M. Decazos, ministre de rintérieur
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naient pas du toul, et que M. Decazes regrettait tous les jours de plus en plus notre cousin, si bien que, s'il y avait quelque changement partiel, c'est encore lui qui aurait des chances pour retourner une troisième fois. On dit aussi que, si les élections par malheur tournaient trop aux jacobins,ilse ferait une révolution ventrue qui nous rendrait MM. de Richelieu et Laine, et que M. de Vilièle a promis de ne point refuser, cette fois, à condition que M. MoIé ne serait point repris. Quant à M. de Richelieu, il déclare formellement qu'aucune chance ne le rappellera dans les affaires. Il va s'établir dans la même maison de la place Vendôme qu'occupait TÉtat-major; il dit qu'il n'en sortira plus.
Au reste, on compte sur de bonnes élections, et je vois qu'on n'est point inquiet. La hausse continuelle des rentes soutient la popularité de M. Louis; on n'y.toucherait donc que s'il était par trop mal reçu de la nouvelle Chambre, et alors Mollien le remplacerait. Tous les partis comptent sur lui ; il les soigne également. M. Daru aussi commence à se voir en évidence. Royalistes et libéraux se persuadent qu'ils l'exploiteraientà leur profit. Nos doctrinaires ont sûrement un mérite bien réel, car il est certain que leurs formes effarouchent beaucoup,
et cependant ils conservent leur puissance. La perfection serait sans doute qu'ils sacrifiassent davantage aux grâces; mais, après tout, je crois, on serait un peu embarrassé sans eux.
J'ai vu hier Villemain qui m'a parlé de Charles avec une véritable admiration ; il trouve que son esprit et son talent gagnent tous les jours, et en vérité je crois qu'il a raison. Je le vois préparer ses articles du joumal,'et il les fait avec une facilité qui est bien remarquable. Nous passons, le malin, ensemble deux ou trois heures fort amusantes; il compose, il me livre ses feuilles que je lui copie, et il me dit : c Voyez donc, si mon père était sur ce canapé, lisant quelque chose pendant que nous écrivons tout cela, ne serions-nous pas très heureux? »
Mardi 3 août.
Nous sommes ici fort occupés de cette diantre d'affaire Bavoux. M. de Serre, voulant protéger la Cour royale malgré elle, avait consenti à la poursuite. Il s'ensuit que la Cour n'y a rien gagné et que quelque chose du blâme public retombe sur
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lui^ Il s'en repent aujourd'hui. Guizol a demandé à Charles un article grave et fort là-dessus; il l'a fait cematin.OnlemontreraàM. de Serre, et, s'il yconsent, on l'insérera ; mais, si on le fait, je trouverai que ce consentement du Garde des sceaux est une action. Tu le guetteras au passage. Tu en auras vu un dans le journal d'aujourd'hui, qui est encore de notre enfant, et qui a bien aussi son prix, sur Tinconvénient de s'engourdir dans le gouvernement représentatif. Il est très certain que Charles soutient le CourieTy qu'il y travaille le plus, et d'une manière bien distinguée.
Depuis le retour de M. de Richelieu on fait un nouveau ministère : lui, président du Conseil, Ricard à la guerre, Daru aux finances, MoUien au trésor, et les deux mêmes àla justice et à l'intérieur; mais, au fait, il n'est question d'aucun changement; il serait seulement question que le gouvernement ne disparût point comme il le fait un peu. Je ne sais ce qui est vrai, l'opinion va si vite que la raison
1. M. Bavoux avait été poursuivi devant la cour d'assiseB parce qu'on avait trouvé dans une perquisition faite chez lui, à la suite des troubles de rÉcoIe de droit, les cahiers do son cours surchargés de notes tant soit peu révolutionnaires. Il était accusé d*avoir, par des discours prononcés en public, provoqué à la désobéissance aux lois. Il fut défendu par M. Dupin, cl acquitté.
60 CORRESPONDANCE DE M. DE RfiMUSAT.
doit regarder à ne pas courir comme elle. Bien des gens attaquent M. Decazes; d'autres au contraire se montrent fort attachés à lui, et louent son habileté et sa modération. Il disait, l'autre jour : € Je ne suis point doctrinaire. » On lui sait gré de ce mot chez les uns, on s'en inquiète chez les autres; en tout, c'est un chien de métier que celui de ministre. On ne sait aucun gré des actions passées, et la nation française demande incessamment des garanties nouvelles. Voilà qu'on accuse maintenant Royer- CoUard d'avoir pris d'abord l'affaire de l'École de droit avec trop de vivacité,.etde n'en avoir pas compris les vraies causes au premier moment, et d'avoir échauffé le gouvernement contre ce Bavoux qui est plutôt encore un imbécile qu'autre chose.
Mercredi.
Il faut que je te conte ma soirée d'hier. Madame de Barante m'avait proposé une place dans la loge de M. Decazes aux Bouffons, pour voir YAgnese de Paer«, qui est, par parenthèse, un ad-
1. VAgnesCf opéra semi-scria, musique de Pacr, représente pour la première fois en 1810, était un ancien mélodrame intitulé
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mirable ouvrage. Voilà qu'après le premier acte, je vois arriver dans la loge, en visite, madame de Serre et \e Garde des sceaux. La première est une jeune et jolie femme qui s'est liée avec toutes les Iloudelôt. Me voilà prenant mon courage à deux mains, profitant de l'occasion, et je m'adresse à M. de Serre pour le remercier de sa bonté pour mon fils. Il me répond d'un air tout gracieux : « Madame, il est notre plus chère espérance. Je n'ai rien fait pour lui, mais je m'estimerai heureux quand j'aurai pu lui être utile. » J'ai été charmée de ce hasard. Avant d'aller au spectacle, j'avais été interrompue hier par la visite de M. de Ganay* qui m'a apporté toutes ses doléances. Quoiqu'il se porte mieux, sa santé est encore assez faible, et son imagination un peu troublée de ses maux. Son métier le fatigue, et la politique l'agite. 11 est aujourd'hui très aimé de son régiment, il y maintient une assez bonne couleur d'opinion, ou du moins un sage silence; mais la Cour l'ennuie, et les caresses qu'on lui fait, les tentatives pour le gagner, les compli-
FriU'Henri, traduit en italien. Madame MainvieUe-Fodor jouait Agnese et Pellegrini Uberto.
1. Notre parent M.jdo Ganay était colonel d*un régiment de la Garde. On voit par ce passage et par quelques autres que les projets de coup d*Etat agitaient toujours quelques esprits.
ments à perle de vue, les paroles à demi-détournées pour savoir ce qu'il ferait en cas de certains événements, tout cela lui déplaît mortellement, ajoute à sa mélancolie.
Mercredi soir.
Charles a vu Guizot ce matin, qui lui a donné quelques détails assez curieux. On est fortement mécontent de M. Dessoles, qui lambine tout et ne parait propre à rien. Il est assez vraisemblable qu'il disparaîtra du ministère. Le plan serait de trouver un homme fort qui fût président du Conseil. Si M. Decazes avait envie d'y arriver, et de placer M. Pasquier au ministère de l'Intérieur, M. de Serre ne le souffrirait point ; il ne veut point être présidé par le premier, ni du second à quelque prix que ce soit. M. Decazes voudrait, au moins, que le président fût un homme assez faible qu'on pût conduire ; seconde opposition de M. de Serre, qui l'emportera dans tout cela, ou se retirera. Mais le difficile est de trouver un homme qui remplace Dessoles, et Guizot dit : « Dans l'impuissance de s'entendre sur les hommes, ils s'arrangeront sur les
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choses, et changeront l'organisation du Conseil. » Tu conçois bien que, dans ce projet, le président du Conseil serait sans portefeuille, et qu'on ferait un ministre des affaires étrangères. Le bruit se répand qu'on tâte M. de Richelieu pour la présidence ; il y a des gens qui croient que c'est une idée de M. Decazes; mais M. de Richelieu déclare très hautement qu'il ne rentrera en aucune façon dans le ministère. On voudrait le déterminer à accepter l'ambassade de Pétersbourg, ce serait un coup habile.
M. de Serre se frotte les mains de joie du jugement de Bavoux; il sacrifie sa vanité de Garde des sceaux, et jouit, comme ministre, de la loi qu'il a fait accepter à la Chambre, en disant que ce qui vient de se passer la rendra chère à la nation en lui en prouvant l'utilité et l'importance. Les ouvrages sérieux et indépendants, tels que le Censeur par exemple, disent que ce procès, ce jugement, ce jury doivent exciter la reconnaissance nationale envers le gouvernement, qui a protégé d'avance la liberté des citoyens contre les empiétements delà magistrature. Ainsi nos doctrinaires sont contents; mais il est bien certain qu'il existe quelques dissidences entre eux et M. Decazes, soit faute d'entente de certains prin-
64 GORHESPONDANGE DE M. DE RÉHUSAT.
cîpes, soit caractère, soit peut-être jalousie de succès. La main forte, et un tant soit peu lourde, des premiers pèse et contraste avec la bonne grâce de l'autre, qui, de son côté, est un tant soit peu légère. Je connais un homme d'esprit qui dit qu'il a un cœur excellent, mais qu'il gouverne assez comme Mazarin, préférant l'intrigue à tout, et aimant mieux arriver au but par la ruse que par la puissance des convictions. Que cela soit vrai ou non, il n'est pas douteux qu'on s'aperçoit encore que le ministère n'est point un et n'a guère d'aplomb ; son parti ne se grossit point, et presque toutes les attaques qu'on lui porte sont fondées. « Le Gouvernement disparaît, dit Royer-Collard ; il n'est pas. » Au travers de tout cela, ce Royer-Gollard a aussi son côté faible et bizarre. Les caricatures, les mauvaises plaisanteries l'ont, un moment, tellement effarouché, qu'il reculait devant la liberté, el commençait à regarder vers le côté droit. C'est un homme d'imagination qui se préoccupe d'une seule idée, et qui va s'échauffant sur elle, jusqu'à ce qu^on lui donne le temps de se calmer. Madame Guizot prétend qu'il est majestueusement égoïste.
Vendredi 6 août.
Voilà trois jours que je passe à peu près en lêle à tête avec mon fils, sans bouger de ma chambre, travaillant, lisant et causant, et point mécontente du tout de cette manière d'être à Paris. Je suis de plus en plus frappée de notre enfant, de la solidité de son jugement, de l'étendue de ses connaissances, et de la sincérité qu'il exerce à l'égard de luimême. C'est une étrange chose d'avoir cette maturité, à vingt-deux ans. Il est, dans ce moment, fort occupé à relire la session de 1815; il étudie les discours de ses amis d'aujourd'hui, Royer-Collard, de Serre, etc., parce qu'il faut qu'il- entreprenne de les combattre aujourd'hui, soit dans le Courier ^ soit dans quelques écrits qu'on lui demande. Ils vont bientôt commencer, dans leur journal, à parler de la nécessité de toucher à la loi des élections. Il se trouve que les doctrinaires d'aujourd'hui, par crainte de la Chambre de 1815, s'opposèrent alors au renouvellement quinquennal, et à tout ce qu'on veut à présent. Onleur jettera sûrement au nez leurs paroles d'alors; il faut le prévoir, avoir ses ré-
ponses prêles, et concilier le passé et le présent. Tout cela n'est pas très aisé, et demande une conscience de travail don t Charl es est fort suscep lible . Au reste, on commence à se disputer l'avantage d'avoir notre enfant pour collaborateur dans quelques entreprises. Villemain, Le Clerc, Loyson et quelques autres ont essayé de publier un petit journal, point périodique, purement littéraire, que le ministère de l'Intérieur approuve et soutient, et où l'on prie Charles de mettre quelque chose.Gejoiirnal me paraît jusqu'à préseat un peu faible, parce que la volonté de mettre la politique de côté exigerait au moins que la littérature y fût traitée avec une certaine force, et, jusqu'à présent, cela ressemble trop à la manière superficielle du siècle passé. Charles a fait un article d'un genre tout différent qui y paraîtra incessamment; c'est à propos d'un roman italien appelé Jacopo Ortis, qui fut composé sous Bonaparte, défendu alors, et qu'on vient de traduire. Dans les numéros que tu recevras, tu verras un morceau
i. Ce journal est le Lycée français^ recueil hebSomaire où mon père donna quelques articles et môme quelques chansons, et où ma grand'mère inséra une nouvelle. Les principaux collaborateurs étaient : MM. Loyson, VioUet-Leduc, Casimir Delavigne, Scribe, Brlfauti Patin, Le Clerc, etc.
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de Le Clerc sur Homère, qui est bien, un autre sur la tragédie de Jeanne d'Arc, et quelquefois d'assez jolis vers. Il y a une jolie chanson de Scribe, et une autre, jolie aussi, de Charles ^
1. Voici cette chanson qai a*est signée que des initiales G. R*