M. Dulilleul
public pointe en France. J'ai trouvé ce monde bien plus avancé que par le passé. Tous ces bons négociants commencent à savoir très bien ce que ce gouvernement-ci veut d'eux, et ce qu'ils veulent de lui. Ils ont démêlé les doctrinaires, ils lisent le Courier; ils attendent avec impatience les lois sur le jury et les communes; ils aiment M. de Serre, ils crient au scandale contre la nomination de Grégoire. Ils disent qu'il y a en France un peu trop de méfiance contre les agents du pouvoir, qu'il ne faut pas regarder le gouvernement représentatif comme une occasion de continuelles batailles, enfin ils m'ont charmée. Toutes leurs paroles m'ont bien convaincue de ce que me disait une fois votre père, que les gens des départements ne s'attachent qu'aux hommes qui leur représentaient une opinion. S'il faut tout dire, par cette raison, ils ne comprennent pas beaucoup M. Decazes; ils demandent ce qu'il veut, ce qu'il est dans le fond, et si on se peut fier à lui? Vous pensez bien que votre père a répondu par l'affirmative, et nos commerçants s'en réjouissaient, car ils ont une extrême confiance en lui. Il a vraiment merveilleusement parlé pendant toute la soirée. Il a établi très sainement la disposition générale de
la France, la nécessité que les citoyens s*entendissent, et s'intéressassent à ce qu'on fait, les avantages de l'association, les lois qu'on allait donner, la vraie position des préfets, le système dont il s'appuyait, lui, pour son compte, dans son administration pour préparer tout doucement le département à certaines libertés qu'on lui accorderait sûrement d'ici à six mois, la nécessité de l'instruction pour le peuple, de l'association chez les bourgeois, le besoin de secourir les pauvres, non par des charités aveugles qui entretiennent la misère, mais en lui procurant du travail, enûn une foule de choses appliquées directement aux avantages de ce pays. Tout notre monde écoutait bien, entendait à merveille, et s'animait, comme s'il n'était pas du Nord.
CGCGLXXVII.
CHARLES DE RÉHUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, mercredi 29 septembre 1819,
Vous devez trouver ma mère, que voici encore un grande intervalle entre mes lettres. Mais j'ai été
si occupé, que j'ai sans cesse remis au lendemain, et le temps s'est ainsi écoulé. Je me sentais cependant l'envie et le besoin de ne point vous laisser ainsi sans correspondance. Vous êtes si seule, et, depuis quelque temps, vos lettres tournent tellement ati, noir y que vous me paraissez avoir besoin de consolations un peu remontantes. Je ne vois guère de personnes ayant l'envie ni les moyens de vous donner quelque soulagement ou quelque distraction, et il faut que je supplée à un silence dont je suis un peu cause, et que j'occupe une solitude qui vient un peu de moi. Je crois pourtant que c'est beaucoup leur faute; tant pis s'ils ne vous entendent pas ! Et puis l'absence, l'éloignement, Toubli, voilà bien des causes. Ce serait merveille qu'il n'y eut pas mésintelligence, après trois ans d'émotions si vives, senties si différemment par des personnes si éloignées les unes des autres. Après tout, que gagneriez-vous à une correspondance un peu étendue, un peu diversifiée? Des émois, des inquiétudes, des impatiences, de fausses nouvelles et des partis pris contre lesquels vous vous croiriez obligée de combattre. Autant vaut ne point écrire.
Quant à M. de Guizard, il dit qu'il a grand'peur,
ÂNNËE 1819. m
et qu'il ne vous écrira que des bêtises. Il a une grande paresse et peu d'amour de la plume. Vous voyez qu'il faudra que vous soyez un peu provocatrice de ce côté-là. II est vraiment spirituel, très sincère et très impartial, ce qui est tout. Je vous assure que nous sommes de drôles de gens, tellement désabusés de toutes choses, si incrédules, si critiques, et cependant si vivement émus, si ardents pour de certaines choses I Ce qui nous distingue, ce qui fait que continuellement nous ne sommes pas entendus, c'est l'habitude où nous sommes de juger chaque personne comme une chose, comme une idée complexe, par conséquent de regarder chacune de ses actions ou de ses qualités comme des conséquences de sa nature. C'est ce qui fait que nous étonnons souvent les gens, en leur répondant, lorsqu'ils nous racontent quelque action qu'ils trouvent bizarre : < Je le c rois, cela doit être. > Ou lorsqu'ils nous citent ou prévoient quelque démarche qu'ils croient toute simple : « Non, cela ne sera pas, cela ne peut pas ètrC/ > C'est une forme déjuger et de raisonner que je ne sais comment définir, et je vous l'expliquerai par un souvenir: C'est tout à fait le procédé logique de M. Royer-Collard dans ce fameux discours
OÙ il a dit qu'il devait y avoir des bonapartistes *.
Je vous prie, ma mère, de vous attrister le moins possible. Que vous importent ces haines et ces animosités, pour vous en effaroucher? Je vous dirai que cela doit être, que c'est dans la nature des choses; et puis il n'y a rien de neuf, il n'y a point de sujet de concevoir une aversion de plus pour l'humanité. Dans la vie sociale, dans les salons, n*est-on pas habitué et résigné à des conversations absurdes, inutiles ou odieuses, à des caquets, des tracasseries, des médisances, des calomnies? Eh bien, c'est la même chose, le tout transporté dans la vie publique, et du moins, ici, l'importance des matières et la grandeur du but doivent consoler de la pauvreté, et quelquefois de l'infamie des moyens.
Je conçois que toute cette affaire de l'industrie soit d'un bon effet. Vous aurez vu la distribution des médailles dans les journaux. M. Decazes a mis à tout ceci son activité et sa bonne grâce
1. Dans son discours sur la pétition des bannis M. Royer-CoUard avait dit, en parlant des bonapartistes : « Pour être assuré qu'ils se connaissent, qu'ils s'unissent, qu'ils concertent leur action, je n'ai pas besoin de documents; quoique je ne le sache pas, je l'aillrme, sur la foi de l'histoire, de l'expérience universelle et des lois immuables du cœur humain. »
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accoutumées. Il leur donne à dîner à tous, et il y avait avant-hier, rue Saint-Marc, un serrurier qui sautait de joie et qui montrait à tous les passants son billet d'invitation chez le ministre. Il est bien vrai qu il est unanimement, et vivement, attaqué. Les indépendants ont fait le calcul, et presque le serment, de le renverser. Ils le regardent comme le dernier reste de 4815 dont ils veulent effacer jusqu'à la trace. Ils le regardent comme le Laine de ce ministère-ci. Il a tous les moyens de se sauver, et j'espère qu'il les emploiera. Nous comptons sur une crise heureuse d'ici à peu de temps. La session éclaircira beaucoup de choses, mais il vaudrait mieux ne pas l'attendre pour prendre un parti. Le grand malheur c'est la disette d'hommes. Heureusement, la Chambre a été remarquablement fortifiée par ces dernières élections.
Le Garde des sceaux nous disait, l'autre jour, avec son air grave et guerrier : « Messieurs, je ne me fais point d'illusions : Le gouvernement est faible, les partis l'avilissent bien ; c'est à la nation de l'honorer. » En attendant, je vous embrasse.
m CORRESPONDANCE DE M. DE RËMUSÀT.
CCCGLXXVIII.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
LiUe, vendredi !•' octobre 1819.
Mon ami, je suis d'assez bonne humeur aujourd'hui. Vous allez me demander pourquoi? En vérité, je n'en sais rien. C'est que je ne souffre point, c'est qu'il fait beau, c'est je ne sais quoi dont je ne puis rendre raison. Je commence à reprendre mes habitudes, et à regarder autour de moi sans soupirer; je me raccoutume à celte chambre, à ce silence, à ces visages flamands. Je comprends que peut-être je serais trop heureuse si je passais toute ma vie entre deux personnes qui me sont égalements chères, et qu'il y aurait un peu trop de faiblesse à ne pas mieux supporter ma destinée; enCn, je suis plus contente de moi, et cette eau dont je vous parlais l'autre jour prend assez son niveau.
Je ris, à part moi, des propositions de correspondance que je vous ai chargé de faire à votre ami, et surtout des belles raisons que j'avais trouvées
pour Ty déterminer. S'il arrivait que ma qualité de vieille le décidât, il faudrait assurément mettre cet étrange motif au nombre de singularités qui font quelque chose tout à fait à part de vos jeunesses doctrinaires.
Mon fils, vous aurez beau me prêcher, je ne puis m'accoutumer à cette nomination de Grégoire. Je n'aime point qu'on tente d'affermir nos libertés légitimes sur ces vieux débris des sanglantes parenthèses de nos révolutions. Ce sont des épouvantails tout propres à inspirer du dégoût aux passants, et sur presque toutes les choses sérieuses de cette vie, les hommes sont de vrais passants qui ne jugent qu'en courant. La comparaison avec Fouché me parait une faible objection. Ce choix est une faute qu'on devrait avouer et expliquer. D'ailleurs, une Chambre a bonne grâce à se montrer plus difficile qu'un roi. Je ne puis me représenter cet homme prêtant serment de fidélité. Ce temps-ci ne veut aucune monstruosité.
Voici votre lettre qui vient. Je désire fort que vous ne vous fassiez point un tracas de m' écrire. Vous savez qu'il est dans mon humeur de me placer toujours de manière à ne vous point gêner. Je trouve que les vies qui finissent doivent quelque
respect à celles qui commencent. Ne vous contraignez donc point. Écrivez un billet quand vous avez peu de temps, car il me faut preuve de votre existence. Vous et votre ami, vous avez la manie de vouloir faire des pièces d'éloquence de vos lettres; vous craignez de dire des bêtises. 11 y a vraiment un peu d'enfantillage dans cette affaire. Une suite de faits, tout simplement contés, quelquefois amusent plus à lire que les plus belles dissertations du monde. Je suis bien sûre que, moi qui ai certainement moins d'esprit que vous deux, si j'étais à Paris, je trouverais cent choses à mander, et cela encore sans oublier le respect qu'on doit à la poste. Mais ce qui vous paraît peu digne de vos dédaigneuses attentions ne vous semble pas fait non plus pour nos provinces. Vous avez tort, nous ne sommes pas trop difficiles.
Tous les ministères, amis et ennemis, me paraissent tomber dans le même tort : Ils attendent toujours le mouvement des Chambres; ils disparaissent et se fient aux coups d'État; les secousses prouvent de temps en temps leur existence. Ah ! que je leur voudrais une vie égale, un équilibre d'opinions et de principes ! Quelle perte de temps ! Je crois que je voudrais, en tête des affaires, des
gens que je n'aimerais pas du tout ; on est bien plus difficile pour ses amis. Je me désole quand je vois mes provinciaux demander continuellement ce que pense M. Decazes : S'il n'a pas en effet envie de gouverner seul? S'il n'est pas brouillé avec ses collègues? S'il n'a pas secrètement le désir de garder l'administration impériale des départements , de changer la loi des élections, de gêner la Presse? que sais-je! cent sottises de celte espèce. Je réponds de mon mieux, je m'impatiente, et on en conclut que je suis gagnée, voilà tout.
Vous voudriez donc que je prisse toujours les personnes comme des choses, et que j'appliquasse votre « Cela devait être » à tout ce qui se passe ici-bas, en général et en particulier? Mais, mon enfant, je vous en demande pardon, les mécomptes du cœur ne se mènent point ainsi, et d'ailleurs cette logique de votre patron, que j'admire, ne peut guère contre une souffrance. Venez donc quand j'ai mal aux dents me démontrer que l'humeur rhumatismale qui me poursuit, se portant à présent sur les nerfs des mâchoires, il est tout simple que j'aie des fluxions, et peu raisonnable que je fasse la grimace ou que je m'attriste de souffrir ! Et puis, quand vous m'aurez montré
que c'est une nécessité que j'aie mal quelque part, nous ne serons guère plus avancés : car je m'attristerai de la nécessité même. Vous ne me trouverez point ici si soumise à vos raisonnements qu'en votre présence. A Paris, vous me développez l'esprit, et quelquefois vous me brusquez un peu le cœur. En Flandre, au contraire, mes sentiments ont la bride sur le cou, et tout contribue à engourdir mon intelligence. Je garderai donc encore longtemps la manie d'être aimée. Madame de Sévigné dit qu'on ne souhaite l'estime que de ceux qu'on aime et qu'on estime. Mais il est si doux d'aimer et d'estimer, qu'on se presse de faire l'un et l'autre. On s'engage sans y voir bien clair, et on meurt quelquefois avant d'avoir démêlé si on avait tort ou raison. Basile redressait les proverbes; moi, je veux faire un livre où je changerai certains préjugés établis, et je démontrerai qu'ordinairement l'amour est moins aveugle que l'amitié. Il est presque toujours produit par un certain positif qui se justifie mieux qu'on ne croit. lia plus d'afûnités qu'on ne pense avec les doctrinaires. Quant à sa pauvre sœur, sa réputation de prudence pourrait fort être usurpée.
ANNÉE 1819. m
CCCCLXXIX.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, samedi soir 2 octobre 1819.
J'ai, ma mère, été, ce soir, pour voir la rentrée de Talma* ; mais, attendu que je n'ai pas trouvé déplace, me voilà revenu, remis à ma table, et je vous écris en attendant dix heures. Je voudrais trouver quelque chose pour vous égayer, et, par malheur, il ne se passe rien. Point de société et peu de politique.
J*ai peur que cet animal de Grégoire, qui est niais et violent, ne nous amène quelque scandaleuse séance. Lanjuinais, Garât, Andrieux et quelques autres de ses amis se sont vainement entremis pour obtenir de lui qu'il se démit de la dépulation. Il a toute la ténacité nécessaire pour l'aire une sottise. Ces gens-là ont toujours un préjugé révolutionnaire tout prêt pour justifier une absurdité.
Nous attendons tranquillement la session qui
1. TalDiBU revenant d*un congé, rentrait le 2 octobre par le rôle d'Oreste dans Andromaque,
éclaircira bien des choses. Il y a des hommes pour qui la tribune est ce que la terre était pour Ânlée. Nous avons grand besoin de cela. I>e repos est profond. Cette nation n'a besoin que de quelqu'un qui lui parle ferme et lui inspire confiance. Je crois qu'on lui portera de beaux travaux. Cette loi du jury peut être très bonne^ et surtout la discussion admirable. Il y a une foule de choses neuves et morales à dire. Je prépare de mon côté quelque chose qui m'achèvera, ou me fera honneur. L'entreprise est hardie, et peut-être au-dessus de mes forces ^ Cependant, M. Guizot en est content. Il dit seulement qu'il n'y a pas dix personnes en France en état de me comprendre. Je vous communique naïvement cet éloge qui, peut-être, me tournera mal; car, du moment qu'on essaye d'être profond, même lorsqu'on y réussit un peu, on ne manque pas d'être moquable. Un avantage que j'espère au moins, c'est que ce que j'écrirai sera très sérieux et très moral. Je crois fort important de fonder en morale toutes nos institutions et tous nos principes politiques. C'est ainsi seulement que nous enlèverons aux uUrà
1. Cet ouvrage est un livre sur le jury, comme on le verra plus loin.
ÂNNËË 1819. 133
celte apparence de morale, la seule force réelle, la seule supériorité qui les fasse durer.
A propos, j'oubliais : Avez-vous fait attention aux nouvelles de Francfort, et aux propositions du ministre d'Autriche à la Diète, par suite des résolutions de Carlsbad^? Voilà un acte bien insolite, et c'est la première fois qu'une convention diplomatique se mêle de régler les intitutions civiles des pays qui ont envoyé leurs ambassadeurs. C'est un attentat, je ne veux pas dire aux principes de la liberté, mais aux droits des souverains. Je ne m'inquiète guère du succès définitif de pareils actes empruntés à la i)oliiique niveleuse de Bonaparte; mais, ce qui est grave, c'est qu'il paraît que le tout a été monté, exigé, imposé par l'empereur de Russie, que les termes de la déclaration sont une
1. Une conférence avait été tenue à Carlsbad, où étaient représentés rAutriclie, la Prusse, la Bavière, la Saxe, le Hanovre, le Wurtemberg, Bade, le Mecklembourg, I^assau, la Hesse électorale et Saxe-Weîmar. De cette conférence était résultée une série do propositions qui furent soumises à la Diète par Tenvoyé d'Autriche, le comte de fiuol, président. On peut lire le récit de cette conférence et Tcxposé de ces propositions dans les Mémoires du prince de Metternich, qui viennent d*ôtre publiés. {Mémoires^ documents et écrits divers laissés par le prince de Metternich t chancelier de cour et d*État, publiés par son fils, classés et réunis par M. de Klinkowstroem. 8 vol. in-8, Paris 1881-1889. Vol. m, p. 283 et suivantes.)
perpétuelle allusion à notre pays ; que le tout a été rédigé par Gentz, écrivain ultra j qui était, il y a six mois, en correspondance avec le Conservateur^ et qu'enfin ceci est un véritable cordon tiré autour de la France. Il est fort important que l'ordre public ne soit pas le moins du monde troublé ici, car cela pourrait nous attirer quelque note diplomatique qui ne laisserait pas de nous' empêtrer; et, dans tous les cas, les déclamations des ultra qui produiront des répliques belliqueuses de la part des indépendants pourront bien nous donner quelque embarras. Tout ceci agite nos hommes d'État, et il y a de quoi. Je sais bien, qu'au fait, de tels soins rappellent bien la comparaison de Milton, qui disait que prohiber la publicité de la Presse, c'était bâtir un mur autour d'un parc pour empêcher les oiseaux d'entrer. Mais enfin,, il peut y avoir, dans l'intervalle, des oiseaux tués à coups de fusil par les garde-chasse. Tenez, je crois qu'il y aurait dans cette comparaison, du reste fort connue, le sujet d'une jolie fable.
CCCGLXXX.
UADAHE DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARTS
Lille, mardi 5 octobre 1819.
Savez-vous bien que votre lettre de ce matin n'est nullement rassurante, et que les ordres qui viennent du ministère de la Guerre lui font un accompagnement peu agréable? Votre père a reçu Tordre d'appeler, d'ici à dix jours, toute la levée de ces deux années, de manière que, comme il est vraisemblable que l'injonction est la même partout, vous aurez, dans ce mois, quatre-vingt mille hommes de plus sous les armes. Les lettres prescrivent la plus grande célérité. Ceci va faire un triste effet dans nos campagnes, où ces pauvres gens se croyaient libérés, le recrutement venant d'avoir lieu. Que leur dira-t-on pour les calmer? Par ma foi, nous n'en savons rien. Craint-on la guerre réellement? Veut-on se mettre en attitude de pouvoir soutenir sa liberté? Tâchez, mon enfant, d'être aux aguets
136 GORRESPONDAIiCE DE M. DE RËMUSAT.
de ce qui se passe, et de nous tenir au courant. Mon cher ami, je ne sais où j'en suis. Je regarde auprès, au loin, je vois des choses fort empêtrées, un état social malade auquel on applique forcément des remèdes actifs qui demanderaient un grand fond de santé ; un empereur de Russie qui veut faire le Bonaparte blanc, et qui peut impunément parler libéralité dans ses déserts et despotisme dans TÂllemagne ; des écrivains passionnés ou imprudents; ici des fautes qu'il faudra payer; un temps précieux perdu depuis trois ans; des parties bien liées, une extrême défiance, une inquiétude vague. Ne dites pas précisément que la France soit calme, car elle est inquiète. J'ai vu un homme qui arrive de Lorraine, qui a fait un assez long circuit. Il dit que partout on demande ce qu'on fait et où Ton va; que le Constitutionnel est lu avec empressement, et les dénonciations contre l'autorité et les prêtres saisies avidement. Je ne crois pas qu'il y ait deux partis à prendre, mais la raison sera-t-elle assez forte? Il arrive souvent qu'elle n'est pas entendue tout de suite; cela ne prouve rien contre elle, mais une génération est perdue. Je voudrais que la vôtre se tirât d'affaire; j'ai donné démission de la mienne. Est-ce que M. de la Fer«
ronays * est de force à donner au czar une véritable idée de la France? Savez-vous qu'il faudrait là un homme bien habile? Quelles paroles échappe-t-il à Tambassadeur d'Autriche? Que dites-vous, vous autres, de la guerre prochaine entre les États-Unis et l'Angleterre qui va secourir l'Espagne? Voilà bien des paroles et des questions ; tâchez de répondre un peu ; je meurs du besoin de causer.
Votre père est de votre avis sur les articles de votre duc*. Il dit que vous avez mal lu ce qu'il m'avait dicté. Il n'est point d'avis de faire tous les changements sur-le-champ, mais de préparer la loi de manière qu'ils arrivent forcément peu à peu. Je voudrais bien que vous ûssiez un ouvrage qui fût compris. J'ai envie d'écrire à M. Guizot pour le prier de vous enjoindre d'être quelquefois un peu commun et un peu bète. Si vous écrivez comme vous causez dans certaines occasions, nous sommes perdus. Vous souvenez -vous de ces paroles
1. M. de la Ferronnays avait été nommé, cette année môme, ambassadeur auprès de Temperenr de Russie, ou du moins le czar Tarait accepté sur la proposition du duc de Richelieu faite l'année précédente, de sorte qu*il se rendait à son poste dans des circonstances très différentes de celles qui Tavaient fait choisir.
2. Le duc de Broglie avait fiiit plusieurs articles sur le jury dans le Courrier.
dites à brûle-pourpoint que je vous reproche de lancer sans antécédents? Décidément, le monde est commun. Qui brave trop les gens médiocres perd le moyen d'être utile ; ne perdez jamais de vue cette triviale vérité.
Nous avons ici la plus vilaine histoire du monde. Un malheureux prêtre dont vous m'avez entendu parler, qui nous est arrivé l'année dernière, qui prêche follement, qui refuse l'absolution à des acquéreurs de biens nationaux, qui dit que, si le pape n'agit pas comme il le souhaite, il faut lui désobéir; qui parle assez mal du roi et qui ose se déclarer correspondant de Monsieur^ cet homme a fondé ici un couvent de carmélites qui élevaient des petites filles. Il emprunte et ne paye point, pour les frais de l'établissement; la ville fait face à tout. Voilà que, tout à coup, la supérieure du couvent, que j'aimais beaucoup, disparaît . On s'enquiert, on va aux détails, on découvre que cet homme est un inrâme libertin qui, sous prétexte d'extases religieuses, a entraîné ces carmélites à mille désordres. Le récit en est dégoûtant, mais l'impudence de l'homme est extrême. Votre père conduit tout cela avec une prudence vraiment remarquable; il avertit Tévêque, qui fait une enquête, mais qui ne
veut point reconnaître rautorité civile. M. Decazes envoie à votre père des ordres positifs; on les transmet à l'évèque, qui est convaincu, mais qui n* agit point, pour demeurer maître. L'abbé traîne à sa suite tous les dévots de la ville. Je crois cependant que l'abbé partira; je ne sais ce que deviendront mes carmélites ; elles écrivent des lettres passionnées pour garder leur abbé. Je n'ai rien vu de si brûlant; mais je vous assure que ce n'est pas l'amour divin qui les consume I Voilà une longue histoire dont vous vous souciez peu; mais, comme j'en suis préoccupée, il faut que cela passe.
J'admire que vous me disiez toujours que vous ne savez que m'écrire, et que, moi, j'aie tant de paroles à dire, dès que c'est à vous que je parle» f Ma mère» c'est que vous êtes un tant soit peu bavarde et point assez dédaigneuse des pauvretés. » Souvenez-vous, mon fils, que votre amie, madame de Staël, préférait à tout rimUile. Amusez-vous donc, ou amusez-moi, à me dire que vous m'aimez; cela me fera du bien. Je suis irritée nerveusement, je suis comme quand je vous disais : t Mon fils, j'ai besoin de tendresse. »
CCCCLXXXL
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, mardi 5 octobre 1819.
Yoilà deux lettres de vous de suite, ma mère. Elles sont fort bomies, fort rassurantes et nous en avons besom. Il y a de l'inquiétude ici : Des bruits continuels de rupture, de changement de ministère ne laissent pas d'agiter un peu. Tout cela n'est pas fondé sur les motifs qu'on suppose ; mais il est réel que tout semble annoncer encore un crise. Je crois qu'il serait très aisé de la mener à bien. Les indépendants ont grand'peur. Je n'en suis pas fâché; la peur seule donne du bon sens. Ces jours-cî, le bruit courait que les ministres allaient être changés et remplacés par MM. de Semonville, Pasquier, Roy et Lauriston; ils ont eu une véritable alerte. L'autre jour, dans une de leurs réunions, ils parlaient de leurs projets pour la session. C'était à qui se promettrait des succès. Constant, qui est depuis quelques mois saisi de la peur la plus salu-
ANNÉE 1819. Ul
taire, leur fit observer tout doucement qu'ils n'avaient pas la majorité, et puis il ajouta : c Croyez, messieurs, que nous serons bien heureux si nous conduisons la session de manière à réparer le mal qu'on nous a fait en nommant M. Grégoire. »
Ces affaires de la Diète commencent à faire du bruit. On s'en réjouit ou l'on a peur, selon l'opinion. M. de Barante appelle cela une fausse couche de Bonaparte. On prétend qu'on a envoyé demander conseil à celui-ci, et qu'il a écrit là-dessus des lettres qui ont été fort utiles, et M. de Barante dit encore que le voilà deyenudespote consullanl. Au fond, rien n'est plus comique que ces actes brochés si légèrement qui dressent et arment toutes les forces diplomatiques et politiques contre des brochures qui rendent dans chaque État un censeur responsable de ce qui s'imprime, le gouvernement de chaque État responsable de ce que le censeur laissera passer, et tous les États de la Diète solidairement responsables de ce qui pourra s'imprimer dans l'un, au déplaisir de l'autre. Et tout cela, dans un pays ou presque partout la liberté de la Presse existe depuis quarante ansi Au reste, l'influence que l'empereur de Russie a prise dans tout ceci pourra bien tourner mal à l'Allemagne ; j*ai peur que ce ne soit
Philippe qui se fait recevoir aux Amphîclyons*.
Jeudi.
J'ai vu l'autre jour M. de Flahault chez M. de Broglie. Il a l'air un peu plus mûr physiquement et fort anglais; mais il n'est ni au courant ni au niveau; il est dans les lieux communs, et il affirme qu'il n'y a plus de bonapartistes*. La femme est une grande anglaise assez semblable à madame de Courcelles. Quant à M. de Broglie il est désespéré; il est impossible d'avoir pris plus en grippe ses anciens amis; il compte même trop peu sur eux.
Vous aurez lu, avant-hier, dans le Journal des Débats des citations qui ne vous auront pas radoucie sur Grégoire, Au reste, voilà un homme bien mis
1 . Od sait qu'on appelait Conseil des Amphictyons rassemblée des délégués de tous les peuples de la Grèce primitive réunis tantôt aux Thermopyles, près du temple de Cérès, tantôt à Delphes. Philippe de Macédoine y était entré, un peu comme Gromwell au Parlement, et s'était mêlé des affaires de Grèce dans un intérêt purement personnel.
2. M. de Flahault, général de brigade sous TEmpire, fort élégant, fort recherché, même par des princesses, s*était retiré en Angleterre en 1815, et y avait épousé la fille de Tamiral Keith, en 1816. Il a été plus tard ambassadeur en Angleterre, et sous le second empire, grand chancelier de la Légion d'honneur. Il est mort en 1870, à quatre-vingt-cinq ans.
AMNËE 1819. 143
à sa place, et je crois toujours qu'il n'y a pas autre chose à faire. J'ai entendu bien discuter la chose, Taulre jour,.et je demeure convaincu qu'il ne faut pas : i"" En principe, donner le mauvais exemple d'un homme éliminé pour des raisons générales à coups de majorité. S"* En circonstance, s'exposer à la triste objection du ministère de Fouché et de son contrat de mariage signé de la main du roi.
A propos d'autre chose, il paraît que le second Théâtre-Français va fort bien ; cela vous fait la figue et j'en suis bien aise *. Je crois que la circonstance est bonne pour l'art dramatique. Vienne maintenant un homme de talent! Je voudrais que cela échût à mon ami Delavigne. Il y avait hier de beaux vers de lui dans le LycéSy et le compliment au public de TOdéon m'a paru fort joli.
1. Le romantisme commençait, et Ton se passionnait pour l'existence et le succès du second Théâtre-Français, par opposition an premier, trop classique. Quant à l'expression faire la figue, un peu vieillie, elle était fortusitée autrefois pour exprimer la moquerie, et empruntée, comme on sait, à Tétrange vengeance employée par Frédéric Barberousse contre les Milanais.
m CORRESPONDANCE DE M. DE RÉMUSÂT.
CCCCLXXXII.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FIL5 CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, vendredi 8 octobre 1819.
Je vous avoue que je suis de mauvaise humeur ; ce malheureux mot de notre cousiae de Yannoise, le gâchiSj me roule sans cesse dans l'esprit. Je suis dégoûtée des palliatifs; je crois que, passé celte année, le doublement de la Chambre et le renouvellement moins fréquent seront à peu près impossibles à obtenir. Quand les libéraux ont peur, ils se vengent ordinairement par quelque sottise. Si on y regardait bien, on verrait que certaines de leurs entreprises n'ont été que la suite de certaines humiliations reçues, et leur maladroite popularité leur en fera subir encore à la session de cette année. Je me représente souvent un ministère plus considérable que celui-ci, plus visiblement uni, se présentant courageusement à la Chambre, parlant de conscience sur les inconvénients de la situation présente, présentant d'une main ses remèdes et sa
responsabilité^ de Tautre sa démission. Il me semble qu'il y aurait de la grandeur dans la démarche, et, si on tombait, cela ne vaudrait-il pas mieux que de mourir dépecé journellement parles insolents coups de verges de la Quotidienne on d\x Constituiionnel?
Voulez vous savoir comme les Français savent leur affaire ? M. de J..., tant soit peu colère, courait au galop à travers le chemin ; un laquais le suivait de même. Un carrosse de remise croise le laquais dans une route étroite, le laquais veut passer, le cocher n'arrête point, les paroles s'engagent. M. de J... se retourne, vient sur le cocher, prétend qu'on ne doit barrer ni lui ni ses gens, et à son retour dans la ville, il fait arrêter le malheureux cocher, et le laisse trois jours en prison. Votre père, instruit par hasard, car personne ne s'avise à porter plainte, représente à M. de J... qu'il n'a droit à aucune chose pareille, et qu'on pourrait le perdre sur une telle violence. Celui-ci répond : c Mais mon épée, mais mes épaulettes, mais mon grade ! Voilà comme on avilit les gens du roi, etc. » Et d'un. Et quand votre père dit au prisonnier, ou à ses protecteurs : c Pourquoi se laisse-t-il arrêter? Pourquoi ne porte-t-il pas plainte? » On lui répond
146 GORHESPOKDANGE DE M. DE RÊMUSAT.
de ce côté : c Ah ! monsieur, il faut toujours trembler devant les grands; car, si on ne leur obéissait point, ils nous feraient assommer. » Voilà un beau raisonnement , et avec lequel on se soumet à leurs volontés arbitraires, jusqu'au jour de la révolte, qu'on les assomme à tort et à travers.
Voulez-vous une autre sottise? Vous savez ce prêtre dont je vous parlais? Voilà l'évêque qui répond qu'il a appris que le cardinal de Périgord l'avait nommé grand vicaire à Soissons, et qu'il lui paraît que cela le dispense de sévir, puisque cela l'éloigné du département, comme on le souhaitait. Ainsi, voilà un homme grand vicaire parce qu'il a persuadé à de pauvres carmélites que... En vérité, je n'ose achever. Est-ce là remplir les préceptes de la religion ? Est-ce comprendre les devoirs de son état? Voyez si juges et plaideurs, généraux, évoques et peuple lui-même, il ne faudrait pas tout lier^
On me mande que M. de Metternich a écrit de sa main onze pages au baron de Vincent, qui les a portées à M. Decazes. Avez-vous entendu parler de cette note? On ajoute que c'est ce Metternich, que M. Talleyrand appelait le blafard, qui est en tête
1. « Ma foi, juge ci plaideurs, il faudrait tout lier. » Les Plai^ deurs, acte I, scène viii.
de tout ce qui se fait. M. de Talleyrand dirait bien aujourd'hui que voilà les suites du penchant vers le système russe^ que la politique de la France est dans l'union de la Suède, de TAngleterre et dé l'Autriche contre le Bonaparte du Nord; enfin ce que je lui ai ouï dire cent fois, ce qui lui a fait faire la paix après Austerlitz, après Wagram, et conseiller le mariage avec FAutrichienne. Je parierais qu'il triomple dans son Yalençay, et, si je le voyais, je lui dirais durement quMl n'y a pas de quoi. Je deviens méchante, mon enfant; je voudrais quereller tout le monde. Ce qui m'impatiente, c'est que je pense que, si nous tombons, on nous jettera à la tête cent bêtes paroles auxquelles nous ne saurons que répondre : c Je vous l'avais dit. Vous comptiez sur les choses, sur le bon esprit national, sur la retraite de celui-ci, sur l'arrivée de celui-là, sur les lois, sur trente ans d'expérience, sur la raison, comme s'il y avait de la raison I Vous l'avez voulu, c'est votre faute.., c'est ceci, c'est cela. » Ehl non, mort de ma vie ! Ce n*est pas ma faute, ce n'est pas cela que je voulais, on aurait dû, il fallait... Mon fils, on me tournera le dos, on me rira aux nez. Mais je vous demande pardon, car je crois que j'ai un peu juré.
Je ne sais si on ouvrira cette lettre à la poste. Après tout, peu m'importe ! Yoilà un bel extrait à faire à M. de Mézy. Madame s'attendrit quand son mari écrit à son fils qu'il est un honnête homme, madame voudrait que le ministère parlât haut et plus haut que les journaux, madame prend de l'opium et du café; nous croyons que ce dernier produit sur elle plus d'effet que le narcotique, car elle est fort irritée. Elle n'aime pas que les généraux mettent en prison les citoyens, que les prêtres libertins soient ménagés, que ses espérances soient déçues, et que ses dents lui donnent des fluxions. Elle rappelle le système de politique de Bonaparte, elle veut quereller, elle veut battre, elle jure. En tout, il est douteux qu'elle soit dans son bon sens.
CCCCLXXXIII.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, samedi 9 octobre 1819.
Vos lettres ont une véritable intermittence. En voici une aussi inquiète que l'autre était rassu*
rante. Ne vous inquiétez pas, et ne vous rassurez pas. Ces noi^velles étrangères n'ont rien de directement menaçant. Cette levée d'hommes est la suite naturelle du recrutement. Chaque année, on doit en lever plus, parce que, chaque année, le matériel se complète, la masse des dettes de la guerre diminue, et l'on a plus d'argent à donner à la formation d'une armée. Je ne crois pas, au reste, qu'on eût tort de se mettre sur un pied respectable. Malgré cette unanimité antilibérale de l'Europe germanique, on croît assez à une guerre entre la Russie et l'Autriche, à propos de la Gallicie, ou plutôt à propos de la nombreuse armée de l'ambition et de Famour-propre de l'empereur de Russie, qui se meurt d'envie de faire quelque chose. Il y a, d'ailleurs, de quoi sourire dans la prétendue guerre de l'Espagne et de l'Amérique du Nord. Ils pourront bien se la déclarer, mais on peut défier Ferdinand de la faire. Dans tous les cas, je crois que le moment est venu où l'on aura la preuve de ce que je n'ai cessé de prévoir, plutôt par instinct qne par raison, que notre appui, notre alliée naturelle était l'Angleterre, et que rien ne pouvait être plus dangereux que l'alliance que les circonstances nous ont forcés de faire avec la Russie. Elle a été
nécessaire et funeste. Ce n'est pas que, si nous sommes paisibles, je ne me moque assez de tout le bonapartisme à Tarme blanche de M.deMetternich. Vous me paraissez avide de nouvelles, et le propre, comme le vice, de notre situation, c'est la stagnation. I] y a une chose qu'on veut faire, qui est une condilion sine qua non de l'existence ministérielle, et qui rencontre, dit-on, d'inattendues et insurmontables entraves : c'est la rentrée des cinq ou sept pairs éliminés, et le rappel des bannis. Sans cette dernière chose, il faut mettre les clefs sur la porte. On ne peut recommencer tout ce tintamarre d'éloquence de l'année dernière. Si , au contraire, les bannis sont rappelés, il faut souhaiter que les indépendants aient le front de faire faire des pétitions pour les régicides tout seuls. On sera bien posté pour leur répondre, et la présence de Grégoire sera un bel argument. Comme dit M. de Broglie : e Je déclare que l'élection de Grégoire a épuisé tout ce que j'avais d'intérêt pour les régicides, et je me regarde comme quitte avec eux. » Il a vu, à Genève, le duc deBassano, qu'ilprétend avoir trouvé tout aussi patriote que ci-devant. Il est comique à entendre sur tout cela. Je suis désolé que vous ne le connaissiez pas.
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Je remarque que je ne vous parle que de nouvelles! En vérité, c'est ridicule. Je vous ai regrettée hier, j'ai été voir Œdipe. Cette madame Paradol ' qui a débuté de votre temps, jouait Jocaste. Elle est grande et parfaitement belle; mais elle a par malheur les traits si fins et si petits, qu'elle est obligée de faire des grimaces pour se donner de l'expression. Après cela, figurez-vous une personne qui ne sait pas jouer du tout, qui est gênée de son manteau, de son mouchoir, de sa robe, qui ne sait comment gouverner sa voix, qui n'a aucune science de diction, et puis qui, avec une sagacité profonde, comprend tout, donne de l'expression à tout, et cependant a des élans déchirants, le tout avec une sim-
1. Madame Paradol avait débuté à Topera en 1816 par le rôle d'Alceste, et passait au Théàtre-Fraaçais trois ans après. Elle avait un talent distingué, mais sa figure boufAe se prêtait mal à l'expression dramatique. Dans un souper raconté par lui, Alfred de Musset fait dire i mademoiselle Raciiel : t Si on trouve que je suis trop maigre, pour le rôle de Phèdre, je soutiens que c*est une bêtise. Une femme qui a un amour infAme, mais qui se meurt plutôt que de s'y livrer; une femme qui a séché dans les feux, dans les larmes, cette femme-là ne peut pas avoir une poitrine comme celle de madame Paradol. > {Œuvres iPA. de Mtutet, tome IX p. 112). Madame Paradol avait épousé M. Prévost, chef de bataillon, et son Ûis Prévost-Paradol a joué le rôle brillant que Ton sait dans la littérature libérale sous le second empire. Elle est morte en 1843, à l'Age de quarante-six ani, retirée du théAtre depuis 1838.
plicité admirable, une familiarité qui émeut plus qu'on ne peut dire. Elle a, deux ou trois fois, enlevé le parterre, comme malgré lui, car je n*ai jamais vu de jeu si contraire à toutes les habitudes de notre théâtre. Elle raisonne trèp peu; elle aime Œdipe comme une jeune femme aime son amant ; elle prenait Talma à poignées par les mains, par les bras, par les épaules, par je ne sais où. Lui, de son côté, était animé et désordonné. Je n'ai pas vu un effet tragique plus grand, plus complet. Je vous crois assez doctrinaire pour avoir partagé mon impression, si vous eussiez été là. Cette femme sera une admirable actrice, pourvu qu'on ne lui enseigne pas les bienséances. Après cela, si on me disait qu'elle est détestable, je ne m'en étonnerais pas, et cela n'est pas tout à fait injuste. Si pourtant, elle est sublime. Il y a de M. de Serre dans son talent. L'histoire de vos carmélites est un peu scandaleuse. Je ne doute pas qu'elle ne s'ébruite ; je le souhaite. On dit ici qu'il faut avoir le moins d'égards possible pour les prétentions de l'autorité ecclésiastique. Je m'en rapporte là-dessus au jansénisme laïque de mon père.
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Yiendredi 15 octobre.
Gomment faites-vous pour être si gaie? Je dis gaie (Pespritj car vous me paraissez alarmée. Assurément, je crois notre situation infiniment grave. Je suis persuadé que du parti qu'on prendra dépend le sort de la monarchie; mais je crois qu'il est encore temps de tout sauver^ et j'en entrevois les moyens. II me semble qu'on incline à les prendre. Au reste, je n'ai rien à vous apprendre là-dessus. Ce que vous m'écrivez vaut mieux que ce que je vous dirais. Je crois que, si mon père en trouve l'occasion, il ne peut mieux faire que de répéter ce que je lui ai entendu dire cent fois, c'est qu'il faut fortifier le gouvernement, et j'entends surtout par le gouvernement, la Chambre. Je crois qu'il y a en France un assez Tif sentiment d'inquiétude, et je le conçois fort. Je crois que le Courier a assez bien répondu, et répond tous les jours assez bien, à cette disposition; j'espère que vous le trouvez aussi. On parle beaucoup ici de ce qui arrivera au sujet de Grégoire ; on forme là-dessus mille conjectures. Je ne crois pas qu'il y ait encore de parti pris. Après
y avoir bien regardé, je.crois que sî, comme on dit, H. Laine s'oppose à l'admission, il faut la soutenir; je croîs qu'il y a moyen, et surtout pour M. de Serre, de confondre et écraser Grégoire en défendant son élection. Personne n'ose la justifier à présent ; gardons-nous de mettre de son côté des principes qui pourraient se croire justement alarmés. Le système qui le repousserait est le système qui a fait le 18 fructidor. Au reste, si la Chambre le veut, il faudra faire ce qu'elle voudra; mais je crois que, là-dessus comme sur mille autre choses, il est possible de la faire vouloir.
Je vous dirai que les doctrinaires sonttoujours ce qui m'amuse le plus. Nous sommes dans de grands travaux chez madame de Broglie, pour trouver la définition du doctrinaire. Aidez-nous donc. Elle en a trpuvé plusieurs que j'ai oubliées, et qui sont très jolies. Avec cela, j'en voudrais une qui fût usuelle, et qu'on pût répondre dans l'occasion. Madame de Broglie dit que Villemain a l'air d'un affranchi. Je ne sais rien de si vrai et de si fin que ce mot, et cependant dites-moi pourquoi? Je ne le sais.
GGCCLXXXIV.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, dimanche 17 octobre 1819.
J'ai remporté sur moi une grande victoire celte semaine, mon cher ami , car je ne vous ai point écrit. Je trouvais que je prenais le chemin de trop céder à ce plaisir, et je me sentais si fortement entraînée à n'y plus garder aucune mesure, que j'ai coupé dans le vif. Mais savez-vous ce qui en est arrivé? C'est que votre père m'a grondée, en me disant que, si je vous écris moins^ vous m'écrirez moins aussi, et qu'il n'y trouvera point son compte. Je lui soutiens que cela na changera rien à votre coutume de faire. Notre discussion en est là ; vous nous direz qui a raison.
Vous savez comme votre père a toujours eu toute sa vie un secret penchant pour l'état de moine. Nous causions de vous, nous disions tout deux que nous voudrions vivre encore vingt ans pour assister à la manière dont vous poursuivrez et rem-
plirez votre carrière, et votre père souhaitait, disait-il, de finir par s'enterrer dans quelque solitude, à la façon de ces hommes qu'on voit dans l'histoire du Bas-Empire, qui, après avoir vécu dans les affaires publiques, se retiraient du monde et contemplaient de loin ce qui se passait. Il m'a bien fait rire avec sa comparaison et le plan de la vie qu'il mènerait. Quant à moi, je souhaitais de vous suivre jusqu'à ce que vous fussiez à la force d'âge d'homme, et ensuite je chanterais de tout cœur le cantique de Siméon.
Je lis toujours avec une grande curiosité les morceaux de Benjamin Constant sur les Cent- Jours. Ils me semblent très remarquables et pleins de vérité, présentés avec une mesure et une adresse extrêmes. Cet homme a une insouciance qui lui tient lieu, en quelque sorte, d'élévation ; il dédaigne de s'attaquer aux personnes ; cela donne à son ton d'écrivain une dignité habituelle. On se sent à l'aise en le lisant, parce que rien ne choque ; mais on ne l'estime pas davantage, car les causes de sa modération se font apercevoir. On en profite en les appréciant, et jamais ses ouvrages ne feront louer de lui autre chose que son talent.
Quand vous aurez fini votre travail sur le jury, je
voudrais que vous sortissiez un peu de la vie masculine que vous dites que vous menez, et que vous ne ronq)iez pas complètement avec le monde. Vous êtes un peu faible, vous le savez. A Timitation des manières des gens avec lesquels vous vivez, vous êtes, ne vous en déplaise, un assez singulier mélange d'indépendance pour le fond des idées, et d'une sorte de servitude plus ou moins volontaire des formes. Vous ferez donc bien de ne pas vous écarter des lieux où elles ont encore quelque reste d'élégance et de bonne grâce. Ce conseil, mon cher enfant, est posé sur peu de choses, mais il a plus d'importance qu'il n'y parait d'abord. Je vous demande instamment de ne le point repousser. Je vous recommande aussi de ne pas négliger entièrement ceux de mes amis qui ont de la bienveillance pour vous, et d'éviter de blesser par exemple madame de Rumford, qui, vous le savez, tient compte des visites qu'on ne lui fait pas.
Votre lettre était bien courte ; il m'en faut une autre bientôt. La mienne est si longue déjà, que, je résiste à la tentation de répondre à la vôtre. Je conclus que vous m'aimez plus que vous ne le croyez et que je ne le crois, puisque vous êtes si content de ce que je vous écris. Il me semble à
ihS CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT
moi que je suis hébétée; mais je m'en soucie peu, puisque vous m'aimez.
Lundi.
Vous auriez .bien raison d'expliquer, un jour, clairement et simplement dans le Courier ce que c'est qu'un doctrinaire, et de dire après, tout franchement, que la France est réellement doctrinaire.
Votre père parlait à merveille là-dessus ce matin: « La France, disait-il, manquant de certaines lumières ne peut pas déterminer clairement ce qui lui convient, mais elle sait nettement ce qu'elle ne veut pas. Elle est donc, pour ainsi dire, dans un état de négation permanent. Mais la négation fondée de tout un peuple équivaut à une affirmation, et c'est le sens de cette affirmation que les doctrinaires ont trouvé. » Cette explication, qu'il faudrait bien développer avant que mes Lillois l'entendissent, m'a paru vraie cependant, et j'ai juré que je vous la manderais. Quant à moi, je dis moins finement : f Un doctrinaire est un homme qui veut réduire en système, organiser et consolider par des lois les
ANIi£E 1819. 159
avantages politiques et administratifs que la Révolulion nous a valus. >
Je ne sais où j'en suis sur Grégoire. En mé rap« pelant le 18 fructidor, vous m'avez donné à penser. Cependant, il peut y avoir des répugnances naturelles et invincibles qu'il est difficile et dangereux en morale de combattre. Ce malheureux, surtout depuis la lettre qu'il a écrite, prêtant serment devant le Roi, me parait une monstruosité, et l'opinion sera pour ceux qui se montreront révoltés d'un pareil scandale. Je vous assure que, si j'étais Royer-CoUard, et que Grégoire vînt prendre place de mon côté, j'irais m'asseoir à l'autre bout, tout , près de M. de Villéle, et, de là, je voterais très nationalement.
Le mot que vous me citez de Yaffranchi est joli et fort. Il est trop sévère par rapport à l'individu ; mais il est le résultat forcé de la position de tous ceux qui s'attacheraient à un homme qui ferait entrer l'intrigue dans ses moyens de conduite. Ceux qui l'emploient se tirent encore d'affaire jusqu'à un certain point avec l'opinion, parce qu'enfin, quel que soit le système qu'on adopte, il faut encore invention et création pour en user ; mais les inférieurs, quelque purs qu'ils demeurent.
deviennent des agents à Tégard du public, et ils sont condamnés sans être entendus. Je suis assez avisée sur cette expérience, parce que je l'ai vue se renouveler auprès de M. de Talleyrand. Au reste, je ne crois pas qu'aujourd'hui l'intrigue pût entrer utilement dans la politique de personne; elle manque de gravité, et notre gouvernement et nos hommes d'État ne peuvent se maintenir que par l'attitude la plus sérieuse. Dans les temps de factions, il faut des L'Hôpital, des Harlay ; à plus forte raison quand la liberté de la Presse peut mettre à découvert les petits ressorts qu'ils voudraient faire jouer.
CCCGLXXXV.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, mardi 19 octobre 1819.
Je vous écris rarement, ma mère, faute de nouvelles, et je renvoie toujours au lendemain, espérant apprendre dans la soirée quelque chose
de digne de vous. La soirée se passe, je n'ai rien à vous mander, et je remets encore au lendemain. Je vais essayer pourtant de vous mettre au fait de la situation générale. Quoique vous me paraissiez un peu froide pour le Courier y ce que je suis tenté de prendre pour une personnalité, attendu la part active que j'y ai prise depuis quelque temps, j'espère que vous avez assez vu la ligne que nous prétendons suivre, et que nous conseillons de prendre. Malheureusement, nous sommes tous, plus ou moins, frappés d'inactivité. M. Guizot, qui passe pour ardent, n'a sur les autres que l'avantage d'avoir di X ans de moins ; car il est, au fond, fort expectant, et il s'en confesse journellement. Seulement, il est d écidé, et il parait qu'il Test dans une opinion maintenant commune aux cinq doctrinaires ayant un caractère politique, à savoir : M. de Serre, M. de Broglie, M. de Barante, M. Royer, et lui. Voici donc ce qu'ils veulent comme mesures de gouvernement: La rentrée des pairs éliminés et le rappel des bannis. M. le Garde des sceaux met à cette mesure la condition de son séjour au ministère. En fait de lois, celle sur la réorganisation de la Chambre, et c'est ici, à mon avis, la grande mesure de salut. Fût-elle rejetée, il faut l'avoir