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sait de partager le ministère de l'Intérieur avec H. Royer. M. Decazes eût été aux Affaires étrangères. Il ne refusa pas, mais il mit sur un papier les raisons pour et contre, dans l'intérêt de la grande mesure, et conclut qu'il croyait qu'il serait plus utile en n'étant pas ministre, que cependant il était prêt. Ce fut à peu près vers le même moment, mais non de concert, qu'avec cette espèce de refus, arriva le refus positif de M. Royer. Je crois que tout aurait pu s'arranger avec moins de raideur, de fausse retenue. M. Decazes consentait à tout; il a même proposé de se retirer, en laissant MM. de Serre et Royer composer à leur gré le ministère. Mais M. de Serre, frappé de l'idée fixe de son projet, devenu presque indifférent aux personnes, sachant les dangers qu'il va courir, voulant se dévouer seul, enfin peu propre à la conduite dans les moments de négociations, s'en tint à une volonté inflexible mais générale, n'énonça jamais une volonté pratique et actuelle, et ne s'entremit pas assez dans le détail. Il fallut donc chercher des ministres. M. Decazes tourna les yeux vers ceux que vous voyez. D'ailleurs, il. y avait disette d'hommes; tout le monde refusait. M. de Serre acceptait qui que ce fût, à condition que ce qxU
que ce fût accédât à son projet, et le ministère actuel fut ainsi donné au rabais.
Voilà l'état des choses ; vous voyez celui de l'opinion! Je crois qu'un ministère qui inspire aussi peu de conGance que celui-ci, qui donne si peu l'idée de la force, nuira même au projet pour lequel il a été formé, c C'est , disent ceux qui ont été d'avis de tout ceci, un ministère sacrifié, un ministère provisoire. Il ne fallait pas risquer de perdre tous les premiers hommes de France d'un seul coup dans Tentreprise qu'on médite. > Je crois, moi, que cette entreprise ne pouvait être heureusement tentée que garantie par les noms de ceux qui la présentent. Du reste, M. de Serre est frappé d'une idée fixe, poursuivi d'une émotion unique, poussé par une force de conviction qui ressemble au fanatisme. Il entraîne et étonne tous les autres; il a fait son projet à lui seul, et à condition que ses collègues l'accepteraient, sans y changer un mot. Ce projet qui ne contient pas seulement les changements dont il est question dans le Courier^ mais bien d'autres encore, mais la constitution du gouvernement représentatif tout entier, est la chose la plus audacieuse que l'on ait conçue depuis qu'il y a chez nous une Assemblée. C'est une nouvelle
Chai*te. Maintenant, passera-t-elle?Si elle ne passe pas, que deviendrons-nous? Si elle passe, ne produira-t-elle pas, dans les circonstances présentes, un effet tout contraire à celui qu'on s'en promet? Autant de questions encore bien nuageuses. Ce qui est sûr, c'est que nous sommes en pleine crise, disons le mot, en pleine révolution. Il en arrivera ce qui pourra.
Les doctrinaires sont un peu dispersés. M. Royer se cache, tout honteux d'avoir été la cause de la formation du ministère actuel. M. de Broglie fait des protestations qu'il serait entré, et entrerait encore, sans conditions, dans le ministère, si on le croyait utile, et que ce n'est point par le moindre sentiment personnel qu'il a laissé M. de Serre jouer seul le rôle d'une espèce de Decius constitutionnel. M. Guizot est affligé, grave et imperturbable, jugeant toutes les fautes, et n'en reprochant aucune. M. de Barante n'a guère d'espoir, et ne peut rien. M. de Serre est ému et décidé. Je crois qu'il sera très grand dans la discussion; mais, jusque-là, sa situation est dure.
GCGGXCIV.
MADAME DE RÉMUSAT A M. DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, vendredi 26 novembre 1819.
Je suis, mon ami, dans une inquiétude qui va toujours croissant. Tu n'y peux rien, et nous devons attendre ce qui va se passer. Tu comprends bien pour quel intérêt je suis agitée, et c'est sur lui que je te prie de veiller, et de rechercher jusqu'aux moindres circonstances. Je t'avoue que, dans un moment où on veut réunir une majorité, le ton du Courier me parait plus aigre qu'il ne faut; car, si on veut avoir les voix de la droite, il ne faut pas lui dire qu'elle n'a rien à gagner à ce qui se passe. Les partis aigris sont très capables de s'entendre pour s'opposer à une mesure difficile à faire passer par elle-même, qui, en forçant le ministère à la retraite, porterait aux places un ministère de droite, et offrirait des chances de désordre aux jacobins. Enfin, il est vraisemblable que ce
ton d'hostilité doit déplaire au gouvernement tel qu'il est aujourd'hui. II excitera des plaintes plausibles qui grossiront l'humeur contre M. de Serre, dont je crois intimement qu'on se défera, dès qu'on n'aura plus besoin de son talent.
Au milieu de tout cela, regardez au parti qu'il y a à prendre. Causez très franchement avec l'ami de Charles, en téte-à-tête ; il entend et comprend tout, et d'ailleurs, quand il s'agit d'un point si cher, il ne faut point s'arrêter à de petites considérations. Ce n'est point le défaut d'avancement pour Charles qui me préoccupe ; il a le temps d'attendre; il n'y a aucun mal. Mais Guizot lui-même me le disait: c Sa situation de journaliste ne peut durer longtemps. » Et je suis troublée parce qu'elle ne me parait pas sans danger. Tu sais comme je souffre quand je suis tourmentée sur un pareil sujet, et tu comprends fort quel dragon me poursuit, jour et nuit. Je ne te livre pas une pensée que tu n'éprouves peut-être toi-même. Peut-être aussi vois-tu autrement parce que tu vois mieux et de près. Tout cela est bien fort, bien lourd pour une pauvre femme, une pauvre mère!
Voilà, mon ami, un abrégé de ce qui me tourmeute. Je suis comme dans un sac; les jours et les
nuits ont bien des heures pour dévider de pareilles pensées. Je ne les prolongerai point, parce que ce seraient des paroles inutiles.
Vendredi soir.
Savez-YOuSy mes chers amis, ce que j'ai fait, après avoir lu la lettre de Charles? Je me suis mise à pleurer de tout mon cœur, et j'éprouve une telle émotion, je sens qu'elle sera si durable, que, si la vertu, la bonne foi, la morale ne l'emportent pas sur l'intrigue et le mensonge, je re* noncerai, après tout ceci, à prendre intérêt aux choses de la terre, et j'abandonnerai la cause nationale à qui la voudra, sans m'en soucier désormais.
Par tout ce récit, je reconnais que ma défiance se trompait sur quelques points; mais c'est toujours un très grand malheur de n'avoir poin donné d'avance des garanties qui empêchent qu'une foule de gens voient dans tout ceci autre chose qu'une intrigue, et ceux qui, j'en conviens, se sont dévoués courageusement, en entrant dans le ministère pour cette redoutable entreprise, à tort ou à raison, n'offrent aucune sûreté nationale. C'est un
grand malheur et leur dévouement ne sera peutêtre qu'un empétrement de plus.
Mon fils me dit que vous ne voyez personne. Vous avez tort tous deux si vous ne montez pas chez les ministres, les jours où ils reçoivent. Puisque leur conduite est bonne, et que peut-être des gens de parti ou des gens craintifs affectent de ne se pas montrer, il faut qu'ils n'aient pas à dire que tels et tels se sont tenus à l'écart. Ils ont des jours, et vous devez, ce me semble, vous présenter chez eux, ces jours-là. Mon Dieu, que j'aurais donc besoin d'être dans ce petit salon ! Je sèche de ne pouvoir ouvrir mon âme à personne ; je regarde autour de moi et je ne vois personne. M. de J... est plus court que jamais. Il voit au bout de tout M. de Villèle comme homme, et comme choses rien du tout. Je lui demande ce qu'il voudrait que fit M. de Villèle, il me répond qu'il n'en sait rien; et alors, je l'engage à attendre et à regarder la Chambre; et, là-dessus, il ajoute que la Chambre fera ce que le roi voudra, à cette condition que le roi voudra ce que lui désire, et qu'il ne sait pourtant pas bien. C^est le langage de ces demi-ultrà. Je le laisse parler; ce moment n'est pas celui des discussions.
Adieu, mon ami; adieu, mon cher fils; mon
220 C0RRESP0:9DAMCE DE M. DE RËMUSAT.
cœur, mon âme^ toute ma personne répond à ce qui se passe en vous dans ce moment, mais être mère dans ce moment est un rude métier !
CGGCXCV.
MADAME DE RÉMUSAT, A SON FILS CHARLES DE RÉHUSAT, A PARIS
Lille, samedi 27 novembre 1819.
Mon enfant, je suis restée seule, hier, depuis le dîner jusqu'à minuit. J'ai lu tout ce volume sur madame de Staël * ; je ne sais pas beaucoup d'autre lecture qui m'ait aussi vivement émue. Il me serait impossible de dire, à présent, si cette notice, cette histoire, cette peinture, car je ne sais comment l'appeler, est bien faite, ni comment elle est écrite, mais j'ai presque toujours pleuré en la lisant, et il me faudrait quelque chose du talent de madame de Staël pour vous exprimer une foule d4mpres-
1. Notice sur les caractères et les écrits de madame de Staëlt par madame Necker de Saussure. Cette notice est la préface de l'édition en dix^sept volumes des Œuvres complètes de madame de Staël publiées par son 018,1819-1821.
sions forlef«, élevées, quelquefois un peu douloureuses, dont la trace n*est point encore effacée, ce matin. De toutes les qualités humaines, celle que je préfère, c'est la générosité de Tâme. Aussi, je regrette du fond de la mienne une personne qui la possédait à un si haut degré, une personne qui vous eût compris et charmé. On a besoin d'une sorte de réflexion pour croire que la mort ait glacé une telle réunion de tous les mouvements de la vie; mais cette réflexion suffirait, à elle seule, pour démontrer l'immortalité de Tâme; car il n'est pas possible qu'on apparaisse un moment sur la terre avec cette activité d'idées, cette foule de sentiments et de pensées, cette chaleur brillante du cœur et de l'esprit, pour n'être bientôt après plus rien qu'une froide poussière.
Je ne sais ce que cette lecture eût produit sur moi au milieu de Paris, dans le froissement des autres, dans ce tourbillon de paroles qui préoccupent et détournent; mais seule, absolument seule ici, j'ai été remuée tout entière. Dans quelquesuns des sentiments, dans certaines opinions de madame de Staël, je croyais voir une peinture fidèle de ce que j'ai éprouvé ou pensé, sans avoir osé le dire, ni su le peindre comme elle. L'orgueil de
222 GORRESPONDÀMCE DE M. DE RÉHUSAT.
mon âme trouvait du plaisir à cette comparaison dont Taveu serait ridicule. Presque aussitôt, je pouvais m'humilier devant la description de ces entraînements de Timagination , de ces dispositions un peu exaltées, dont j'ai peu souffert ; car la raison de votre père les a dirigées, et le bonheur que je lui dois les a amorties. Mon cher enfant, vous vous marierez un jour : Souvenez-vous bien de vous appliquer, sur-le-champ, à Tétude du caractère de votre femme, afin de la rendre heureuse précisément du bonheur qui lui conviendra. Plus développées qu'il ne le faut peut-être par la souffrance, il est sûr que nous acquérons par elle des qualités distinguées, ou au moins des perceptions plus pénétrantes. Mais, au fond, nées que nous sommes pour dépendre et demeurer en seconde ligne, nous ne pouvons cultiver les douces vertus qui sont nécessaires au repos des familles et utiles à Tordre de la société que lorsque la tendre prévoyance d'un mari nous a fait un plaisir continu et facile du besoin de les exercer.
Je relirai ce volume de madame Necker pour tâcher d'avoir un avis. 11 m'a d'abord comme surprise, et chaque réflexion me ramenait à vous et à moi. Ce bonheur de l'amour dans le ma-
riage que madame de Staël a si bien reconnu comme le premier de tous; un peu plus loin, cette pudeur maternelle qui faisait qu'elle n'osait jamais dire à son fils tout ce qu'elle sentait pour lui ; cette pensée mélancolique qu'il faut toujours un peu se séparer dans les relations de mère à enfant, parce que l'enfant appartient à un temps qu'on ne verra point; enfin, la nature de son ambition pour son fils qui ressemble à la mienne ; ces conseils qu'on lui donnait en l'envoyant à Paris, quand elle lui disait d'apprendre la vie, parce que cette étude -là en vaut bien une autre ; quelques rapprochements pareils ont tellement épuisé mon attention, qu'une foule d'autres choses m'ont échappé; je vous en parlerai une autre fois. Tout ceci, d'ailleurs, est déjà trop long quand il vous arrivera au milieu de ce qui vous affaire. Je pense que madame de Staël en eftt été bien agitée, et qu'elle aurait aimé comme moi cet homme courageux* dont vous me parlez, qui va, je n'en doute guère, échouer dans sa patriotique entreprise, qui, peut-être, par suite de ce mécompte, nous entraînera à des désordres presque inévitables, et à qui, pour mon compte, je