‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 13 sur 91 · M. Guizot · texte numérisé non relu

M. Guizot

Dimanche.

J'avais laissé cette lettre là. Depuis, les élections sont arrivées. Quoiqu'elles ne soient pas aussi complètement soumises qu'on Tavait pensé, c'est à dire quoique Lambreclitss qu'on ne portait pas, soit nommé, et Grégoire* aussi, elles amènent tant de noms attendus qu'elles ne peuvent pas nous servir à grand chose, et offrir, dans ce moment, un grand motif d'impulsion. Dans le fait, et plus tard, elles seront utiles ; car leur résultat est de renforcer le centre gauche; c'est proprement notre parti. J'espère bien, cependant, que les doctrinaires agiront. II faut que, de leur part, ils travaillent à de

1 . M. Lambrechts, né en Belgique en 1753, avait été professeur de droit, puis ministre de la justice après le 18 fructidor. Devenu sénateur, il avait voté contre rétablissement de l'Empire, refusé le titre de comte, et rapporté la loi de déchéance. Son fils est mort ministre de Tintérieur de la troisième République, sous le gouvernement de M. Thiers.

2. L*abbé Grégoire, conventionnel, évêque constitutionnel de Blois et membre de l'Institut, était, pendant la Révolution, Tun des ennemis les plus acharnés de la royauté. Il avait écrit notamment cette phrase célèbre : c Les rois sont, dans l'ordre moral, ce que sont les monstres dans Tordre physique, è II est mort en 1831, à plus de quatre-vingts ans.

bonnes lois sur les matières qui sont purement de leur ressort; ils donneront ainsi le ton à la session. Il faut encore qu'ils obtiennent une bonne loi sur Tadministration locale. Au reste, par un grand bonheur, les uUrà ont très mal pris tout ceci; ils ont choisi ce moment pour insulter M. Decazes, au lieu de Tamadouer. Ils nous sont bien utiles, comme toujours. Il est exact, par exemple, que les soixante voix qui manquaient à Grégoire au premier tour de scrutin ont été complétées, au second, par les voix des ullrà. C'est une vraie bonne fortune.

GCCCLXXII.

MADAMiS.DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, dimanche 12 septembre 1819.

Quand vous serez pressé d'ouvrage, mandez-moi seulement que vous vous portez bien. Mais, pour cela, ayez soin de vous bien porter. Je vous avais trouvé assez maigre; vous rengraissiez un peu sous ma surveillance. Ne me gâtez point votre aimable visage, et regardez un peu à la guenillej car elle

importe au reste. Mais, mon fiis, comme vous voilà faiti Ces longs cheveux tout droits, cet accoutrement mal soigné! D'où sortez- vous? La bonne tenue est une chose nécessaire; c'est un commencement de bonne grâce. Un extérieur négh'gé et des gestes durs, communs, voilà pour perdre le meilleur esprit de ce monde; un extérieur agréable dispose les auditeurs à la bienveillance. Je vous en prie, croyez-moi donc, au moins sur ces petites choses. Les hommes les plus distingués n'ont jamais refusé aux femmes de s'y entendre mieux qu'eux, et nous savons comment on nous plait. Je vous demande donc en grâce de me céder le département des niaiseries. (1 me semble que ma maternité n'est pas exigeante,et qu'on peut la satisfaire quelque peu.

Voire père vous enverra les notes que vous demandez, et il sera charmé si on met en évidence l'industrie de son département. Il entend fort bien qu'on laisse aller les préfets sur ce qu'ils peuvent déterminer seuls; mais il faudrait leur répondre sur les choses dont on a gardé les décisions pour soi, et réellement c'est ce qu'on ne fait pas assez. Peut-être le ministère de l'Intérieur est-il trop considérable pour une seule personne. Âujour-

ÂNMÊE1819. 09

d'hui, les affaires sont immenses, il faudrait des jours de vingt-quatre heures consécutives, des santés de fer. Quand je vois seulement quel est le travail d'un préfet du Nord, je frémis de ce<iu'un ministre doit avoir à faif e. Quand viendra donc le temps où un système nouveau et hardi simplifiera cette besogne si empêtrée de détails!

Votre tante me mande qu'elle voudrait bien voir Fontanes à Flnstruclion publique. L'esprit de parti e st co mique ; il leur fait préférer un disciple direct de r école de Voltaire à un partisan des doctrines de Po rt-RoyalI Voilà qu*on va oublier tout ce qu'en 1 815 et 4816, on a publié contre les principes antireligieux dont l'Université impériale infectait la jeunesse, et qu*on va faire de Fontanes un père de l'Église I Je me souviens seulement qu'il avait la réputation d*une extrême paresse, et, aujourd'hui, tout homme employé à quelque chose doit beaucoup travailler. Ricard disait à Vienne, à l'empereur de Russie : « En France, sire, on remplacera la conscription par la conscription. ^ Je crois qu'à r Instruction publique, on ne remplacera Royer- Collard que par Royer-CoUard.

Je vous vois en assez agréable compagnie à ces déjeuners Guizot,et avec M.de Broglie. Quels joyeux

propos VOUS allez tenir ! Quelles belles dissertations I Il me semble que le Courier devient galant pour les jolies femmes. Yoilà une douceur pour Madame de Staël que sa fille trouvera à son arrivée, dans un long et remarquable article où Ton ne s'attendait guère à trouver place pour une galanterie. Je conseille à son auteur d'y prendre garde. Telles douceurs sont un peu comme le chien du Bassan. Notre régiment nous quitte; cela fait bien des larmes. Je suis entre Jean qui pleure et Jean qui chante. Celui-ci, c*est notre gros général toujours amoureux, bien jaloux du colonel qui plattà la belle dame et qui s'attriste de la quitter. C'est une suite de dits et redits, de caquets qui occupent nos loisirs et dont vous ne vous souciez guère. Pour moi qui n'ai point fait d'amoureux, je suis assez contente de voir de nouveaux visages. Ce colonel si jeune avec ses cinquante-six ans, si royaliste en détestant le roi, si guerrier en ne sachant pas le premier mot de son métier, et si bavard, m'ennuie à mort. Il est bon homme, mais c'est une vraie linote. Son régiment s'est bien conduit, mais à tout prendre, il y a cependant mauvais esprit dans cette Garde. Quelques-uns de ses bas-officiers disaient, il y a quelques jours, devant un assez

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grand nombre de gens : c Si le roi mourait, nous partirions sur-le-champ pour Paris. — Mais, leur disait-on, vous attendriez des ordres? — Certainement non, nous nous débanderions tous, pour nous réunir aux Tuileries, et aller aider Monsieur à se rendre maître de tous les bavards. — Mais, votre colonel? — Le colonel ne dirait rien, et le trouverait fort bon. »

CCGCLXXIIl.

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, mardi U septembre 1819.

Votre lettre est charmante, et je la crois. Je ferai ce que vous me dites, autant que je le pourrai. Je travaille beaucoup, mais cela est momentané, et, d'ailleurs, je ne reste jamais chez moi le soir, et, comme vous le savez, je vais souvent déjeuner en ville. Ma santé est remarquablement bonne. Je n*ai, il faut le dire, que très peu d'imagination; je voudrais qu'on se mit bien cela dans la tète, ou plutôt, cela m'est égal. Je suis charmé que mon

père s'intéresse à nos questions sur le jury. Quant aux assises par département, j'y crois, mais rien n'est monté pour cela. Il ne faut point toucher à l'organisation judiciaire, d'ici à quelque temps cela est impossible. Faisons des réformes partielles qui en nécessitent d'autres. Il faut aller pas à pas, familiariser les esprits avec la vérité. Nous avons tant d'ignorance, et nos préjugés sont si forts! Ils le sont d'autant plus qu'ils sont plus nouveaux. Comment persuader aux enfants du siècle qu'une idée récente, qu'une découverte moderne, n'a pas le sens commun? Et, cependant, les événements marchent, des nécessités nous pressent. Quand je dis qu'il faut faire descendre le jury, je ne crois pas qu'il faille dépasser la quotité contributive fixée pour les électeurs, mais y adjoindre tous ceux qui ont une capacité personnelle et qui souvent, quoiqu'ils payent moins d'impôts, sont plus disponibles que lès contribuables à trois cents francs. M. de Broglie a une autre idée, c'est de ne fixer aucune condition, pas même celle d'électeur, et de s'en remettre purement et simplement au préfet, qui pourra prendre au hasard dans toute la population du département. Je ne suis pas de cet avis; je crois que si mon père se trouvait face à face

avec ses neuf cent mille âmes, obligé de choisir parmi tant dMnconnus, il en omettrait bien davantage qu'ayant un moyen régulier et légal de les classer, de les faire inscrire, de les recruter pour ainsi dire. La loi Tobligerait et en même temps l'aiderait à faire ce que, sans elle, il ne ferait que s'il le voulait bien, et avec beaucoup plus de difficultés. Il est bien plus simple de prendre des renseignements sur le compte des gens dont le nom est déjà inscrit et publié, ce qui est une présomption en leur faveur, ou au moins un signe de leur existence, que d'aller pêcher dans une mer d'individus sans nom.

Nos élections vont leur train et point mal, quoique nousayons essuyé plus d'un échec. Grégoire est nommé ; voilà le grand mal. Cette élection est absurde; mais le général Donnadieu excuse et explique bien des choses. Sur les choix de Rouen, nous en avons bien trois, quoique M. Beugnot qui était unanimement porté n'ait pas mal dérangé les choses, en changeant tout à coup d'avis, et en déclarant qu'il ne voulait point retourner à la Chambre. 11 l'avait bien annoncé ici, mais on ne l'avait pas cru, et il a tenu parole. Au reste, la Mayenne, le Doubs, l'Eure-et-Loir, la Haute-Marne ont fait les

choix que i'on attendait. Élienne n'est point nommé. Voilà des élections qui feront triompher tout le monde. Les ullrà se réjouiront les trouvant jacobines; les indépendants se vanteront d'être les maîtres; le ministère dira que les choix ne lui déplaisent pas; on ne voudra pas le croire, et, au bout de tout cela, s'il veut, c'est lui seul qui finira par y gagner.

CCCGLXXIV.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, vendredi 17 septembre 1819.

Mon enfant, vous avez vu quelquefois une eau qu'on a fortement remuée, et qui, longtemps après qu'on n'y touche plus, a bien de la peine à rentrer dans son repos, et demeure encore agitée. C'est tout à fait mon histoire: Ce que j'ai vu, fait et dit depuis deux mois, vous surtout, m'avez si bien remuée que je ne suis pas encore venue à bout de rentrer dans mes habitudes de province. Vous êtes dans toutes mes pensées, dans presque toutes mes

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paroles ; je rêve, la nuit, que je suis avec vous ; cela fait des réveils tristes, des journées qui commencent par un mécompte, un fond d'ennui que je combats difficilement, et un désir vif de sortir de cet état qui ne suffit pas pour m'en tirer. Ajoutez que, depuis mon retour, je suis souffrante, et vous aurez quelque pitié de moi. Votre père entre beaucoup dans mes souffrances et mes regrets; il est toujours en toute occasion de la plus excellente bonté. Maudit enfant que vous êtes ! Avec lui, je ne devrais regretter personne.

J'ai trouvé que votre Salvandy* avait très bien répondu sur Tarmée; il y a du patriotisme dans son âme. On le remarque dans tout ce qu'il écrit, et cela lui donne une sorte d'éloquence. J'aime à retrouver la puissances des setitiments naturels ; mon

1. M. de Salvandy, né en 1795, garde d^hnnneur en 1813, officier dans la maison militaire du roi Louis XVIII, avait donné sa démission, et publiait des brochures dont le succès était très ghnd. La plus célèbre, intitulée la coalition et la France, lui valut, e^H^9, le titre de maître des requêtes. 11 se sépara, peu de temps après, des doctrinaires, et fut destitué en 1821 par M. de Peyronnet. 11 a été, plus tard, un des plus brillants rédacteurs du Journal des Débals, puis député, ambassadeur et ministre de la monarchie de Juillet. Il est mort en 1856, laissant un fils qui a tenu un rang honorable dans la fraction libérale de FÀssemblée de 1871.

esprit 3*y attache sur-le-champ, et avec une vrai e jouissance. Ce qui me déplaît bien, au contraire, c'est le ton de plus en plus aigri des journaux. On glisse sur tout cela au milieu de Paris; mais, quand on y pense solitairement, cette insultante mauvaise foi cause un véritable dégoût. Il semble que la raison aura peine à percer au travers de ce torrent de sottises, qu'il se perdra beaucoup de temps, que le désir sincère des saines clartés n'est nulle part, que la plus grande partie de l'esprit humain mériterait qu'on la laissât s'égarer; et dépareilles réflexions viennent se mêler trop bien au découragement causé par votre absence. Je suis en mauvais train, mon fils; j'ai envie de ne me soucier ni des hommes, ni des choses. C'est une disposition qui m'estassez contraire. J'ai besoin 4'iDtérèt, et même d'intérêt assez vif, pour aimer à vivre, et, dans ce moment, personne ne me parait digne d'en inspirer. La protestation des évêques m'a donné aussi de l'humeur. A quoi bon une telle déclaration, et pourquoi la faire dans une forme gothique? Die u exige-t-il qu'on parle dans un langage qui ne sera plus compris? Le clergé tend toujours à rapetisser. Cela me fait de la peine. Vous voyez bien que c'est à la lettre que je ne sais à quel saint me vouer.

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Vendredi soir.

Votre lettre m*cst arrivée depuis ce matin que j'avais commencé celle-ci, et elle m'a un peu remontée. Je ne m'y attendais point. C'est une aimable attention; j'en sens tout le prix. Ah ! mon enfant^ que je vous aime! Que cela me fait mal et plaisir tour à tour, et quelquefois tout ensemble.

Je suis bien fâchée de Grégoire, et des paroles qu'on va dire. Il me semble entendre corner à mes oreilles votre tante et le Conservateur. Il n'y a rien à répondre, qu'à laisser la nuée crever. La morale de tout cela, c'est qu'il ne fallait pas faire 1815; nous en payons les fautes, et ce n'est pas encore une affaire finie. Je trouve que tous les éclaircissements donnés par M. Decazes sur les événements de Grenoble lui font beaucoup d'honneur, et que sa modération et sa prudence, à cette époque, sont remarquables. On a bien fait de publier tout cela dans le Moniteur. Ce qui me parait démontré, c'est que l'ordonnance du 5 septembre a été faite plutôt comme une affaire de parti que comme un retour à ce qu'on appelle les principes. Le plus

court est de dire qu'on n'a pas cru pouvoir faire autrement, que ce qui est fait est fait, et qu'il faut laisser là le passé. Bien heureux si on pouvait rompre tout à fait avec ce passé! Mais il nous tient encore, et c'est ce qui nous fait marcher par soubresauts. Les journaux commencent à tourner à une aigreur qui m'inspire un bien profond dégoût. Le ton des doctrinaires, à mon avis, n'est pas toujours très bon. Je trouve qu'ils ont raison, mais je voudrais qu'ils l'eussent toujours sérieusement. Quand ils sont graves, par exemple, il me semble qu'ils défendent mieux H. Decazes que le Journal de Parisj qui dit bien plus d'injures qu'il ne donne de raisons. Mais quel acharnement de tous côtés contre M. Decazes ! Les gros dogues des deux partis, nos petits aboyeurs provinciaux, tout s'en môle. Il faut qu'il y ait de grands charmes attachés au pouvoir pour compenser un tracas pareil. Tout ceci me tourne en misanthropie; je ne sais vraiment plus à qui je prends intérêt. Je voudrais me détourner de la politique, me créer une occupation forte qui me prît tout entière. Le malheur, c'est que je ne puis songer à vous sans m'y voir ramener, et qu'il faut, bon gré malgré, que mon cœur, mon âme, mon imagination, tout mon moi enfin, tourne et re-

àNNËE 1819. 109

tourne sans cesse sur les embarras que vous causeront les partis quand vous voudrez faire passer vos lois.

J'ai pourtant essayé, ce matin, d'écrire quelques pages ^ sur cette éducation des femmes qui me trottait parla tête dès Paris ; mais c'est toujours revenir au même point par un détour. Â propos de cela, demandez à madame Guizot si elle croit que les femmes du siècle de Louis XIY fussent ignorantes, ou passablement instruites? Je ne puis avoir une idée nette là-dessus. Je ne veux pas conclure de mesdames de Sévigné, de Maintenon, de Grignan. Je vois qu'on les élevait dans un couvent, mais assez mal. Cependant le goût de la dévotion et les disputes du temps les obligeaient à une certaine étude de leur religion. A la Cour, on parlait italien ou espagnol, mais il ne faudrait point regarder à la Cour seulement. Enfin, voici ma question : Croyezvous qu'une femme de bonne compagnie de ce temps-là fût plus ou moins instruite qu'une femme du siècle de Louis XV, voire même de celui-ci? Je

1. Ces pages sont devenues Touvrage sur Téducation des femmes qui a été publié par mon père, quelques années après la mort de sa mère, en 1824. H. Gréard prépare une nouvelle éditioq de ce livre, en ce moment môme.

trouve que les non elles oui se croisent dans mon esprit.

GGGCLXXV

CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, jeudi 23 septembre 1819.

Vous me paraissez, chère mère, la tète un peu montée. Calmez-vous; tout va bien, ou du moins beaucoup mieux que Je ne Tespérais. Notre crise se fera, et je crois, sans secousse et sans rupture. Quant à Grégoire, pourquoi vous tant animer? G*est une sottise, et voilà tout. Vous êtes contente de ce que le Courrier a dit là-dessus, et moi aussi, car c'est moi qui l'ai dit. J'avais cru qu'il y aurait moyen de ne pas le recevoir à la Ghambre, mais il y a contre ce parti des raisons invincibles. 11 existe à tout argument pris de la dignité royale une réponse devant laquelle il faut baisser la tête : Le Roi a nommé Fouché ministre. Il ne faut pas se laisser dire cela à la tribune de la Ghambre, car l'objection est accablante. On pourrait la braver pour Barère,

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et on n'en aurait pas besoin. Il n'y a qu'à le laisser mourir en exil. Mais Grégoire n'est point régicide. Son vote n'a point compté*. Le mot de mort n'est pas dans sa lettre. Il a adhéré au jugement, mais sa lettre n'est que comparable aux deux mille adresses signées alors par une foule de citoyens entraînés, ou effrayés, et qui sont partout considérés, souvent dignes de l'être, souvent employés comme maires, adjoints, procureurs du Roi, greffiers. Enfin, lorsqu'on a accepté sans frémir Fouché ministre, et que l'on a pu regarder comme une chose qui ne serait pas entièrement déraisonnable de prendre Cambacérès pour chancelier, il faut bien se résigner à Grégoire député. Cet homme est un fanatique violent. Il n'a jamais cédé sur les points sur lesquels il a porté sa conscience ; son ineptie lui a fait mal choisir ses scrupules, voilà tout; et ses disc ours sont inexcusables. Mais il n'a persécuté personne individuellement; il a professé sa foi avec une

1. Barère de Yieuzac avait été très violent pendant la Terreur, et avait voté la mort du roi, en prononçant ces paroles : « L'arbre de la liberté ne croit qu'arrosé du sang des tyrans. > Il a été député après 1830 et est mort en 1841. Grégoire, au contraire, était absent lors du procès du roi, et, quoiqu'il eut écrit que, présent, il l'eût condamné, il n'a jamais dit, il a même nié qu'il eût voté la mort*

admirable énergie. Il faut se taire, et le laisser venir à la Chambre où il s'avisera de parler et fera quelque scandale qui le noiera. Chose ridicule, par exemple, il veut qu'on l'appelle monseigneur. Ceux qui ne le veulent pas ont le choix entre monsieur Vabbé et monsieur le comte.

Tenez donc ferme, et ne vous laissez pas entamer, ni par les ultra ni par les ventrus. Parlez haut dans votre salon. Si M. de Jumilhac vous nomme Grégoire, jetez-lui à la tête que soixante voix ultra lui ont seules donné la majorité, et que l'unique résultat de la nouvelle de cette élection sur le Roi a été qu'il a lavé la tête au chancelier, qui s'est trouvé immédiatement sous sa main. Si l'on accuse la loi des élections, accusez hardiment les électeurs de Grenoble, et dites que les jacobins ont du crédit dans ce pays parce que le général Donnadieu y a été féroce. Il n'y a point dans un tel langage de partialité contraire aux devoirs administratifs. Reprocher aux factions leurs violences, c'est dire le vrai et le juste ; il ne faut pas les pallier, rougir comme des coupables; il faut renvoyer le mal à qui l'a fait, et ne point paraître, un moment, honteux de ce dont on n'est pas cause ; ce serait prendre un air de complice.

J'ai parlêàM. Guizotdetoutceque vous médites. 11 assure que mon père peut, en toute sûreté, promettre plus de liberté aux communes. Il est bien décidé que les conseils municipaux seront nommés directement par le peuple ; le maire choisi forcément dans le conseil municipal ; celui-ci chargé de la rédaction définitive du budget de la commune, sauf Tapprobation du préfet, sans qu'il soit nécessaire de le faire viser à Paris. C'est sur l'administration départementale, les attributions du préfet, celles du conseil général, etc., qu'il y a débat et grande inceititude.

Voilà notre unique duchesse arrivée. Son mari est le plus doctrinaire des doctrinaires. Il ne s'agit plus que de le compromettre, et il y sera inévitablement conduit. D'anciennes relations, et surtout celle avec M. d'Ârgenson, le gênent un peu; il voudrait rester où il est, et s'occuper du gouvernement en amateur. La liberté de la presse ne le permettra pas*.

1. On comprend aisément que notre unique duchesse, c'est madame la duchesse de Broglie. Mais les lignes suivantes, écrites par mon père sar cette année de l'histoire de la Restauration, feront mieux comprendre ce passage : c M. de Broglie, qui, un an auparavant, était presque encore de Textrème-gauche, s'était lancé sur la pente doctrinaire, peut-être avec un peu d'engouement et de VI. 8

CCCCLXXVI.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, dimanche 26 septembre 1819.

Mon enfant, je suis de bien mauvaise humeur. Savez-vous qu'il y a bien longtemps que vous ne m'avez écrit. Je suis bien seule, assez souffrante, je rêve notr, j'ai de l'inquiétude ; il y a un voile

gaucherie. II était très lié avec M. de Serre, très peu avec Royer- CoUard. Guizot le soignait autant que possible. Broglie ne sut pas ménager la transition, et se brouilla plus que de raison avec son ancien parti. La tentative de fonder la liberté constitutionnelle à la manière doctrinaire , par le pouvoir et pour ainsi dire contre Tesprit révolutionnaire, était belle, mais trop difficile, trop chanceuse et, pour ainsi parler, trop contre-nature pour qu'on nt bien, sans y être obligé, de s*y jeter à corps perdu. Vers la fin de Tété de 1819, on pouvait déjà parier avec asses d'avantages qu'elle échouerait. Ce n'était donc pas le moment de rompre avec la gauche, sur laquelle on serait forcé tôt ou tard de se replier, ce qui ne se serait pas alors sans difQcuUé, ni sans de petits sacrifices de dignité. Mui-môme qui venais, non par mes sent* ments secrets, mais par ma position publique, du centre droit, j'entrevoyais, quoique bien confusément, cet embarras. J'ai eu de la peine à opérer par la suite mon mouvement vers la gauche, quoique ce fût suivre le cours des événements et le fil logique de nos opinions, en présence de la réaction vers la droite, n

très sombre sur ma semaine quand elle est absolument veuve de votre écriture. Je suis bien fâchée de n'avoir pas fait plus de coquetteries à votre ami Guizard *, et de ne Tavoir pas prié de m' écrire un peu. Son esprit et sa conversation me plaisaient beaucoup. Au fond, j'aurais été charmée de ne pas perdre entièrement tout cela de vue, et il m'aurait donné de vos nouvelles. Vous devriez négocier cet arrangement entre lui et moi, et me ménagr cette correspondance qui serait comme une succursale de la vôtre. Je n'ai de lettres de personne, ou à peu près. J'ai frappé à bien des portes, elles sont fermées; j'ensuis blessée, et je n'y retournerai pas. Il faut peu à peu s'accoutumer à ne pas compter sur le prochain, et à son tour consentir à ne plus être le prochain de personne. C'est une expérience qui me coûte, parce qu'il y a encore dans mon âme quelque chose de vif qui irait très juvénilement au-devant de la moindre apparence

1. M. de Guizard, neveu de madame de Gatellan, venait d'arriver à Paris et s'était, dès les premiers jours, fort lié avec mon père, dont il était exactement le contemporain. Cette liaison a duré toute leur vie. 11 écrivit dans les Archives , et plus tard dans la Revue française et dans le Globe, C'était un homme de beaucoup d*esprit et d'une conversation très aimable. Après la révolution de Juillet, il a été successivement préfet, député, puis directeur général des beaux-arts. Il est mort en 1876.

d'amitié. Il faudra faire mourir ce quelque choses à peu près comme un dentiste essaye de faire mourir avec des spiritueux le nerf des dents qui font mal; mais, en attendant, ce nerf est irrité, et je souffre beaucoup.

J'ai pourtant reçu une lettre de madame de Rumfort. Elle se plaint tendrement à moi qu'elle ne vous voit pas. Elle me mande que les doctrinaires sont tout à fait passés de mode, et, comme vous savez qu'elle ne mâche aucune parole, elle ajoute que M. Decazes se meurt d'envie d'en être débarrassé. Mais, bon Dieu, que lui resterait-il donc? Je vois un acharnement extrême contre lui dans tous les partis, et, par ce que je lis, je devine bien des choses qui me font peur. Je vois clairement, par ce qui se passe ici, que le gros de la nation se dégoûte peu de peu à tous les noms; elle se fie moins que jamais. L'autre jour, j'ai vu un honnête négociant qui me disait : c Mais, madame, ou diantre nous mène-t-on? » Par ma foi, je n'ai su que lui répondre. Il me semble que le vent souffle comme l'année dernière, c'est-à-dire à l'inquiétude et à la défiance. De qui est-ce la faute? Je n'accuse personne dans l'ignorance où je suis; mais je suis inquiète. Dites, en attendant, à M. Guizot que, s'il n'est

plus à la mode à Paris, il pourra s'en dédommager en province. Nous autres, nous sommes toujours un peu en retard, et nous nous parons de ce que les élégants delà grande ville ne veulentplus. Hier, j'ai vu notre chef du commerce lillois. Van Venacker. Il m'a dit qu'il avait hésité à s'abonner à un journal, et qu'ayant lu quelques articles du CourieTy il y avait trouvé tant de bonnes choses à étudier, qu'il s'était déterminé à le prendre pour sa lecture du matin. Il m'a demandé si M. Decazes aimait les doctrinaires, parce qu'on répandait qu'il s'était jeté dans le parti de la Cour. Vous pensez bien qu'à tout hasard, j'ai répondu qu'il les aimait beaucoup, et qu'il n'y avait qu'à voir comme les ultra traitaient le ministre pour être certain qu'il n'abandonnait pas la cause de la nation.

Mon Dieu, mon fils, que cela m'ennuie de causer toute seule ! Parlez-moi donc un peu. Je suis comme un briquet sur lequel on ne frappe point. Je vaia passer ce dimanche tristement ; il pleut à verse; je suis malade, oisive, rien ne me réveille. Une lettre de vous aurait ^u un effet merveilleux. Voilà votre père qui entré chez moi pour me demander si j'ai de vos nouvelles ; sa mine s'allonge

sur ma réponse; il a bien envie de penser du mal de vous. Peut-être trouvez-vous que je vous ai trop écrit cette semaine, et craignez-vous de m'encourager dans mon débordement de paroles? J'y prendrai garde à l'avenir. Aussi bien n'ai-je rien à vous mander, si ce n'est que j'ai mal aux dents et que je vous aime trop.

Dimanche soir.

Puisque j'ai une occasion aujourd'hui, je veux encore vous dire que, ce matin, votre père causait devant moi du ministère de la Guerre avec l'ingénieur des ponts et chaussées ; et tous deux déploraient le despotisme habituel du corps du Génie qui s'oppose souvent aux entreprises utiles qu'on pourrait faire dans les départements de la frontière. Les habitudes du régime de Bonaparte, l'esprit que donne ce diantre d'habit militaire, tout cela uni à un certain fond de science, rend ce Génie fort indépendant, et il est toujours soutenu par le ministre de la Guerre. Votre pèrp disait donc que, si la santé du maréchal^ décline, il serait très nécessaire de

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