ÉTUDE SUR SA VIE XX
de Montmorency allait offrir un asile aux restes mutilés de l'amiral'.
Odieux à la Reine-Mère pour sa loyauté, odieux aux Guises pour sa modération, Montmorency devait, assure-t-on, à sa seule absence de Paris, de n'avoir pas été, quoique catholique, enveloppé dans le massacre. En ce moment même, ses frères étaient gardés à vue, « uniquement parce que le maréchal n'est pas ici », rapporte un agent secret de la reine d'Angleterre : on feignait d'attribuer son éloignement fortuit à de mauvais desseins. Quant à lui, il sentait sa position si précaire qu'il fortifiait son château'. Dès lors le séjour de M™" de Téligny ne pouvait durer que le temps nécessaire à l'apaisement de « l'horrible tempête qui couroit la France»'.
En effet, la furie de meurtre, qui, à Paris, s'était donné libre carrière durant toute la dernière semaine d'août, s'épandait au loin. Saint-Germain, Meaux, Tioyes, Orléans, La Charité, Bourges, Nevers, Lyon, Toulouse, Bordeaux, eurent leur Saint-Barthélémy après la lettre \ Le 27 octobre enfin, un arrêt du Parlement* condamna solennellement la mémoire de la plus illustre des victimes et institua une procession commémorative des Matines Parisiennes,
Lorsque la première cour judiciaire du royaume vint sanctionner les crimes commis pendant deux longs mois, Louise de Coligny avait quitté sa patrie. Nous la retrouvons en Savoie, auprès de sa belle-mère Madame l'Amirale, cette pieuse et héroïque Jacqueline d'Entremonts, « la perle des dames de ce monde » ^ qui, l'année d'avant, avait tout bravé : défenses de son suzerain le duc Emmanuel-Philibert, dangers d'un long voyage à travers des contrées désolées par l'anarchie, confiscation de ses biens,
* Aubigné, hc cit,
' Note diplomatique anglaise précitée.
' Mézeray, Histoire de France (éd. de 1830), t. XI, p. 260.
* Note diplomatique anglaise précitée. — Réveil-matin,,,
^ Impr. dans Mémoires de V estât de Fratice sous Charles IX (a« édition, Middelbourg, 1578, 3 vol. in-8^), t. I, P 406.
* Th. de Bèze à Louis de Nassau, ai avril 1574 {Archives de la Maison d' Orange-Nassau, publ. par Groën van Prinsterer, i'« série, t. VI, p. 373).
XXII LOUISE DE COLIGNY
pour s'unir au chef des proscrits de France et devenir Tange tutélaire de sa maison*. Elle aussi est fugitive. A ses refus obstinés de rentrer dans le giron de TEglise catholique, a répondu Tordre parti du Louvre de l'expulser du pays dont elle disait : «Je lui appartiens si entièrement d'affection que je ne peux estimer autre pays être mon pays *. » Quelle ne fut pas la surprise et la joie de la noble femme de rencontrer Louise de Coligny sur la route de l'exil * !
Quelque temps, les deux bannies eurent, au sein de leur infortune, l'amère consolation de la pleurer ensemble.
Tout à coup Jacqueline est arbitrairement arrêtée, séparée de sa fille d'adoption,' « emmurée en une tour à Nice avec une seule petite damoiselle de chambre » ^ La position de Louise devient critique. Elle connaît l'implacable dureté du duc de Savoie^ Elle connaît aussi son fanatisme et son ambition. Qui sait s'il ne satisfera pas ces deux passions du même coup en livrant la fille de Coligny à Catherine de Médicis, cherchant à reconquérir à ce prix quelqu'une des places que ne lui a pas rendues le traité de Câteau-Cambrésis * ?
11 est non loin de là un pays libre qui de longtemps a partagé avec les îles Normandes le glorieux privilège de servir de retraite aux victimes du despotisme. Dès la fin d'août, tout ce qui avait
* Comte Jules Delsibordey Madame Pamt'r ah de Coligny (1867). 'Jacqueline d'Entremonts au Roi, 22 octobre 1572; lettre retrouvée depuis par le même auteur et impr. dans François de Cbastillon, p. 67-68.
^ Ce fait ressort implicitement de ce qui a été dit plus haut de la fuite de Louise hors de Paris comparé avec le témoignage d^une lettre de Jacqueline au duc de Savoie du 1*" janvier 1573 (impr. par M. H. Bordier dans La veuve de r amiral de Coligny (p. 4, n. 1), brochure parue en 1876, qui complète et qui rectifie sur plusieurs points celle précitée de M. Delaborde).
* Lettre de Bèze du 21 avril 1574, précitée. — Cela se passait en février 1573 (Bordier, op. cit,, P* 7)-
5 Pour cette dureté, se souvenir des humiliations dont il osa abreuver Tamiral après la prise de Saint-Quentin, rapportées dans les Mémoires de Mergey, témoin oculaire.
^ Pignerol, Pérouse et Savigliano, derniers restes des conquêtes faites 40 ans auparavant par François l^r. — Elles furent restituées à Emmanuel-Philibert par Henri III lors de son passage en Savoie, au mois d'août 1574.