Alexandre Boucher, violoniste célèbre alors
ANNËE 1819. 237
mon père, qui vous écrit souvent; mais j'ai peur qu'il ne mande pas beaucoup de détails. Au reste, il n'y en a guère, et vous devez connaître, d'où vous êtes, la situation à peu près telle qu'elle est. Vous devez voir que la grande difficulté pour nous est de nous montrer ce que nous sommes. Tout a contribué à nous donner une mauvaise couleur ; nous passons pour des lâches, des parjures, des transfuges, et cela parce que nous n'avons pas voulu céder sur le plus petit principe, parce que nous n'avons fait aucune concession à aucun parti. Il est vrai que notre tète manœuvre si mal, qu'on peut tout croire de nous. Il n'est pas bien malheureux de tomber, mais tomber déshonorés ! Il est bien vrai que, pendant quelques jours, on a eu l'absurde idée de se servir des ultra pour une chose qui est contre eux, et sans leur faire de concessions. La trahison des ultra à la Chambre des pairs, lors des nominations du bureau, et, quand je dis trahison^ je me sers d'un mauvais mot; car ils n'ont fait que ce qu'ils devaient en se moquant de nous, et la honteuse séance sur Grégoire ont éclairé tout le monde. C'est une chose bien remarquable que cette Chambre, où la timidité domine, dont les votes sont modérés, et qui n'a d'organes que des voix
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violentes et extrêmes! Rien n'égale la douleur de M. de Serre, et de l'attaque et de la défense dont il a été Tobjet. Il faut convenir qu'il y a quelque chose de ridicule, et je serais tenté de dire pis, lorsqu'un homme est accusé sur sa conduite politique et comme ministre, à le justifier comme royaliste. Du reste, il est évident que la seule majorité un peu constante pour le moment est celle des deux sections de gauche réunies. L'extrême gauche étant forcée pour réussir de se soumettre à l'avis du centre gauche, c'est là que le ministère doit chercher à gagner des voix, en y joignant celles qu'il possède dans le centre droit. Pour le moment, le projet serait rejeté à la presque unanimité, et j'ai grand*peine à croire qu'il puisse passer. Si l'Adresse est contre, cela est décisif; mais elle sera, je crois, insigniOante et cela ne décidera rien. La commission contient trois personnes de chacune des trois grandes fractions de la Chambre, en regardant le côté droit et le centre droit comme une même fraction. Il est probable que tout cela se neutralisera. On ne sait encore s'il y aura discussion sur TAdresse. S'il y en a, le Garde des sceaux ira; mais j'ai bien peur qu'il ne s'y rende tout à fait malade. Il est mieux, mais il n'a
pas de voix, et le moinde effort Tépuise. C'est une calamité. Nous ne sommes pas heureux I
M. Royer-Collard a eu bien des caprices^ et entre autres celui, que je ne lui pardonne pas, de se taire dans la séance de Grégoire. Cette disparition de la raison, cet anéantissement du gouvernement est un malheur dont nous aurons grand'peine à nous relever.
Vous avez eu, ma mère, bien des inquiétudes qui nous ont d'autant plus tourmentés qu'elles ne portaient ni sur des ombres de probabilités, ni sur des faits. Je suis toujours surpris que, jugeant si bien la situation générale, vous ne voyiez pas que, plus elle est critique, plus elle rend commodes et faciles les situations particulières. Ce qui domine, à présent, c'est la crainte de se prononcer, de s'engager, et de se compromettre. Il n'y a pas une relation difficile, avec personne. Quant aux journaux, l'exagération est leur langage naturel ; c'est un jeu joué de part et d'autre. Je ne sais pourquoi vous avez été vous effaroucher de je ne sais quelle sotte lettre du Courier qui est tombée d'aplomb sur un ancien abbé, professeur renvoyé pour ivrognerie et réputation révolutionnaire, du collège où j'étais, et qui s'en est vengé par des injures, à lui
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fort permises. Vous savez bien, d'ailleurs, que, depuis assez longtemps, nous sommes encore plus étrangers à la rédaction du Courier que nous n'étions. Nous ne nous mêlons que de ce que nous appelons V article Paris \ et encore ce n'est pas tous les jours. Tout le reste ne peut nous regarder. C'est en vérité du temps et de la peine perdus que de s'occuper de cette petite chose. Il y a, ma foi, bien autrement matière à s'inquiéter !
Mercredi 22 décembre.
J'ai reçu, ma mère, l'article en question qui ne m'a pas complètement satisfait. Il a été fait un peu vite, et vous avez pris les choses de si haut, traité si expressément la question politique que votre travail avait besoin de plus de calme et de temps que je ne vous en ai laissé. Il y a, cependant, de la vérité et de l'esprit, et je voudrais que vous pussiez le revoir et le remettre à neuf. Si vous vou* lez, je vous le renverrai. Les défauts sont, selon moi, les défauts doctrinaires. De la confusion, trop de mots ; les idées ne sont pas assez expliquées.