G*est Tarticle qu'on appelle aujourd'hui le Premier^Pam
ANNÉE 1819. Sil
Vous faites, ce qu'il est si difficile de ne pas faire, allusion à vos propres opinions; vous partez de ce que vous croyez comme d'un point accordé. Sûrement, ce n'est pas le lieu de mettre en question vos opinions; mais il y a une manière de les énoncer comme des faits, sans les approuver formellement. Ainsi, par exemple, au lieu de : c Le progrès des lumières, » on dit : < Ce qu'on a appelé le progrès... » Telle est encore une forme de ce genre : « Quels que soient d'ailleurs les regrets, etc.. on doit convenir que l'esprit du siècle, etc. > Cette impartialité dans le style est un bon artifice, et je vous la conseille avec d'autant plus d'autorité que je ne l'ai guère.
Si vous vous sentez goût à cet article, il serait pour le CourieTy où nous avons promis depuis bien longtemps à madame de Broglie d'en mettre un. Pour moi, j'en ai broché un autre, tant bien que mal, pour le Lycée^. Quant à la Nouvelle, ce serait charmant à vous de la faire, et de me l'envoyer. Outre qu'elle pourrait être insérée en deux
1. Mon père a imprimé cet article dans le troisième volume du Lycée f p. 156. La nouvelle de ma grand'mère se trouve dans ce môme volume, p. 281, et est signée G. E. (Claire-Elisabeth). Ti. 16
fois, VOUS pouvez remplir jusqu'à concurrence de quinze pages imprimées.
Nous sommes toujours dans la même situation, toujours la même incertitude. C'est une chose remarquable que Funiversalité de la faiblesse. Il est impossible de trouver quelqu'un qui ose et veuille parler. 11 sérail, cependant, bien nécessaire que la tribune répondit à la Presse; on embarrasserait bien le côté gauche en lui demandant compte du ton de ses journaux, et il y aurait un égal avantage à le forcer sôit de les justifier, soit de les désavouer.
M. de Serre se porte bien ; mais il a toujours défense de faire aucun effort de larynx. Il dit qu'il sera en état lundi prochain. Si, comme nous en sommes menacés, il ne se remettait pas, on pense que M. Decazes et lui se retireraient et que M. Pasquier deviendrait premier ministre. Nous voilà enfin débarrassés du secours des iiltràj et Ton ne soupçonnera plus de connivence. Un grand malheur, c'est la faiblesse du ministre de la guerre. Depuis deux ou trois ans, de ce côté, nous n'avions plus affaire à l'opposition, et cette partie, par laquelle le gouvernement du roi a pensé se perdre si souvent, et s'est même perdu une fois, ne nous inspirait que sécurité. Le contraire serait bien fâcheux.
CCCCXCIX.
MADAME DBRÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, vendredi 25 décembre 1819.
Je ne tiens nullement, mon cher enfant, à ce que toutes ces petites feuilles soient quelque part; j*auraîs voulu qu'elles vous fussent utiles, et voilà tout. Renvoyez-les-moi par votre père ; elles renferment deux ou trois idées qui me serviront ailleurs, et je brûlerai le reste; vous savez que c'est un de mes plaisirs. L'inconvénient, c'est que je m'étais mise sur un terrain où je n'osais remuer. La prudence du Lycée me gênait, et j'ai supprimé une foule de choses qui servaient au développement de la pensée première. Je ne doute pas que vous n'ayez beaucoup mieux réussi et, après tout, peutêtre n'y at-il pas grand mal à ce que vous vous exerciez sur des matières qui ne se rattachent point entièrement à la politique. L'habitude de tourner dans les mêmes idées accoutume le talent aux formes monotones d'un môme style, et le vôtre ne
doit pas négliger les occasions de s'assouplir un peu.
Je voudrais pouvoir causer quelques heures avec vous, pour vous développer mes idées. J'ai de Favenirlaplus pauvre idée du monde. Je prévois des réactions sans terme et sans but, des terreurs exagérées qui feront tomber dans tous les inconvénients qu'on éviterait avec du courage; une perte de temps pour le bien, qui fortifiera le mal; des droits acquis qu'on emploiera de travers, des récriminations décourageantes, et des vanités irritées qui achèveront de tout brouiller. Vous parlez de l'armée : c'est aujourd'hui une très grande affaire. Elle a été constituée fortement; si la main qui la dirige mollissait, avec les éléments qu'elle renferme, elle se partagerait en plusieurs divergences marquées, dont les moindres inconvénients seraient l'indiscipline et le désordre, et déjà il est facile de voir qu'elle est un peu émue. Enfin, peutêtre avec les projets qu'on a eus et qui ne seront point exécutés, on aura touché à ce qui était bon, et ébranlé sans succès un ouvrage qui commençait.
Voilà mes craintes générales. J'en ai bien aussi qui tiennent à des individus. Je ne conçois pas comment M. Decazes, par exemple, résistera à cette
malheureuse défiance qui va toujours croissant contre lui ; je ne m'explique point celte déplaisance d'un homme qui a si particulièrement les qualités qui font qu'on plait, et surtout à des Français. Je vois, qu'ici même, toutes nos opinions flamandes, assez modérées dans les formes, s'accordent toutes à le soupçonner : Provinciaux, ultràj libéraux, constitutionnels, vous disent, en même temps, qu'il ne veut affermir que son pouvoir, et qu'il n'est ni royaliste, ni citoyen, ni disposé au gouvernement représentatif. J'espère que les paroles de votre père ramèneront à un sentiment plus juste au moins ce que nous avons d'hommes qui ne s'entêtent point d'avance contre la raison ; mais partout ils sont bien peu. Si les choses s'arrangent de manière à ce que votre génération en profite, je me consolerai de tout; mais j'ai, je vous assure, plus que jamais découragement de la mienne.
Vous comprenez que je ne trouve point ici de personnages qui m'entendissent sur tout cela, et que mes rêveries un peu grises retombent sur moi de leur poids. Je §uis dans un mouvement vide et monotone qui m'ennuie, et dont je me tire cependant très gracieusement. C'est une chose vraiment plaisante pourtant qu'un pays organisé de manière
i46 CORRESPONDANCE DE H. DE RÊMUSAT.
* qu*au milieu d'une tourmente, assez grave puisqu'elle déterminera son existence peut-èlre, une grande partie de sa population s'impose l'obligation de danser et d'user son argent à ce qu'elle a décidément appelé du plaisir. Après cette belle réflexion, je vous engage fort, mon enfant, à danser aussi cet hiver, et à ne pas tomber dans mon humeur d'Heraclite.
Mercredi 29 décembre.
Il faut d'abord vous dire, mon cher enfant, que votre père A m'est arrivé frais et dispos, ayant, dit-il, senti que ses malaises le quittaient aux barrières, et charmé de retrouver ses Lillois et moi, qui le reposerons du mouvement de Paris et de cet état un peu tendu dans lequel, vous autres, vous tenez l'esprit. Vous comprenez mes questions, vous devinez tous mes c Et Charles? » Vous nous voyez tous deux nous attendrissant, nous félicitant souvent, soupirant un peu quelquefois; car il y a quelques mais à tout, et cet amour paternel et maternel voudrait l'impossible, c'est-à-dire le