‹ Correspondance de Louise de Coligny, Princesse d'OrangeChapitre 8 sur 48 · ÉTUDE SUR SA VIE XVU · texte numérisé non relu

ÉTUDE SUR SA VIE XVU

Il ne tarda pas à porter la peine de son courage. Le 22 août (1572), on le rapportait sanglant en son logis, frappé de quatre balles. Le meurtrier n'était autre que Maurevel, le tueur du Roi^ — comme il se plaisait à s'intituler — ou plutôt le tueur de la Reine-mère^.

Les protestants ne se méprirent en effet qu'à moitié sur le véritable instigateur de Varquebusade, S'ils accusèrent ostensiblement les Guises, désignés à leurs soupçons par la haine dont ils poursuivaient depuis dix ans l'amiral, on ne saurait douter que ce ne fût simple jeu de leur part, et, à leur attitude durant l.i visite dont le Roi honora l'illustre blessé — démarche à laquelle elle eut l'audace de se joindre —, Catherine de Médicis se senlit découverte. Charles IX se montrait exaspéré du guetapens du cloître Saint-Germain l'Auxerrois. 11 avait commis à un calviniste le soin de rechercher les coupables; il écoutait avec bienveillance ses coreligionnaires répétant par la ville et au Louvre même :

— Si on ne nous fait justice, nous nous la ferons.

Tout indiquait du reste chez Sa Majesté le désir ardent de la faire, et « si terrible qu'il en seroit mémoire à jamais »^

Pendant lestrente-sixheuresquisuivirentl'attentat, ni Louise de Coligny ni son mari ne quittèrent le chevet de l'amiral. Quelques esprits chagrins ayant insinué que les protestations de Charles IX

' 11 touchait pension, dit Brantôme (t. IV, p. 251), « comme si ce fust été le tueur du Roy, non pas pour tuer le Roy, mais gagé par Sa Majesté pour tuer les autres ».

* C'est ainsi qu'ayant tué « proditoirement»,en octobre 1569, son bienfaiteur, le sire de Mouy, un des plus braves capitaines huguenots, il reçut les félicitations publiques du duc d'Anjou, le plus aimé des fils de Catherine (Brantôme, t. VII,

* Les documents abondent sur ce dramatique épisode. A consulter entre tous la relaiione de l'ambassadeur vénitien Giovanni Michieli (ap. Rela^ioni dfgVambasciatori Veneti nel sccolo A'K/^, publ. par E. Albéri, i» série, t. IV, p. 295-297 ; cf., pour le caractère et l'importance des rela{iont\ Armand Baschet, La diplomatie Vénitienne : les princes de VEnrope auXVl^ siècle), le Réveil-matin des François et de leurs voisins (Edimbourg, 1574, in-S*») et les Mémoires précités de Tavannes.

XVIll LOUISE DE COLIGNY

manquaient peut-être de sincérité, Téligny se récria et se fit le garant de la parole royale. Dans la soirée du 23, il affirma davantage encore sa confiance en refusant les services de plusieurs gentilshommes qui s'offraient à veiller la nuit sur la personne de Coligny : les accepter, c'eût été faire injure au Roi et suspecter sa bonne foi, puisqu'il avait à cet effet envoyé des arquebusiers de sa garde particulière. Peu d'instants après Louise et son mari se retiraient dans l'hôtel voisin où ils avaient fixé leur résidence *.

Minuit sonnait*.

C'était l'heure où Cathetine arrachait à Charles IX l'ordre d'égorger en masse les réformés' !

Au petit jour, Téligny est éveillé en sursaut par des décharges de mousqueterie. 11 se précipite à sa fenêtre. La rue est remplie de bourgeois armés, croix blanche au chapeau, les yeux fixés sur l'hôtel Coligny, comme fascinés par un émouvant spectacle. Saisi d'appréhension, il s'élance dans sa cour, dresse une échelle contre le mur qui la sépare de celle de l'amiral, l'escalade...*.

Au pied du balcon central gît, inanimé, un vieillard souillé de boue et de sang. Auprès, trois gentilshommes, deux cuirassés et casque en tête ; celui du milieu revêtu d'un riche costume de cour. L'un des premiers est penché sur le cadavre, lui «torchant» la figure de son mouchoir. Toul à coup il se redresse :

— C'est bien lui.

— Je suis vengé, s'écrie le second seigneur en armure. Et, s'avançant, il frappe le mort du pied; puis il se retourne

vers le populaire :

* Casparis Castelhnii, tnagni quondàm admiraîliû vita, attribuée à François Hotman (s. /., 1575, in- 12), in fine.

« Ibid,

3 Rela{ionâ précitée de Michieli.

* Note transmise à la reine d'Angleterre par son ambassadeur, Walsingham, dont M. de La Perrière a publié la traduction dans Le XVI^ siècU et les l^aloiSf p 324.

ÉTUDE SUR SA VIE XiX

— Courage, amis, c'est bien commencé. Continuons. Le Roi l'ordonne*.

Dans la victime Téligny a reconnu son beau-père !

Au moment où les in^sulteurs s'éloignent aux applaudissements de la foule, il est aperçu, signalé. Sa demeure est déjà envahie. De toutes parts on l'ajuste. Eperdu, il gagne sous une pluie de balles les combles de l'hôtel de l'amiral où il trouve réunis les serviteurs du défunt.

Les bourreaux sont sur les pas du jeune homme. Pourchassés de toit en toit, de lucarne en lucarne, de cheminée en cheminée, maître et dorpestiques fuient affolés.

De pas en pas, le groupe s'éclaircit. Ils ne sont plus qu'une poignée d'hommes quand ils atteignent la rue Saint-Honoré. La mort est là : à droite, à gauche, en face, les gens du roi; derrière, le gouffre !

Les massacreurs, un peu distancés sur ce terrain glissant, les rejoignent. Ils apprêtent leurs arquebuses, visent à la lueur des torches qui éclairent la scène. Soudain l'un deux pousse un cri :

— M. de Téligny!

Et à ce seul nom, les armes s'abaissent, tous semblent hésiter; « tant il étoit de douce nature et aimé de qui le connoissoit », porte une relation de la nuit sanglante ^

Us vont s'éloigner quand d'autres surviennent. — Ceux-là ont l'uniforme des gardes de Monsieur, frère du Roi. Chez eux comme chez leur maître, nulle pitié : ils sont les dignes soldats du capitaine qui, àjarnac, a, de sang-froid, assassiné Condé dou-

* Le Réveil-matin,., — Cf. dans La SainUBartbélemy et la critique moderne de M. Henri Bordier la reproduction d'un curieux tableau représentant l'épisode bien connu que nous retraçons ici.

Rappelons les noms des trois principaux acteurs : le gentilhomme au costume de cour est le duc d'Aumale, oncle paternel du duc de Guise; celui qui torche le visage du cadavre est le frère bâtard de Charles IX, Henri, duc d'Angoulême, grand-prieur de France ; celui qui le frappe du pied est Guise lui-même.

■ Le Réveil-matin..,

blement sauvegardé par sa qualité de blessé et de prisonnier. Une décharge générale foudroie les fugitifs. . . * .

Comment Louise de Coligny est-elle parvenue à échapper aux meurtriers? L'histoire est muette à cet égard.

On ne sait pas davantage quel a été son refuge de la première heure ^ Mais tout fait croire qu'elle fut recueillie dans le manoir hospitalier où, à quelques jours de là, son cousin le duc François

* Sources : note diplomatique anglaise publ. par M. de la Perrière; le Rêvjilmatin.., — Agrippa d'Aubigné, Histoire universelle^ 2® partie, liv. Il, chap. iv.

* Ce ne fut pas en tout cas au château de Montargis, près de sa vénérable amie la duchesse de Ferrare, puisque le pasteur Merlin, qui n'avait quitté Tamiral — sur son ordre — qu'au moment où sa porte enfoncée livrait passage aux assassins, et qui fut emmené le 30 août de Paris par cette princesse, ne nomme pas la fille de la grande victime parmi ceux qui se sauvèrent en même temps que lui ; ce qu'il n'eût pas manqué de faire dans le cas de l'affirmative {Diaire du ministre Merlin, p. 69).

Ce ne fut pas non plus à Châtillon-sur-Loing ; car son frère François de Coligny ne fait nulle mention d'elle dans le précieux écrit (impr. dans du Bouchet, p. 624-628), où il a retracé les heures d'angoisse qui suivirent l'arrivée de la fatale nouvelle et précédèrent son départ pour la Suisse.

D'autre part il est bien probable que notre héroïne parvint très vite à quitter Paris, sans quoi elle aurait difficilement échappé aux perquisitions domiciliaires qui ne respectèrent ni les hôtels des ambassadeurs étrangers, au mépris des immunités diplomatiques, ni les demeures des personnages les plus qualifiés dans le parti catholique; témoin l'arrestation de Briquemault et deCavagnes, saisis l'un à l'ambassade d'Angleterre, l'autre chez la duchesse de Nemours, mère du duc de Guise. (Dépêche de Petrucci, représentant du grand-duc de Toscane, du 8 septembre; Négociations diplomatiques entre la France et la Toscam, t. III, p. 837). — « 11 faut noter que la princesse de Condé, demandant permission au Roi, quatre jours après le massacre, d'aller voir ses enfants qui étaient malades, ne l'eut que sous condition que, durant le voyage elle ne sauverait un seul huguenot. » (Note diplomatique anglaise publ. par M. de La Perrière, déjà citée).

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