M. de Serre
pardonne d'avance tous les maux qu'il aura causés.
Ce qu'il faudrait au ministère, c'est une majorité, et je ne la lui vois point; plus j'y pense, moins j'y trouve de chances. Tout mon instinct repousse votre succès ; et alors les causes prochaines ouvriront vraisemblablement à la marche des événements constitutionnels l'une de ces parenthèses plus ou moins anarchiques que j'ai vues se reproduire, depuis que je suis née, sous tant de formes, et dont j'espérais que le siècle où vous appartenez serait préservé. Quoi qu'il arrive, respectez, votre jeunesse, qui peut attendre, ne la compromettez point. Elle a droit à des temps plus purs et plus heureux; laissez-nous user nos vieilles discussions avec nos vieilles rancunes, et, quand vous exercerez la prudente patience que je vous recommande, songez que c'est me conserver une chance de vie pour l'époque où je pourrai encore assister quelques instants à vos succès et à vos travaux.
Adieu, cher enfant; vous devinerez facilement au ton de ma lettre qu'il y a en moi quelque chose qui n'est guère paisible. Quand votre père est loin de moi, il me semble que toute ma force et ma raison soient absentes. Je ne suis pourtant pas pressée
ANNÉE 1819. t25
de le revoir; ce n'est pas à vous que j'aurai besoin d'expliquer cette contradiction.
Samedi 4 décembre.
Moncherami Je vous prie de penser à me donner des nouvelles de M. de Serrée Je suis inquiète de ce qu'en disent les journaux*. Il ne nous manquerait plus que ce malheur d'une longue maladie; car mon imagination ne veut pas aller plus loin, et c'est bien assez. Votre père me paraît plein d'espérances dans la lettre que je reçois ce matin; mais j'ai peine à prendre à ses paroles. Mon instinct me porte toujours à croire qu'on ne réussira point. Le discours du roi m'a remontée un moment ; mais ma réflexion me ramène au noir. J'ai bien envie, par paresse, de me faire ultra; je trouve que cela devient un état commode. Ce parti est sans responsabilité ; il n'a qu'à regarder, blâmer et gêner; il a même peu besoin d'esprit et de talent; une critique malveillante est ce qu'il y a de plus facile au monde. C'est quand on s'avise d'aimer qu'il faut des forces presque surnaturelles. Je me sens saisie quelque-
1. M. de Serre était en effet malade de la poitrine. 11 partit pour Nice, peu de temps après.
Ti. 15
fois du besoin de rompre tous mes liens. C'est à la lettre que mon cœur, mon âme, mon pauvre esprit n'en peuvent plus ; il faut de la jeunesse et de l'avenir pour tout cela. Qu'on me rende mes vingt ans, et je serai un modèle de patience I Mais écoutez, écoutez, je vous prie :
« Il y a souvent beaucoup d'égoisme dans la frivolité, et les hommes frivoles sont plus capables que d'autres de devenir habiles dans la direction de leurs propres intérêts; car, dans tout ce qui s'appelle la science politique de la vie privée comme de la vie publique, on réussit encore plus souvent par les qualités qu'on n'a pas que par celles qu'on possède. Absence d'enthousiasme, absence d'opinion, absence de sensibilité, un peu d'esprit combiné avec ce trésor négatif, et la vie sociale proprement dite, c'est-à-dire la fortune et le rang, s'acquièrent et se maintiennent assez bien. » Que dites-vous de ces paroles? Je les ai trouvées, ce matin, dans Corinne; elles m'ont ce qu'on appelle prise au nœud de la gorge. J'en ai fait une application si directe, qu'il a fallu que je vous les livrasse sur-lechamp. Cela me paraît dans les vérités démontrées; si vous n'en êtes pas saisi comme moi, j'en serai bien fâchée.
Je me suis mise à relire Corinne^ dont je suis ravie. La définition de ces deux romans de madame de Slaël est charmante et vraie dans madame Necker. Delphiney c'est madame de Staël elle-même, et Corinne son idéal. C'est un tour de force, ou plutôt c'est la perfection de la sincérité d'avoir osé se peindre ainsi deux fois, sans que personne ait pensé à le trouver ridicule. Tâchez donc de trouver un moment pour rendre compte de ce volume dans le Lycée. J'ai presque été tentée de l'essayer; mais je me suis défiée de ma faiblesse et de la force de mon émotion, et je vous la lègue pour que vous la rédigiez selon mon goût.
CCCCXCVI.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, lundi 6 décembre 1819.
Je suis très fâché, ma mère, que vous n'ayez pas écrit ce que vous aviez eovie d'écrire. Je me suis engagé à faire cet article dans le Lycée ; je n'en
1. Il est peut-être nécessaire de dire aujourd'hui que Corinne et Delphine sont deux romans de madame de StaëU
ai ni le temps ni la liberté, et vous m'ôteriez une grande épine du pied si vous vouliez encore vous mettre à l'ouvrage. Ne vous serait-il pas possible de développer un peu ce que vous m'avez écrit» de montrer d'une manière générale madame de Staël avançant en talent à mesure qu'elle avançait dans la vie, supérieure au dernier siècle, en 87, quoique encore imbue de son esprit, plus sérieuse et plus morale à la suite de la Terreur, plus politique, plus grande, plus philosophe dans ses dernières années, placée sur la limite entre les deux siècles? Ne pourrait-on la considérer comme un exemple, en un seul esprit, de la révolution que l'esprit humain est appelé à courir? Il me semble qu'elle représente son temps. Style, pensée, but de ses écrits, tout est semblable. Elle n'a écrit que pour exprimer, pour éclairer, pour être utile. Grâce à elle, le génie littéraire s'est élevé au rang du génie scientifique, en cessant d'être un don individuel, mais inutile; et il est devenu un pouvoir national, général, qui sert les hommes et son siècle par des découvertes, et non plus un peintre qui l'amuse par des tableaux. Enfin, il y a quelque chose dans tout ce fatras, et je voudrais bien que quelqu'un le mît au net pour moi.
J'ai montré le commencement de votre lettre à madame de Broglie, qui en a été touchée, ravie, et qui, je croîs, vous en écrira de reconnaissance. Elle me l'a dit, et je l'y engage ; cela vous amusera. Elle a un culle pour la mémoire de sa mère, qui l'occupe à tous les moments, et domine toute sa vie, comme tous les cultes du monde.
Nous sommes, ici, dans une attente très anxieuse. Tous les signes sont défavorables; toutes les associations, sauf les partis extrêmes, en état de dissolution. Personne, cependant, ne veut s'engager pour ou contre, et, au milieu de l'incertitude et de la peur universelles, il se pourrait qu'il y eût une chance pour le ministère, quisait seul ce qu'il veut. Il y a, par malheur, quelque chose de radicalement faux dans sa position : c'est qu'il ne peut, on le croit du moins, faire passer sa mesure qu'en s'appuyant de la droite, et cependant il gouverne dans le sens de la gauche; c'est, dans le fait, au profit de la gauche qu'il travaille pour l'avenir. Dans toutes les discussions de détail, il a besoin d'elle. Il n'y a qu*elle qu'il puisse opposer avec succès à l'extrèmegauche, et si, au contraire, toutes deux se liguent, elles risquent de faire une majorité. Il faudrait donc leconvaincre, ce centre gauche; mais,àmesure
qu'on gagnera des voix sur lui, on en perdra sur la droite. L'insoluble est au bout de toutes les questions. Ajoutez à cela que M. le Garde des sceaux est malade avec un emplâtre sur le dos et sur la poitrine, et de l'oppression aux moindres mots qu'il dit. € Si la première chanteuse est enrhumée, dit M. Germain, les bouffons n'ont qu'à retourner en Italie. > Il serait triste d'être obligé d'afficher : Relâche pour indisposition.
GCCGXCVII.
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE KÉMUSAT, A PARIS
Lille, vendredi 10 décembre 1819.
Il m'a fallu hier avaler de grandes admirations de mes salons lillois sur cette séance que j'appellerais grégorienne pour plus d'une raison ^ M. de
1. Dans la première séance de la session, la Chambre avait déclaré nulle rélection de l'abbé Grégoire, parce qu*il n*avait point de domicile dans le département de l'Isère. Malgré un rapport très mesuré de M . Becquey, quoique le président, M. Raves, eut fait remarquer que la Chambre n*avait point à motiver ses votes, le combat fut très violent, et Tagilation gagna même les tribunes.
Jumilhac est charmé, dit-il, parce qu'elle rappelle les enthousiasmes de 1815. L'insensé, qui ne va pas plus loin, et qui ne voit pas ce que ces enthousiasmes rappelaient I Sans doute, il eût fallu un ministre très ferme au milieu de tout cela, qui déversât sur Grégoire et sur les partis une indignation sincère, mais imposante. M. Pasquier a bien défendu son collègue, mais il n'a pas été aussi ferme qu'il le fallait. Au reste, je comprends qu'on se trouve étourdi de tous ces cris. Si la Chambre prend cette marche, nous irons loin et vite. Tout cela est triste; je ne sais plus où s'est nichée la raison. Je n'ai pas la prétention de la croire retranchée dans ma tête; car je ne sais pas, ma foi, ce que je pense, ni souvent ce que je dis.
Je n'ai pas trouvé le discours de M. Laine aussi beau qu'une telle occasion le comportait. Il a parlé comme un avocat qui parle bien; Manuel, en revanche, comme un avocat qui parle mal.
Dimanche 12 décembre.
Je vous envoie, mon enfant, ce que je vous ai promis, tel quel; en le gardant davantage, en le
f32 GOBRESPONDANCE DE H. DE RÉMUSAT.
renvoyant encore, je pourrais peut-être mieux faire, maïs il est possible que vous soyez pressé, et qu'il y ait dans toutes ces pages des choses que vous arrangerez mieux, et qui vous serviront. Je vous ai compris, je crois; je n'ai pas osé me développer davantage, parce que j'élais gênée par la pensée de ce Lycée^ qui ne veut point de politique, au moins spéciale. Or madame de Slaël d'une part, et votre idée d'une autre, me plaçaient tout au travers. Il m'a donc fallu danser sur une espèce de corde, et supprimer bien des pas qui eussent été trop marqués. Quant à l'exécution, j'aurais eu besoin de plus de repos, et ma journée est coupée par mille niaiseries. Ajoutez que ma pauvre tète est pleine de soucis. Sachez-moi gré, comme on dit, de l'intention ; ensuite coupez, changez, sup* primez, brûlez tout si vous voulez; vous êtes entièrement maître. Il n'est pas net dans mon esprit si tout cela vaut quelque chose, et je souscris d'avance à votre décision quelle qu'elle soit^
Je trouve, mon ami, que l'étal dans lequel nous sommes a mauvaise mine ; on danse aussi comme moi sur une corde, mais elle a l'air de vouloir se rompre dans plusieurs endroits. Si la maladie de
1 . Mon père n'a point brûlé cet écrit, mais ne l'a pas imprimé.
M. de Serre doit durer, je souhaiterais, je crois, pour lui, que le ministère se retirât, plutôt que de perdre, jour par jour, la partie. J'ai en moi Tinstinct d'une conviction intime qu'il n'obtiendra de majorité nulle part. L'état de la Chambre des pairs ne m'étonne guère. Je me souviens que je vous écrivais, l'année dernière, qu'en augmentant cette Chambre on augmentait le nombre des gens à privilèges; par conséquent, le nombre des uUrà. On en ferait aujourd'hui que ce serait la même chose; c'est pour cela que ce moyen m'a toujours paru faible et palliatif. Aujourd'hui, la peur exagérée, quoique naturelle, de ce qu'on appelle des jacobins a causé une sorte de réaction dont le parti le plus faible, mais le plus violent, profite. Il faut la supporter, cette réaction, parce qu'il est impossible de l'éviter, et, sans la protéger, tâcher de se soutenir sans être entrainé par elle. Le moment viendra, et peut-être viendra vite, où on sera appelé de nouveau pour nous protéger contre ses imprudences. C'est ce moment qu'on doit attendre, puisqu'on n'a plus l'imagination inventive de Bonaparte, ou la guerre, pour détourner les esprits. Les Français ont aujourd'hui comme deux besoins presque d'égale force : celui du repos, et je
dirai encore celui de craindre quelque chose. Le premier est salutaire, et nous sauvera, j'espère ; le second doit s'user, etne se vaincra que parle temps. Je crois donc qu'il y a force à ce qu'on essaye à présent de M. de Yillèle et compagnie. S'ils vont bien, éclairés par les temps, tant mieux ; s'ils vont mal, les choses les useront vite, et qui se sera tenu droit, avec un langage net, fort et mesuré, reprendra son avantage. Si j'étais madame de Serre, je dirais à mon mari : « Ne fermez point vos vésicatoires, enveloppez-vous de flanelle, avalez une potion calmante, et faites un effort. Parlez, et ensuite retirez-vous. » Il est vrai que, si j'étais madame de Yillèle, je dirais : < Ne donnez pas dans le piège que l'on vous tend, ou bien ayez le courage de vous faire royaliste libéral, car vous tomberez comme les autres, sans cela. » Nous verrons ce que tout le monde fera, sans me consulter.
Un jeune homme, en sortant d'un bal ayant chaud, prend un gros rhume; il invente d'avaler, en se mettant au lit, un verre de bishop chaud, c'est-à-dire du punch et du vin. Il est saisi d'une forte inflammation, et meurt dans les vingt-quatre heures. Brigandat dit qu'en appliquant ainsi tout à coup une boisson très échauf-
lante sur un rhume, on peut, en effet, se donner une fluxion de poitrine subite, et qu'il est toujours plus sage de s'exciter à la transpiration par des calmants tièdes et doux. C'est le système de Broussais. Savez-vous ce que c'est que Broussais * ? C'est le chef d'une école nouvelle et distinguée. II y a un médecin de l'hôpilal, homme d'esprit, un peu trop libéral, mais qui parle médecine à merveille. Il dit que les trois médecins de l'époque sont Corvisart, Bichat et Broussais. Cette médecine nouvelle repousse presque tous les excitants. Elle veut qu'on adresse tous les remèdes à la peau; elle revient à la saignée; elle aime les bains, les frictions ; elle me parait prudente. Quand vous reviendrez ici, car je prévois que vous y reviendrez, mon pauvre enfant, j'ai le projet de vous engager à l'étudier sous mon nouveau docteur; car, tout décidément, comme le Malade imaginaire, je veux avoir un fils médecin.
1. Broussais, né en 17712, était encore peu connu à Paris. U était médecin militaire sous TEmpire, et ne devint professeur au Val-de-Gràce qu'en 1S20. U avait pourtant déjà publié son premier ouvrage : Examen de la doctrine médicale généralement adoptée; mais il n'imprima qu'en 18i2 son Traité de phytiologie appliquée à la pathologie y où il expose d'une façon brillante et incorrecte son système, qui ne devait guère lui survivre. H est mort en 1838.
Nous avons eu hier un grand concert de Boucher* et de sa femme, auquel j'ai assisté, sans trop savoir ce qu'on y faisait, tant j'étais triste* ment préoccupée. Je suis rentrée chez moi, mise au lit, sans aucune envie de dormir. J'ai voulu me distraire avec Corinne^ mais les ouvrages de madame de Staël ne valent rien aux personnes agitées. Ils sont pleins de réflexions si mélancoliques et si directes, qu'elles ramènent à des appli* cations douloureuses. D'ailleurs, je ne peux guère rien lire de madame de Staël sans penser à vous, et c'est de là que vient sans doute l'intérêt assez vif que je prends aujourd'hui à tout ce qui la concerne. Quel in-folio, mon enfant, on ferait de ce qui se passe dans un cœur maternel I
CCCCXGVIII.
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, lundi 20 décembro 1819.
Voilà beaucoup de lettres de vous, ma mère, et point de réponses de moi. Je compte toujours sur