Le Mariage de Figaro ^ acte I, scène Jtxi
sauf votre respect, vers la région hypogastrique des deux personnages, y portent un trouble très visible^ particulièrement chez GaIatbée,oûjevou3 réponds que la vie n'a pas Tair d'avoir commencé par le cœur, ni par le cerveau. Toutes les parties de son corps qui avoisinent l'Amour, son genou et sa cuisse droite, sont beaucoup plus animés, beaucoup plus colorés que le reste. Voilà donc l'Amour qui est, après le jour, la seconde lumière du tableau. Ce n'est pas tout. Sur l'autel, il y a du feu, et de là part une fumée bleuâtre et grise qui entoure le tout, et enfin, sur la tête même de la statue de Vénus, s'allume unefilamme qui jette aussi son éclat, et c'est au milieu de cinq lumières différentes et combinées, au milieu d'une atmosphère très factice et très brillante^ que toute la scène se passe.
Tout cela est admirablement peint; c'est un coloris très artificiel, mais d'une finesse et d'un éclat rares. Le dessin est au-dessus de tout; mais il y a trop d'art; il n'y a point de verve. C'est l'ouvrage d'un peintre de génie, c'est de l'idéal, mais ce n'est pas un tableau fait de génie; partout on sent le travail. Je ne croyais pas que la peinture put aller si loin, et j'ai vu de beaucoup plus beaux
ANNËE 1819. 197
tableaux, il y en a même à Texposition plusieurs que je préfère; c'est un tableau plus merveilleux qu'admirable, voilà ma rédaction.
Si l'on en considère la pensée, indépendamment de l'exécution, toute cette allégorie est d'assez mauvais goût. Il y de l'impuissance dans la présence visible de l'Amour. Il l'a appelé à son secours^ parce qu'il n'a pu mettre la force créatrice, l'amour lui-même, en personne, dans les traits, dans les yeux de Pygmalion. Dans la conception naturelle du sujet, c'est Pygmalion qui était la grande difficulté, et j'ai peur qu'il n'ait inventé tout son système de fécondation à distance, de commotion électrique, que pour l'éluder. Il n'a pas même réussi, il n'a point évité le reproche; car la critique triviale est celle-ci : c Le Pygmalion est froid, i J'ai dans l'idée, moi, qu'il est très bien, dans le système donné.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS. CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, jeudi il novembre 1819.
Quand cette lettre vous arrivera, mon cher enfant, vous serez en pleine jouissance de votre père. C'est une sorte de prétention que de venir ainsi me placer entre vous deux; mais il n'importe. Je suis fort seule, et cela m'amuse de vous écrire. Vous m'avez fait voir le tableau de Girodet; je le sais parfaitement. Le malheur, c'est que je n'ai autour de moi personne à qui je puisse montrer cette piquante description. Je mourais d'envie de la lire à quelqu'un et d'en causer un peu; mais c'est bien le cas de dire, comme ma chère amie, que « j'aurai beau frapper du pied, il ne surgira personne ». Ce récit fait un très beau pendant à celui que vous m'avez fait de Talma. Je regrette toujours que vous soyez trop occupé pour vous amuser à soutenir ce Lycée; des articles pareils à ceux que vous m'avez écrits sur les Vêpres Ski-
liennesy Auguste^ et Galathéé^ le ranimeraient, et il en a besoin. Il s'en est fallu de bien peu que je ne renvoyasse votre lettre à votre père. Il me semble que tous les mouvements d'une arrivée vous empêcheront de le lui dire aussi bien que vous m'avez écrit. Je me sentirai soulagée, ce soir, quand je penserai qu'il est au coin de votre feu et hors des mauvais chemins et du temps affreux qu'il fait. Cette pluie me désespère, vous n'y penserez plus tous deux, samedi ; il faut donc que je voie à ne vous en plus parler. Oh I que vous allez deviser sur touti Si vous n'êtes pas content de l'entêtement de ce préfet du Nord sur une foule de choses, vous serez difficile; je crois qu'en fait de parti pris, il en pourrait remontrer à bien du monde. Au reste, vous pouvez lui dire que son départ a jeté ici une alarme très flatteuse pour lui. Nous avons été accablés de questions; on se persuade qu'on va le perdre, et on s'en afflige comme d'une calamité départementale. Voilà assurément des gens bien peu avancés qui s'amusQnt à aimer cet agent du pouvoir!
Je ne comprends pas trop pourquoi on a retardé l'ouverture des Chambres, et à quoi il sera bon de faire durer cet état d'incertitude. Hier, après
m'êlre tant amusée de votre lettre, j'ai été assez désagréablement remuée par celle d'Etienne dans la Minerve. 11 me prend quelquefois des inquiétudes qu'il devienne réellement impossible à un gouvernement de marcher d'un pas assuré au travers de telles dénonciations. Toutes ces lois annoncées, flétries d'avance, doivent être exposées à mille sortes d'oppositions. La réputation des hommes les plus purs peut-elle même survivre à tant d'insultes et d'attaques? La raison humaine est-elle assez la raison pour sortir victorieuse de cette lutte? . Ahl comme je suis de l'avis de votre Anglaise sur B. Constant, et que vous aviez tort d'en espérer quelque chose ! Son esprit ne dédommagerait point le parti auquel il s'attacherait du tort que lui ferait son caractère; décidément la morale le repousse, et décidément il faut l'écouter.
J'ai lord Byron; il me charme. Je voudrais être jeune et belle, sans liens; je crois que j'irais chercher cet homme pour tenter de le ramener au bonheur et à la vertu; à la vérité, ce serait peut-être aux dépens de la mienne. 11 doit y avoir bien de la souffrance dans son âme, et vous savez que la souffrance m'attire toujours.
CGCCXCI.
CHARLES DE RÉMU8AT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, vendredi 12 novembre 1819.
Voilà mon père arrivé d*hier en bon état, el je vous en tiendrai et rendrai compte, tant que durera son voyage. Il trouve ici la Chambre prorogée, et fait grandement la mine. ^
Je n'ai pas grand'chose à vous écrire, aujourd'hui. Nos affaires vont tout doucettement. Les députés arrivent fort montés contre Grégoire, et en général contre les ultrà-libéraux. Ceux-ci sont embarrassés et effrayés; ils auront une beaucoup moindre minorité qu'ils ne croyaient; ils voient que la Chambre est toule disposée à tout faire contre eux. Quant à Grégoire, il sera très légalement écarté. Il y a des députés si montés, qu'ils en sont fâchés; ils auraient mieux aimé le chasser d'autorité. Au reste, on n'en aura pas moins une discussion là-dessus, où tout sera dit. Je tremble d'avance de ce que pourra dire M. de Serre en pa-
i02 CORRESPONDANCE DE M. DE RÉHUSAT.
reille question. Il est très capable de s*écrier: Où sui$-jef de Baal, ne vois-je pas le prêtre^ ? La discussion, d'ailleurs, sera décisive dès les premiers jours. Il parait que le discours du roi dira tout; par conséquent le débat sur l'Adresse sera capital, et, si Ton est battu là-dessus, je crois que le moment sera venu de faire son paquet.
Vous m'avez fait un beau tour avec votre portrait de madame de Staël! Au reste, mon affaire n'a pas mal tourné. Madame de Broglie a pris en seni* liment ce que je leur ai écrit; elle m'a écrit des douceurs, et a voulu à toute force me donner un autre portrait, si bien que m'en voilà deux. Je vous remercie du tout, et tant mieux si cela vous a amusée*.
On dit cette traduction de lord Byron fort mauvaise; on en a la preuve, dit-on, en comparant la version de Parisina et celle qui est dans le Lycée.\o\xs n*êtes pas dégoûtée d'avoir une passion pour le poète I Madame de Broglie dit que c'est la plus belle figure qu'elle ait vue, la voix la plus touchante, la plus flexible et la plus harmonieuse.
i. Athalie^ acte III, scène v.
2. Le portrait avait été envoyé par madame de Vannoise, probablement de complicité avec ma grand'mère.
C'est le Bonaparte de la poésie ; j'ai souvent pensé que lui qui aime les impressions extraordinaires et les voyages et la solitude devrait aller passer une année à Sainte-Hélène.
Avez-vous lu Pétrarque et Lauref On n'en parle point; je suis sûr que cela est médiocre. Je n'ai pas grande idée de Saint Louis ^. Nous sommes inondés de poèmes épiques que personne ne lit, et Solymey et Jeanne d'Arc, etc. Baour-Lormian dit: c C'est trop fort aussi I » La liberté a cela de bon qu'elle anéantit toute la littérature médiocre. On la confisque au profit de la politique. iMais elle n'empêche point, elle relève, au contraire, le succès d'un ouvrage comme les Vêpres Siciliennes; elle ajoute à celui des beaux tableaux du musée.
1. Pétrarque ei Laure, roman de madame de Genlis, eut peu de succès. U en est de même de Solyme conquise^ ou la Disper' êion de$Juifif poème épique par M. Desquiroa de Saint-Âignan, de Louis IX, tragédie de M. ÀDcelot, jouée au Théâtre-Français par LafoD, Michelot et madame Paradol, et de Jeanne d*Arc, tragédie en cinq actes, en vers, par M. Davrigny, jouée par Lafon, Michelot et mademoiselle Dachesnois.
CCCGXGII.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT. A PARIS
Lille, samedi 20 novembre 1819.
Cette crise, mon ami, me semble amener un résultat qui n'est point une fin*. Je vois un nouveau ministère d'accord sur un seul point, mais qui, je pense, se séparera encore. J'y vois bientôt un homme seul de son avis', et les autres assez tentés de le faire disparaître. Je devine certains raccommodements où il doit exister peu de bonne foi ; enfin, je voudrais savoir si la rue Quincampoix n'est pas, au fond, un peu jouée dans cette affaire '.
Je serais assez curieuse de savoir si tu as pu joindre notre cousin, et quelle mine il t'a faite. Il va se voir exposé à bien des quolibets; mon
i. Il y avait eu un changement *partiel du ministère : MM. Defl- BoUes, Louis et Gouvion Saint-Gyr étaient remplacés par MM. Pasquier, Lalour-Maubourg et Roy. M. Decazes devenait président du Conseil.
2. M. de Serre restait en effet presque seul de son avis dans le ministère renouvelé.