L*IVRE8SE
Air : U beau lycM àlmaU Thémire, J)e ce nectar brillant d'écume, La vapeur a troublé mes sens.
Dans mes veines quel feu s'allume !
Un Dieu vient dicter mes accents.
Ma raison cède, et le peu qu'il m'en laisse {bis) M'obéit qu'à peine à ma loi... (bis) Prenez pitié de ma faiblesse, ) . .
0 mes amis, enivrez-moi ! f
Que nous servirait d'être sages ?
Aux jours de ma jeune saison, J'ai vu de riantes images Embellir pour moi Tborizon.
Douce chimère, espérance enchantée, Tout m'a fui, je ue sais pourquoi.
La vérité seule est restée...
0 me; amis, enivrez-moi.
Vous le savez, j'aimais Téone, Téone embellit mes beaux jours, L'ingrate aujourd'hui m'abandonne Et trahit nos jeunes amours.
Auprès d'un autre, hélas ! elle est émue, Elle rougit, et je le vois !
Au nom des dieux, troublez nu^ vue, 0 mes amis enivrez-moi !
Dimanche soir, 8 août.
J'ai dîné hier chez Guizot avec quelques doctrinaires, et je me suis fort amusée, mon ami. C'est une étrange suite de l'esprit de préjugé que de croire, comme le font certaines gens, qu'il n'y a ni gaieté ni agrément chez les doctrinaires. Je trouve, au contraire, parmi eux , toute l'aisance que donnent la fermeté sur les principes et la tolérance à l'égard des individus. Chacun y peut mettre en avant l'opinion qui lui plaît, et n'est point attaqué dans son
Que si le géant des conquêtes Reparaissant du sein des mers, Revient jamais charger nos têtes Du joug qu'adora l'univers, S'il veut encor vers des plages lointaines Traînant un peuple esclave et roi, Sous nos lauriers cacher des chaînes, 0 mes amis, enivrez-moi !
Maisenfln^lc sort est le maître De notre avenir incertain, Et la mort nous attend pent-étre A la porte de ce festin.
Âh ! de mes jours si la source est tarie, (bi») S'il faut en ce moment d'effroi, (bis) Quitter maîtresse, amis, patrie, ) 0 mes amis, enivrez-moi I )
goût et son impression par ce soupçon que je retrouve ailleurs, et qu'on applique à tort et à travers sur les moindres déclarations qu'on se permet, même en s'éloignant des matières politiques. Enfin, ces gens-ci permettent qu'on rie d'eux-mêmes, et en rient même volontiers.
Tu as peut-être lu un numéro du Conservateur ^ en entier de la main de M. de Chateaubriand, sur la Vendée, qui est réellement marqué au coin de la mauvaise foi. II y fallait une réponse. Guizot s'en était chargé, mais il n'en a pas eu le temps, et ce matin, il en a chargé Charles, ce qui ne me plaisait pas trop ; car M. de Chateaubriand est une espèce d'arche sainle. Charles est rentré avec cette commission; j'ai d'abord voulu le détourner, mais j'ai bientôt vu que je serais faible contre Guizot et son penchant. Il a écrit tout d'un trait ce que tu verras dans quelques jours, et je crois qu'il n'y a ni partialité, ni injustice, dans le morceau qu'il a fait, et que tout ce qui a de la conscience le trouvera élevé, nobleet justement senti. Avec tout cela, je tâcherai bien qu'on ne connaisse point l'auteur, et je sens que c'est un dur métier que celui des femmes dans ce temps-ci. J'aime bien mieux quand Charles écrit sur les communes ou sur le jury.
Mercredi, 10 août.
Les ullrà me paraissent déterminés à attaquer les doctrinaires plus que les autres, et ils ont raison, car c'est dans les idées de ceux-ci que se trouvera tout ce qui doit consolider notre gouvernement. On dit que M. de Richelieu est ennuyé de se voir remis en avant de nouveau; il va à aller à Spa pour se faire oublier encore une fois. Mais n'es-tu pas frappé de la disposition générale de l'Europe et ne fais-tu pas, dans ton petit coin, des réflexions sur tout cela? Il y a des gens vifs et prompts qui croient que le désordre est très prochain; mais il me semble que les esprits sensés trouvent au travers de ces dispositions turbulentes des motifs positifs d'une résistance aux désordres, et peut-être même d'améliorations utiles. En Espagne, par exemple, le gouvernement est détestable. Une certaine portion éclairée du pays souhaite une constitution; mais le vrai peuple n'entre point dans cette volonté, et son ignorance est rop complète pour qu'il soit facile de le remuer. En Allemagne, il y a une bourgeoisie rêveuse et agitée,
mais, à vrai dire point de peuple proprement dit. En Angleterre, le peuple, qui est éclairé, soutire d'être rejeté des affaires ; mais la classe supérieure à lui, qui est fabricante, craindrait les dérangements que la moindre secousse apporterait dans le commerce, et se rangera longtemps du côté de Tautorilé qui protégera les fabriques et les magasins. Au reste, la conduite du ministère anglais est bien chanceuse aujourd'hui, et assez hardie. Comme il prévoit que le désir de la réforme parlementaire va se fortifiant chez la bourgeoisie anglaise, et que la peur est la seule chose qui la retient, il entretient et augmente cette peur par les énormes rassemblements dont tu lis les récils.
Tu me diras quand tu dois recommencer tes courses, et à quelle époque elles se terminent. J'irai te rejoindre alors, et, après avoir joui de Charles, je reprendrai le plaisir de te voir avec l'empressement qu'on porte à ce qui plaît en reposant. Mon fils m'agite quelquefois ; sa jeunesse m'effarouche, sa force m'impose. Il y a peut-être, à vivre près de lui, un peu plus d'émotions qu'il n'en faut pour le bonheur. Près de toi, mon ami, il y a bonheur doux et complet, et je vais toujours me pénétrant davantage de tout ce que je te dois.
CCCGLXIX.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE
Cham plâtreux, vendredi 13 août 1819.
Me voici, mon ami, dans un lieu admirable que je n'avais point vu depuis dix-sept ans. J'ai bien vieilli, et tout ceci est beau et jeune, et propre à me donner une leçon, si j'en avais besoin sur cet article. M. Mole a fait de ce château* et de ce parc une habitation anglaise dans le plus grand genre : Une maison entourée de verdure tout au beau milieu du parc, des routes ouvertes et ombragées, des pelouses à perte de vue, des vaches qui les animent, des aperçus d'un pays charmant. Enfin, je suis ravie de ce-tte majesté et de cette élégance. Il y paraît plus heureux qu'ailleurs ; les mécontentements politiques s'évaporent sous ces bois. Il a le plaisir de régner sur un nombreux domestique attentif à ses ordres; on sent sa surveillance et sa
1. Le château de Champlâtreux avait été converti en hôpital pendant la Révolution, et fort dévasté.
main partout; c'est un plaisir pour lui. Ce caractère se retrouve dans les moindres actions, dans la manière dont on jouit. Nous sommes ici un petit nombre de personnes qui semblent se convenir; le temps se passe bien; nous causons beaucoup. Il me semble que j'épuise mon esprit pour n'en pas rapporter un trop diflGcile à nos Flamands. Nous attendons Charles demain; il ne nuira point au plaisir delà conversation. A propos de lui, je pense que tu l'auras reconnu dans deux Couriers de suite que tu recevras cette semaine. Deux articles de lui, que j'ai entendu lire ici, sans qu'on en devinât l'auteur, y ont fort réussi. Ce n'est pourtant pas chose facile, car on n'y aime guère les doctrinaires. A propos de politique, quelqu'un me disait, il y a quelquesjours, que les lettres étaient plus ouvertes que jamais, et que particulièrement M. de Mézy* faisait aux nôtres cet honneur assez fréquemment. Je t'avouerai, et je l'avouerai à lui, si par hasard il ouvre celle-ci, que cela me paraît une sorte de pauvreté, et que je ne sais trop à quoi pareil soin est bon. Qui est-ce aujourd'hui qui songe à se cacher, et de qui ne sait-on pas les opinions ? Celte
1. M. de Mézy était, comme on sait, directeur général des Postes.
grande lumière posée sur notre nez à tous, et qui est le premier avantage de notre temps, pourrait épargner la peine de rompre les cachets; je ne sais que les gouvernements despotiques qui aient besoin du secret des lettres. On ne trompe plus personne aujourd'hui; il ne serait pas aisé de mentir. Je m'en vais rester ici jusqu'à mardi, et je m'en irai quelques huit ou dix jours après. Tu auras été bien bon pour moi de tolérer cette longue absence ; je t'en remercierai tendrement, ainsi que du repos que ta présence me rendra. Je finis toujours par préférer ma chambre à tout. J'aurais pourlantplaisir à te promener une journée dans ce lieu-ci; on y respire un air ancien de magistrature qui ne te déplairait pas, et tu serais de mon avis sur la préférence que je lui donne en le comparant au Marais^ qui me paraît fle moins bon goût, et d'un luxe qui manque d'antécédents. Après cela, il y aurait encore une troisième manière d'entendre la campagne, et celle-là, serait assez à notre usage. Je veux parkr de ce mouvement de la ferme, de ces travaux de l'agriculture, de celte association du propriétaire avec l'homme qui cultive, de cette intelligence entre les différentes classes de la société, dont on n'a point d'idée dans les habitations auprès de Paris, qui offrent le spec-
tacle d'une nature un peu morte. Il y aurait làdessus bien des paroles à dire, mais je les garde pour nos causeries ; car tu dois être assez occupé encore pour n'avoir pas le temps de l'arrêter sur les dissertations que m'inspire mon oisiveté. J'attends Charles ce matin, et cela me réjouit parce que je me trouve un peu déplacée de n'être ni avec toi ni avec lui. Il me semble que depuis trois jours le Courrier est fait à ses dépens. Ce morceau sur les tribunaux que tu liras dans le journal d'hier est encore de lui. En voilà donc trois de suite : Un sur la philippîque de M. de Chateaubriand, un sur la jeunesse, et ce dernier. Si tu n'es pas content de celle lecture, tu seras difficile. M. Mole, après l'avoir faite disait hier soir : € Voilà trois jours de suite que le Courrier est excellent. > Et j'ai eu bien de la peine à ne pas laisser échapper mon secret.
Mercredi, 18 août.
Je vais partir après le déjeuner, mon ami, et j'emporte un fort doux souvenir des huit jours que je viens de passer dans ce beau lieu. M. Mole paraissait trouver un grand plaisir à notre présence, et, moi, j'en trouvais à lui procurer le soulagement
76 CORRF.SPONDANGE DE M. DE RËHUSÀT.
si rare en ce monde d'être écouté et compris. C*est un esprit fort distingué, dans une nature souffrante et mélancolique. Il a besoin de bienveillance, et sa vie a été heurtée par Tinjustice. Il souffre par le fait des autres et par le sien, et il est sincère en parlant de lui-même. Ce qui m'attache à lui, c'est qu'il a un goût réel pour Charles, et qu'il l'apprécie tout ce qu'il vaut. Notre enfant était à son aise ici; il ne craignait ni de choquer ni d'être choqué ; il se livrait, se montrait, avec un grand avantage. M. Mole l'a souvent entretenu de son avenir, et a très approuvé le parti que nous avons pris. Quoique séparé aujourd'hui des amis de Charles, il les estime et conçoit qu'on s'appuie sur eux. Il éprouve du découragement, mais il s'associe à l'espérance des autres. C'est enfin un homme attachant, sensible à l'amitié, et qui nous procurait, à Charles et à moi, le plaisir de voir tout le bien que nous lui faisions. Il se voyait donc ici entouré de bienveillance; cela mettait son âme à l'aise et dans toute sa valeur. Les hommes ne savent pas assez combien ils peuvent refouler de bonnes qualités par l'injustice. Ils ont bien autre chose à faire ! Ne fautil pas qu'ils médisent et qu'ils s'amUscnt?
' MADAtfE DE RÉtfUSAT A M. DE RÉMUSAT, A LILLE.
Paris, jeudi, 19 août 1819.
Ea arrivant ici, nous avons trouvé une lettre du Garde des sceaux pour Charles, qui lui apprend qu'il vient d'être nommé secrétaire d'une commission de Conseillers d'Etat, qui va tenir ses assemblées cliez le ministre lui-même, relativement aux lois qu'on va préparer pour le Jury. La première assemblée se tiendra ce soir, et notre enfant me paraît fort content. Le voilà avec beaucoup de travail; mais la discussion dont il sera témoin lui sera utile pour l'ouvrage qu'il prépare. Charles a vraiment causé très remarquablement.
Vendredi 20 août.
Hiersoir,la première assembléedela commission s'est tenue. M. de Serre a reçu Charles avec beaucoup de bienveillance, et il a fini par l'inviter à dîner
78 GORRESPO.IfDANGË DE B. DE RÉHUSAT.
pour aujourd'hui qui est un petit jour où il donne à diner à ses amis, qui sont ceux de mon fils. Enfin, il me semble que tout cela est très bien. Charles m'a fort amusée^ au retour de cette soirée, par les observations qu'il avait faites sur les opinions, les caractères, et les talents de ceux qu'il avait écoutés. Tu auras vu dans le Courier d'hier leurs noms et et que cette commission est bien composée. Il m'a semblé que le résultat de ses remarques lui compo* sait une suite d'idées fort saines, et qu'il faut nous applaudir de plus en plus de l'école où le voilà placé. Combien je regrette toujours que tu ne sois pas à portée de suivre de près le développement d'un si bon et si aimable esprit. Quelle douce joie tu en éprouverais, et comme nous en pourrions parler ensemble IJe suis extrêmement frappée de la distinction de cette jeune tête et des progrès qu'elle fait. Toutes ses opinions se posent, son esprit est de plus en plus pénétrant, son talent de les rédiger plus remarquable; il ne s'entête à rien. Je n'ai jamais vu chercher la raison avec tant de bonne foi, et avoir tant de dispositions pour la trouver.
ANNÉE 1819. Vu
Samedi.
On est assez occupé ici de TAngleterre. Les uns disent que ce qui s'y passe est peu de chose, d'autres que c'est un son de cloche effrayant, qu'il y a une population immense qui meurt de faim, qu'il faudrait y faire une répartition plus multipliée de la propriété, et y remplacer les grandes fermes par des petites; s'y efforcer de rendre le peuple plus agricole que manufacturier. MM. de Barante et Gallois me disaient, hier, que tout cela devait te faire beaucoup penser, parce que la Flandre ressemblait à l'Angleterre et pouvait l'offrir les mêmes inconvénients. Enfin, on m'a dit mille choses que je te reporterai et qu'il n'est plus nécessaire d^écrire. On parle ici beaucoup du ministre de la Guerre; il est très malade et très vraisemblablement il ne pourra demeurer ministre. L'opinion semble porter Daru pour le remplacer. Les mouvements se pressent dans les partis pour les élections; mais on croit toujours qu'elles seront bonnes. En somme, il y a du repos et de la bonne volontêTM. de Talleyrund dit que la nation va mieux que le gouvernement, dont on ne sent point
80 CORRESPONDANCE DK M. DK R&MUSâT.
rexîstence assez. Il est facile de critiquer de soa fauteuil, mais c'est Tactionqui est embarrassante.
Je t'écris toujours à présent pour que lu aies de mes nouvelles, sans vouloir plus m'embarquer dans de longues lettres. Charles prétend que je suis usée d'ailleurs, et que j'ai besoin de repos pour refaire une nouvelle provision d'idées. Il est certain qu'il en consomme terriblement, et qu'il faudrait un plus grand fonds que le mien pour ne pas montrer le fond du sac. J'admire tout ce qu'il invente à dire sur quelque sujet que ce soit, et comme il entre dans toutes les questions. Guizot me disait, l'autre jour, qu'Une connaissait personne qui comprît aussi vite et aussi complètement que Charles; qu'il suffisait de lui dire un seul mot pour qu'il enfantât tout un système d'idées, et que son esprit s'étendait chaque jour de plus en plus. Sa jeunesse donne à cette nature de capacité quelque chose de piquant et d'inattendu. En le voyant ainsi, j'ai pris le parti de le laisser aller sans trop prévoir où il ira et quel avenir l'attend ; je lui sais seulement un fond considérable pour cet avenir, et une disposition de caractère et de savoir qui lui assure de l'indépendance. Dans toutes les situations, c'est un grand avantage.
Mais voilà que je bavarde contre mon intention. Bonjour, mon cher ami, je serai bien heureuse de te revoir, je t'aime du plus tendre de mon cœur, et je meurs d'envie de te l'aller dire.
Dimanche 29 août.
Hier soir, Cliarles a encore passé la soirée à cette commission, et il a été charmé de la discussion qui a eu lieu devant lui. Tandis que ces personnages discutent autour d'une grande table en fer à cheval, Charles, placé en face de M. de Serre, écoute attentivement, et s'amuse à prendre des notes sur les paroles de chacun. Hier, Royer-Collard lui dit en riant : < Monsieur de Rémusat, est-ce que vous faites un procés-verbal? — Oui, monsieur, répond Charles. — Diable ! reprend Royer, il faut nous bien tenir, car vous ne nous passerez rien. — Laissezle faire, » dit le Garde des sceaux en souriant à Charles.
De cela, il résulte que ton fils assiste à la discussion des affaires les plus graves, et que les extraits qu'il en fait lui serviront beaucoup pour l'ouvrage qu'il a entrepris, qui à son tour sera ulile à la loi,
Je ne sais si certains de nos amis trouveront encore qu'il est occupé de manière à perdre son temps ! Madame de Barante, qui arrive de Dieppe, me disait que M. Pasquier lui avait beaucoup parlé de Charles. Il ne le connaît nullement, et, d'après cela, il se trompe sur sa position, el la critique sans qu'on puisse lui en savoir mauvais gré. Il le croit une tète ardente et folle, qu*on a lancé au travers des partis, qui peut devenir un vrai fou; il pense toujours qu'il eût fallu le tenir dans la serre chaude, ou froide plutôt, d'une province pendant deux années, et l'occuper sérieusement. Ce mot me semble curieux. Ne semble-t-il pas que le travail qu'on donne journellement à Charles se compose de vaudevilles et de niaiseries? Ce qui m'a plu pendant que madame de Barante nous contait toutes ces paroles, c'est que Charles qui les écoutait disait : c M. Pasquier, ne me connaissant pas plus qu'il ne fait, doit parler ainsi. Le temps et ma conduite lui prouveront qu*il se trompe, etd'ici là il faut permettre à chacun son avis, fondé ou non fondé. » En attendant, nos amis se réjouissent fort de la manière dont ont tourné les différents procès qui viennent d'avoir lieu. Ils trouvent que rien ne montre mieux la bonté de la loi que cet acquitte-
ment de Bavoux, Marlainville et Dunoyer. Abstraction faite de la politique et du personnel des individus, les jurés n'ont apporté que leur conscience, et, convaincus par elle, ils ont montré que l'affaire de ce Bavoux ne méritait pas l'importance qu'on lui donnait; que, lorsqu'il était question d'argent, on ne pouvait diffamer le maréchal Brune, et que, quoique assurément on ait raison dé blâmer hautement les libertés que les militaires s'arrogent à regard des citoyens, et que, sous ce rapport, l'auteur du Censeur eût mis en avant des opinions raisonnables, il ne devait pas les appuyer sur un fait douteux et choisir dans son récit la version la plus défavorable à ceux qu'il attaquait généralement avec raison. Il est ensuite fâcheux que le résultat de tout cela soit le triomphe d'un Marlainville et la punitiondeceDunoyer, qui est fort honnête homme; maisil faut que la vérité soit vérité, et le jury n'est là que pour la proclamer.
1. La maréchale Brune n'avait pas encore pu poursuivre les assassins de son mari ; mais, à propos de la letlre où elle demandait justice, les journaux avaient sévèrement jugé la conduite du maréchal pendant la guerre, notamment dans Tinvasion de la Suisse en 1796. Marlainville, qui Tavait traité de brigand dans le Drapeau blanc, avait été poursuivi en difTamation par la maréchale, et acquitté par le jury. Dunoyer avait, au contraire, été condamné dans une affaire analogue.
CCGCLXX.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 4 septembre 1819.
Me voici donc encore dans les lettres*, mon enfant. J'en ai le cœur fort serré, et je sais qu'il va me falloir bien du temps pour me dénouer de cette habitude que mon cœur et mon esprit ne prenaient que trop volontiers. Je pourrais vous en écrire bien long sur ce que j'éprouve; mais je veux secouer toutes ces pensées, et me traiter un peu durement, puisque personne ne s'ea chargera ici. Votre père, dans sa bonté ordinaire, me pardonne tous mes regrets, et c'est pour cela même que je dois les lui sacrifier, le plus que je pourrai.
J'ai fait ma route assez tristement avec de la pluie et même, un moment, de la grêle et du tonnerre, mais enfin je suis arrivée et casée, et tout
1. Ma grand'mère était partie de Paris pour Lille le 1*' ou le t septembre.
mon monde parait joyeux de me tenir. Vous comprenez toutes jes questions de votre père, et ce que je lui débite de paroles, mais son bon esprit fait que ses jugements n'ont rien de provincial, et tout en ignorant les faits, je le trouve aussi avancé que nous. Il est plein de confiance dans le présent, mais il se plaint assez vivement des lenteurs plus lentes que jamais de radministration. Il dit que chaque jour les difQcultés sont plus grandes, vos réponses là-bas plus évasives, et que tout cela cause des embarras qui pourraient bien peu à peu fomenter un petit mécontentement. Il comprend qu*on ait quelquefois peine à trancher certaines difficultés; mais on ne lui répond pas davantage sur les choses possibles, et cela fonde des mécomptes administratifs qu'on aura plus tard peine à réparer. Il rend compte fort exactement de ce qu'il voit et de ce qu'il pense; mais on n'y porte guère attention, et il n'est pas sans avoir un peu d'humeur. Enfin, à présent que je suis redevenue provinciale, je vais recommencer ma chanson, et dire encore que Paris vous préoccupe trop, que vos petites guerres de journaux pourraient bien vous prendre un peu trop de temps, et qu'une administration active éclairée et soigneuse étendrait au loin l'influence
da gouvernement beaucoup plus que tous les feuilletons du monde.
Ma ville lilloise me parait dans un assez grand repos. Cependant, nous avons un petit monde qui s'amuse de notre Écho^ qui est un journal indépendant nouvellement surgi ici. 11 est vraisemblable que cette feuille est surveillée de Paris par M. de Jouy, car elle commence à attaquer vivement. Le principal rédacteur, qui avait ici remué tant de de petites intrigues pour faire nommer Benjamin Constant, est venu trouver votre père, et, avec des paroles fort polies, il a annoncé qu'il était déterminé à dénoncer dans sa feuille tout ce qui se ferait ou qui se dirait d'antilibéral dans son département, ajoutant que cela ne devait point inquiéter un préfet si juste, si parfaitement indépendant, si équitable pour tout le monde et qu'on était sûr d'avance de satisfaire |en Taverlissant des abus. Votre père a répondu avec sa modération ordinaire qu'il accepterait volontiers tous les avis utiles qu'on lui donnerait, qu'il ne se croirait point obligé de profiter de toutes les leçons; parce qu'il s'en trouverait bien quelques-unes qui seraient appuyées sur une connaissance imparfaite des faits, et enfin qu'il tiendrait très iermement la main à l'exécution de
la loi sur la Presse, et que sans ménagements pour les personnes, sans crainte des critiques, il dénoncerait au procureur du roi toutes les diffamations non permises.
J'espère, mon cher enfant, que vous m'écrirez bient6t. Je voudrais fort savoir ce que devient celte démission Royer-CoUard*. Votre père est charmé que vous vous occupiez du jury; il en cause très volontiers, mais il ne me trouve pas assez habile pour lui répondre. Vous devriez vous amuser à lui soumettre dans vos lettres quelques questions, parce que je vois que cela l'intéresserait de me dicter des opinions à ce sujet.
GCCGLXXI.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, lundi 6 septembre 1819.
J'ai attendu jusqu'à ce jour, chère mère, pour VOUS écrire afin d'avoir des nouvelles à vous don-
1 . M. Royer-Collard venait de donner sa démission de président de la commission de l'Instruction publique, plutdt pour fuir la responsabilité et pour suivre son goût d'indépendance absolue
ner, et je vois que j'aurais aussi bien fait de ne pas attendre, car les nouvelles ne sont pas venues. Je n'ai à vous raconter que ma complète solitude, qu'augmente encore le sentiment tout récent de votre présence, et le souvenir tout frais de nos entretiens. Je voudrais bien que nous fussions tous à Paris, sauf à ne point loger ensemble; oui, je le répète, ne point loger ensemble. Vous savez bien que c'est ainsi que Prosper* voudrait que le mariage fût arrangé. Eh bien, moi aussi. La liberté et le travail y gagneraient, et par conséquent aussi le plaisir de se voir. Je voudrais que des parents et des enfants bien unis, des maris et des femmes chers l'un à l'autre, fissent de pareils essais. Si, par exemple, la mode gagnait, je crois que ce serait tout profit pour la morale et le bonheur. Ceci soit dit en passant. Quoi qu'il en soit, je vis en repos. Tout le monde est parti ; avec la meilleure volonté du monde, il me serait impossible d'aller chez personne.
Je passe mon temps chez moi à travailler un peu,
que pour un mécontentement personnel ou politique. Cela le conduiBÎt pourtant à une demi-opposition assez gênante pour le ministère.