‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 17 sur 91 · ANN · texte numérisé non relu

ANN

sation municipale et départementale. Il parait que MM. Pasquier et Guvier se sont mis sur le terrain du plus pur despotisme. M. de Serre et M. Royer 3ont à peu près seuls de leur bord; ils ne trouvent qu'un peu d'appui dans M. de Jaucourt et dans M. Garnier. Quant à M. Beugnot, il se renferme dans un silence goguenard. M. Decazes a grand soin de n'adopter tout haut aucun système, et je doute qu'il sorte rien de bon d'un pareil conseil. Heureusement, M. de Serre, libre de retirer ou d'accorder au ministère l'appui de son éloquence, peut y mettre la condition qu'il veut. M. Royer, qui est à son aise et qui a pris tout ceci avec une complète indépendance, est, diton» le plus piquant du monde dans celte discussion. < Je leur rends la vie dure, dit-il; mais ils ne m'ont apparemment mis là que pour cela, i»

Pendant ce temps-là, le parti indépendant s'inquiète et commence à se diviser. Ils sont, pour la plupart, honteux delà nomination de Grégoire. Un homme de Grenoble qui est ici, et qui a fait et conduit toute l'élection, dit qu'il n'en aurait rien fait s'il eût su toutes les citations exhumées depuis. Il atteste qu'il eût même été impossible de le faire nommer; et le préfet, M. Choppin, prouve qu'une

soixantaine de voix ultra lui ont seules assuré la majorité ; il en a dressé procès-verbal.

Pesez tout cela, pensez-y; et, si vous avez quelque chose à m'en dire, ne m'en écrivez pas directement. J 'ai de fortes raisons de vous recommander un respect de plus en plus religieux pour messieurs de la poste.

Quant à moi, j'ai très peu de temps libre; ce qui m'a empêché d'aller dans mille endroits où j'aurais dû aller. On se plaint de moi à Melun, à Angervilliers^ et à Champlâtreux. Tout ce que je peux iàire pour vous et M. Mole, c'est d'aller dtner chez lui, un dimanche. Le reste de mon temps est entièrement pris.Xe travail que j'ai entrepris n'est qu'à moitié fait; j'y ai de fréquents dégoûts; je suis pa* resseux, je vous regrette fort pour me faire des copies. J'ai aussi penchant à n'y point mettre de nom, quoique M. Guizot me conseille vivement le contraire. Ce qui est sûr, c'est que, bon ou mauvais, je prêterai vivement à la critique, et je pourrai fournir un article délicieux à M. Feletz ou à M. Iloflman». Reste à savoir ce qui vaut le mieux,

1. Madame de Catel]an avait une propriété à Angervillicrs, près de Dourdan (Seine-et-Oise).

2. Hoffman, né en 1760 et mort en 1828, écrivait les articles de critique littéraire au Joumai des Débats, Il est surtout connu par ses opéras comiques.

puisque cet ouvrage est un calcul, du scandale de la publication, ou d'un succès de salon. Je vous avoue que j'ai assez de dégoût de tout cela, et que c'est encore pour moi une question de savoir si je l'iraprimerai. *

On dit ici beaucoup que le roi n'ira point ouvrir la session lui-même, et qu'il déléguera un ministre. Je le voudrais sous un rapport; ce serait un pas en fait de constitutionnalité. Mais serait-il convenable qu'il eût l'air de reculer devant Grégoire? Il y en a qui disent qu'au moment où celui-ci se lèvera, il pourrait lui dire : « Non, monsieur, je ne reçois point votre serment. » Ce serait un vrai mélodi'ame. Il y a un moyen plus simple, c'est que le ministre de Tlntérieur, en lisant la liste, saute le nom de Grégoire, et ne l'appelle point. Au fait, ce serment est de pure gracieuseté; il est même illégal, car les pouvoirs des députés ne sont pas vérifiés, et il pourrait très bien arriver, le lendemain , qu'ils ne fussent pas admis par la Chambre. Je crois le roi parfaitement maître de faire à cet égard ce qu'il voudra. Quant au lendemain, quant au jour de la vérification des pouvoirs, c'est là que nous aurons le scandale.

Samedi 23 octobre.

En général, ne vous effrayez donc jamais de ce que vous appelez mon travail. Moi qui passe mon temps à rougir et à souffrir de ma paresse, je ris de vous entendre craindre les suites de mon assiduité. J'ai lu, quelquefois, que des savants avaient été malades pour avoir trop étudié; ils brûlaient leurs yeux à la lampe, se levaient de bonne heure, et passaient le jour sur des livres. Quelle ressemblance avec moi qui ne travaille jamais le soir, me lève tard, et travaille rarement plus de quatre heures franches dans la journée! Voici ma vie : Je me lève à huit heures et demie ; je reste chez moi à lire le journal, vous écrire, feuilleter des livres, jusqu'à onze heures moins un quart; alors je vais déjeuner, et tous les deux jours chez M. Guizot. Je travaille ensuite jusqu'à quatre heures et demie, rarement cinq heures ; puis je sors, je cours assez, avant et après dîner, el, le soir, ou je vais au spectacle, ou je fais une ou deux visites, et je me couche à onze heures. Il n'y a rien d'excessif dans cette vie. En général, je sais très bien que je ne mène pas une vie saine; mais il faudrait, pour

y remédier, recommencer mon existence. Soit paresse, soit disposition, je n'ai contracté le goût ni l'habitude d'aucun exercice violent. C'est un tort, et peut-être l'a-t-on trop toléré. La grande cause en est dans l'excitation précoce donnée à mon esprit; de là, plusieurs inconvénients : Je n'ai ni cette plénitude de vie physique qui est à elle seule une occupation à mon âge, ni cette résignation d'un esprit qui, n'ayant pas été habitué de trop bonne heure à des jouissances excessives, sait supporter l'ennui, subir un travail fastidieux. Ajoulez-y que les besoins de ma vanité ayant cessé de se satisfaire solitairement, j'ai besoin maintenant du 'retentissement des autres, et de faire connaître mes pensées. Initié de bonne heure, et de trop bonne heure sans doute, à la vie la plus activement intellectuelle qui fut jamais, je tremble quelquefois en regardant l'avenir; car je ne sais de quoi j'essayerai, quand j'aurai assez de tout ceci. Or, ce moment viendra, car f épuise vite, comme disait saint Augustin de lui-même. Mais qu'importe? Cela est, et, comme on ne sait pas au juste si le monde durera encore trois semaines, il faut prendre ce qui se présente, et ne pas mettre ses plaisirs en réserve pour un avenir qui ne viendra peut-être pas.

Je ne demanderais pas mieux d'aller vous voir, mais le moment est peu favorable. Puisque je fais cet ouvrage, il faut l'achever; et, si je l'achève, il faut l'imprimer. Me voilà cloué ici. D'ailleurs, le moment est trop curieux. Puisque je suis dans le courant, je n'en puis sortir, et je sens que je sècherais sur pied hors des affaires. Il n'y qu'à attendre le moment qui m'en mettra dehors. Or, je vous dirai, en passant, que ce moment me paraît terriblement approcher.

On donne ce soir les Vêpres siciliennes * que nous allons voir en grande loge de doctrinaires. Il me semble que vous avez pris trop au sérieux cet article sur Yillemain. Les affranchis étaient à Rome ordinairement très spirituels et très lettrés, témoin Tiron^mais ils conservaient dans leurs habitudes, quelque chose de leur ancien état, et il me semble

1 . Casimir Delavigne, âgé de vingt^six ans, connu par les I/îmsénienne$ et le poème de Jeanne fTArCt faisait représenter ce soir-là, 23 octobre, la tragédie des Vêpres siciliennes, refusée par le Théâtre-Français et accueillie par TOdéon, dont Picard venait de prendre la direction. Le Succès fut très grand, quoique ce fût la dernière ou Tune des dernières tragédies plutôt qu*uu essai de drame romantique comme l'attendaient les doctrinaires.

2. TuUius Tiron avait été, comme on sait, Tesclave puis le secrétaire de Gicéron, qui l'affranchit. U a laissé des ouvrages d'érudition et un recueil des bons mots de Gicéron.

que tel est celui-ci, ayant et dans sa laideur et dans ses manières quelque chose d'embarrassé, de souple et de servile, et cependant indépendant par son esprit, quoique toujours occupé du désir de plaire.

Mardi 26 octobre.

Nous sommes dans une situation plus nauséabonde que jamais; je ne sais qui peut ni qui veut» Il est impossible qu'il n'y ait point une crise, soit avant Touverture delasession^jsoit dès l'admission de Grégoire, soit dans les quinze premiers jours. Je ne sais si personne est bien préparé et bien décidé. Quant à Grégoire, on a l'espoir qu'il donnera sa démission, ou plutôt qu'il ne paraîtra point, qu'il n'enverra point les papiers à vérifier. Ce qui est déjà sûr, c'est qu'il ne viendra pas à la séance royale. On s'est donné beaucoup de peine pour cela, particulièrement M. de Staël et son beaufrère ^ Ils ont catéchisé là-dessus Lanjuinais, qui, après avoir porté aux nues l'élection de Grégoire,

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