M. de Barante
attendu que j'ai à faire beaucoup. Nous sommes toujours, au reste, dans les empêtrements d'une situation que vous avez vue naître, et qui n'est pas prés de unir. Ceci se tournera sûrement pour cette fois en queue de rat; mais il faut le prendre comme symptôme de ce qui doit arriver un jour, comme signe de cette contradiction radicale sur laquelle tout repose, et qui ne peut manquer de produire tôt ou tard son effet naturel. Le calme est profond. Aucun des candidats indépendants un peu colorés n'a de chances, hors Lambrechts, qui est unliomme honorable et qui pourrait réussir soit à Rouen, soit à Strasbourg. Dans la première de ces villes, les ultralibéraux auront bien trois députés; ils auront aussi probablement toute ladéputation de l'Aisne. Voilà tout. Dans le reste, il y aura sans doute une foule d'élus dont ils se vanteront, et dont les ultra auront grand soin de grossir le nombre et de foncer la couleur; mais, pour ceux qui savent le dessous des cartes, il est connu qu'il n'est guère d'élection, telle indépendante qu'elle paraisse, par tel indépendant qu'elle semble conduite, qui ne se fasse de concert avec le gouvernement, et sous l'inspiration du ministre de l'Intérieur. La démission de M. Royer-CoUard est bien véri-
lablement donnée, et cependant l'affaire n'est pas finie. Ce qui est sûr, c'est qu'il ne reprendra plus la place qu'il avait. Cet événement n'est ni compris ni jugé du public. Vous le savez à peu près; je pourrais bien vous l'expliquer mieux encore. Je ne crois pas qu'il soit arrivé très à propos ; mais il a été fait par caprice et non par intention. Il y en a qui croient qu'il divisera les doctrinaires. J'en suis fftcbé, mais leurs ennemis n'auront pas ce plaisir. Au reste, il faut attendre; je ne crois pas qu'il y ait aucun résultat avant la session. Quelque paisible que soit une élection, elle a cependant quelques effets; et, à la réunion des Chambres, il y a toujours une certaine force qui se fait sentir. Les députés arrivent; ils n'ont aucun sentiment hostile; mais ils ont une sorte d'impiilsion populaire ; ils se sont retrempés dans une sorte d'atmo* sphère départementale, et la force est à celui qui sait s'emparer de ce mouvement.
Samedi 11»
Les hommes, ma mère, qui ont réglé chez nous la dislribution des affaires et fait le départ des attri-
butions se sont décidés par des considérations de circonstances, et n'ont nullement songé aux principes ni aux conséquences du gouvernement représentatif. Au second retour du roi, afin de faire aller l'instruction publique tant bien que mal, car il en fallait une, on forma dans la dépendance du département de Tlntérieur une commission provisoire de rinstruction publique composée de cinq membres. Le président de cette commission y eut sa voix comme les autres, et rien de plus. Toutes les décisions un peu importantes, toutes les nominations se font à la majorité dont le président n'est pas maître. Il signe la correspondance de détail, voilà tout. D'un autre côté, le pouvoir de droit appartient au ministre de Tlntérieur. Celui-ci confirme, ou peut confirmer, les nominations; sa correspondance seule est impérative pour les préfets; ils ne veulent obéir qu'à lui ; ils n'écoutent guère les invitations extra-officielles dudit président; ils en réfèrent au ministre; celuici a seul pouvoir sur ce qui n'est pas agent direct ou spécial de l'Université. Ainsi le dit président, qui n'est pas maître par rapport à la commission, n'est pas libre par rapport au ministre. Hais il s'est trouvé que ce président, par
son talent, son caractère, son habileté parlementaire a eu grande influence dans la Chambre et dans le public; sur lui a reposé toute la responsabilité de l'instruction publique. Grâceà son humeur, et à force de coups de boutoir, il est pai*venu à conduire quelquefois sa commission, composée de deux ultra et de deux ventrus, et, par taquinerie, il s'est maintenu dans une situation défensive, et quelquefois offensive, cojitre M. Laine, qu'il savait bien n'avoir d'autre désir que de le voir donner sa démission.
Le ministère a changé, et sa situation est restée la même. Il s'est trouvé avoir affaire à un ministre assez jaloux de ses attributions, aimant à faire des nominations, se mêlant de tput et cependant ne faisant pas grand'chose, se moquant de l'instruction publique comme de Colin-tampon. Il a eu plusieurs chocs avec ce ministre, des explications et des conflits avec plusieurs préfets. Dans ses conversations avec ce ministre, ni la nature de leurs humeurs, ni surtout le tour de leur esprit ne leur a permis, non pas de s'accorder, mais seulement de se comprendre ; ils se sont toujours quittés au bout de deux heures d'entretien, sans cependant s'être querellés. Une stagnation constante, de fré-
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quentes contradictions impatientaient sans cesse ledit président. D'un autre côté, à Paris et à Montpellier sont advenus des accidents qui ont compromissa responsabilité, quoiqu'il fût sûr, ou qu'il crût l'être, que, s'il avait pu obtenir longtemps d'avance de certaines décisions que la commission n'a point voulu prendre, ces incidents n'auraient pas eu lieu. Lesjournaux, cependant, injuriaient, lepublic s'en prenait à celui qui paraissait tout mener. Il déclara, il y a six semaines ou deux mois, qu'après avoir terminé les deux affaires commencées, il se retirerait. On ne lui fit pas grande instance pour le retenir. Dans cet intervalle même, il eut à essuyer un assez bon nombre de contrariétés assez gratuites; il s'est retiré.
Or, voilà le ministre un peu embarrassé. Qui nommera-t-il à la place? Un mauvais choix est possible; mais difficilement on le lui laissera faire. Un bon choix n'est pas facile; le fût-il, il pourrait bien ne pas avoir envie de le faire. Il se dit < Mais, ne pourrais-je pas mener la chose moi-même ? » Cela n'est pas aisé, et le directeur Villemain, qui se trouverait alors l'intermédiaire naturel, n'est point tenté d'un si grand fardeau ; en attendant, on en reste là.
Cependant, les amis de M. Royer-CoUard sont un
U CORRESPONDANCE DE fif. DE RÊMUSAT.
peu embarrassés; ils auraient dû prévenir cette crise, ils se sont contentés de la prévoir. M. le Garde des sceaux a tout fait quand il a dit, et lorsqu'il a une fois parlé franchement dans le Conseil et exprimé un avis, tandis qu'il faudrait exprimer une volonté, il va embrasser sa femme et se rouler par terre avec son petit garçon. D'une autre part, Royer a de rhumeur, et il tarabuste tous ses amis, il dit qu'il ne veut rien être : « Je suis député, dit-il, je m'en occuperai plus complètement que je ne l'ai jamais fait; je lirai tout, j'étudierai tout, je parlerai sur tout, je serai de la commission du budget, et je traiterai la question du clergé. » Et les gens qui le connaissent voient bien que, sans une intention décidément hostile, il fera damner M. Decazes, autant et plus qu'il n'a faitdamner M. Laine. Or, ses amis ne peuvent l'abandonner, et ils ne croient pas les choses assez poussées pour le suivre. Que faire? M. Decazes, pendant ce temps-là, a quelque humeur, et, comme il n'a aucune crainte, il se moque d'eux. Il s'est donné beaucoup de peine pour les élections. Il ne perd pas un moment, il agit toujours, il agrandit sa clientèle, et, comme toujours, à force d'expédients, il se passe de principes. Comme il a, au moins, de quoi vivre trois mois, il vit tranquille, et
s*inquiètepeudes difficultés dont on le menace, des ruptures qu*on lui prédit; il se jette dans la bascule et dans le ventru à corps perdu. Non seulement, il ne pense plus à rassembler une commission pour faire une loi sur l'administration ; mais, lorsqu'on veut le forcer à en causer, il émet là-dessus des principes très en arrière de ceux qu'il avait il y a six mois, et montre des projets pis que ceux que M. Laine mettait en discussion, il y a deux ans, au conseil d'État. Il a là-dessus des explications avec son directeur générais qui lui met le marché à la main, et il lui répond par des douceurs ou des calembredaines. Rien ne le presse, rien ne l'inquiète; il est ou se croit sûr de sa majorité. Le reste l'in* quiète peu, et il s'est si souvent tiré d'affaire avec des provisoires, qu'il y compte toujours. D'un autre côté pour peu, qu'il sût réfléchir, il verrait qu' il a été continuellement entraîné dans les principes p ar les circonstances.