rends mille grâces du beau livre que vous m'avez envoyé, à quoi je prends un extrême contentement. Que je sache si vous êtes guérie de votre gratelle (5) ; car M. du Maurier m'a dit que vous en étiez encore tourmentée.
{Le monogramme.)
Autographe. Chartrier de Thouars. — Impr. ibid.^ n» 67.
(i) Il n'a été retrouvé de cette lettre que le second feuillet contenant l'adresse. M.
(2) Maison où il av^it été transporté après sa chute. M.
(3) Cf la lettre précédente.
(4) C'était une fausse nouvelle. Après avoir séjourné à Tours pendant les mois de juin, juillet et août, le roi venait de reprendre la route de l'Ile-de-France ( Bassom pierre, t. Il, p. 146).
(5) Ou m'iQUX grattc/fâ ; sorte de gale.
A madame, madame la duchesse de La Trémouille, la douairière.
La Haye, 7 mars 1620.
HADAME ma fille, j'ai appris par des lettres que M"* de Chelandre a écrites à sa fille que vous étiez à Paris, de quoi je me réjouis bien fort étant en espérance, avec Taide de Dieu, de vous y voir bientôt, car je n'attends pour partir que de savoir que j'y aie un logis; car je crois bien que je ne pourrai pas loger en celui de M"*" de Ricey, parce qu'elle m'a mandé qu'elle étoit contrainte de le vendre, je serois bien aise d'être logée près de vous. Je mande à celui qui fait mes affaires à Paris qu'il en communique avec vous, et vous supplie. Madame ma fille, de lui en donner votre avis. On ma dit qu'il y a des gens qui ont loué celui de Monsieur de Bouillon. Si cela n'étoit point, je le supplierois de me le prêter pour quelque trois ou quatre mois que je pourrai être en France. Or je remets le tout sous votre bonne conduite et prie Dieu, Madame ma fille, vous donner heureuse et longue vie.
A La Haye, ce 7 de mars.
Autographe. Chartrier de Thouars — Impr. ibid. , no 68.