U «Tait quitté Paris le 25 décembre
moins en ayant le plus. Je dis Vimpossiblef mon fils, et j*ai raison; car je commence à croire fermement que, dans ce bas monde, c'est précisément la perfection dans les petites choses usuellesde la vie qui est ce qu'il y a de plus difficile à attraper. Enfin, en somme, votre père me parait bien content de vous, et je vous en remercie du plus tendre de mon âme. Il y a plaisir à rendre son cœur content. Votre bon et aimable père a quelque chose de féminin dans la manière dont il aime. Je ne crois point lui faire tort en parlant ainsi, je vous le déclare. Il s'ensuit qu'il est très doux de l'aimer, et qu'il paye au centuple tout ce qu'on lui donne. Toutes vos preuves d'attachement, votre bonne conduite, votre raison, vos jugements sains, les éloges graves et sentis de vos amis sont autant de provisions rapportées soigneusement, dont il jouira longtemps. Quelques légères ombres ne lui restent dans le souvenir qu'environnées d'une foule de petites excuses qu'il trouve sans effort. Vous lui avez procuré des jouissances qui nous donneront, mon enfant, tout le bonheur que nous pouvons goûter quand nous sommes loin de vous.
Laissez-moi terminer cette espèce de compte rendu en vous souhaitant une année prochaine telle
qu*il VOUS la faut : De fortes occupations pourvoira esprit; une santé telle que je la veux, des succès variés, et j'ajouterai, malgré la gravité ordinaire des souhaits maternels, peut-être aussi un peu d'amour ; car je crois que nous ne sommes heureux que lorsque toutes nos facultés humaines sont employées. « Les plaisirs de la pensée n'occupent pas tout entier, dit votre amie madame de Staël. Ceux du cœur seuls suilGsent à toutes les facultés de Pâme. ï
Voilà une victoire ministérielle qui doit un peu remonter le courage* ; elle fait effet ici, et elle a merveilleusement appuyé les paroles fermes et posées que votre père débite pour fixer nos irrésolutions provinciales. Je commence à croire que, si M. de Serre avait été en état de paraître, on eût pu vaincre les difficultés. Il me paraît si nécessaire, que je souhaite qu'on proroge la Chambre pour l'attendre, malgré les inconvénients de demeurer encore deux mois sur la politique vraiment incendiaire des journaux. Mon cousin eût pu parler de plus haut et plus droit ; mais il y a en France si peu de sentiment de vrai courage, qu'on est ici
1. La loi des domièmes provisoires avait été votée le vendredi 24 décembre par 137 voix contre 79, sur 216 votants.
Stupéfait de la force qu'il a montrée. Que serait-ce donc si nous voyions en scène le véritable Hercule ? J'ai lu, dans la Minerve d'hier, un mauvais dialogue entre le grand'père Pasquier et celui-ci, qui ne renferme à mon avis qu'une obsei*vation vraie, c Dans ce pays de la gloire, dit le mort, je n'entends prononcer que ce mot la peur. » Et d'où vient celte peur, mon enfant ? De l'ignorance. Le mal est là, et il y sera longtemps. Au reste, votre père me trouve toujours un peu incrédule sur une multitude de petites choses, et il prétend que j'entre dans le nombre des administrés qu'il a à convertir. Je voudrais que vous l'entendissiez exhorter chacun à lire, penser, et ne pas croire. On est à la queue autour de son cabinet pour avoir quelque parole ; il a l'air d'un homme qui ouvre un cours de bon sens, et il a un vrai talent pour dire à chacun précisément ce qu'il faut. Hier soir, il s'était animé, et parlant à des militaires de ce qu'il entendait par le courage politique^ il a terminé sa définition par cette belle période dont je l'ai fait rire, après que notre monde a été parti : c Enfin ce courage qui manque à presque tous les Hommes à épaulettes, et qui demande bien plus de force d'âme que le sentiment qui fait monter à l'assaut. ^ Il m'a assuré que c'é-
tait tout exprès qu'il avait tenu ce langage devant de telles personnes, et que nous étions arrivés au temps où il fallait mettre à sa vraie place chaque vertu, comme chaque prétention.
Votre père ne s'oppose point à ce que vous mettiez votre nom à votre ouvrage, si décidément c'est bien votre raison qui vous y porte. Il croit qu'il ne serait pas mal de faire une dédicace à M. de Serre, en y rappelant que vous avez été admis à l'honneur d'assister à des conférences où les discussions de plusieurs hommes éclairés ont dirigé vos jeunes observations. Une déclaration publique d'attachement et de reconnaissance a toujours bon air, et ne peut guère être attaquée. Il faut avoir une importance d'âge et de situation pour qu'il n'y ait pas une prétention un peu ridicule à étaler son nom dans un journal quelconque, et, comme vous êtes jeune, il se trouverait que le vôtre serait le sien surtout. Ne perdez pas cela de vue, cher enfant ; en vous livrant au plaisir de la composition, vous ne devez pas négliger les modérations de la prudence, quand il s'agit de nous. Les temps où nous avons vécu nous ont laissé une situation moins simple que la vôtre, et tout le monde aujourd'hui n'entrerait pas dans le noble désintéressement avec
lequel votre bon père fait le sacrifice de son passé à vos opinions et à vos sentiments. Plus il se dévoue, plus vous devez le ménager. Ce matin, notre cou* sine lui disait : c Peut-être que ceci vous vaudra quelquefois certainespersonnalitéspeuagréables? » Et il répondait : c Madame, j*espère que mon fils y prendra garde; mais je me livre s'il le faut, si cela lui devient utile. > Ces paroles m'ont émue, mon enfant, et je vous connaîtrais bien mal si elles n'allaient pas aussi jusqu'à votre âme. Pour moi, je ne veux pas trop me troubler; je me fie à vous, et je tâcherai de me foitifier contre le petit accompagnement que cette nouveauté va procurer à mon séjour à Paris.
ANiNÉE 1820
MADAME DE RÉMUSAT A SOM FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 1*' janvier 1820.
Plus nous y pensons, mon enfant, plus nous croyons, votre père et moi, que vous devez faire précéder votre ouvrage*, puisque vous le signez, de quelques lignes préparatoires. Dans ce temps- ci
1. J'ai retrouvé dans les papiers de mon père la note suivante qui me parait bien faire comprendre sa situation et celle de ses amis, à cette époque : « J'étais fort occupé de mon écrit sur le jury, conçu à un point de vue purement théorique, et dont Torigine, bien que récente, se rapportait à des circonstances déjà loin de nous, circonstances où encore un peu trop confiants dans les idées générales, les doctrinaires croyaient la législation presque Tunique tâche du gouvernement, et son principal moyen de salut. Par là, leur état d'esprit avait d'assez grandes analogies avec celui des Constituants de 1789. Broglie surtout avait été beaucoup dans cet ordre d'idées. Il avait une forte tendance à être plutôt publiciste que politique, plus juris-
OÙ on failde tout un moyen de blâme, il est vraisemblable que quelques journaux vous jetteront YOtrejeuncsseàlatête. 11 faut, pour les pré venir, la signaler vous-même, et, pour ainsi dire, la justifier de la témérité de traiter des matières si graves. C'est un acte de conûance en soi-même que de lancer, en signant, de telles dissertations; il est donc important de les accompagner de quelques formules modestes. D'ailleurs, ceci est une occasion qui ne vous déplaira point de publier votre attachement pour M. de Serre, et nous en prendrons notre
consulte encore que politique. Je conyiens que Guizot s'était toujours prêté à cela plutôt par prétention à l'universalité et à la philosophie de l'esprit que par un goût vif et une confiance spéciale. U était, dès lors, l'homme qu'on a connu. Quant à Royer- Collard, son expérience de la Révolution le préservait de ce genre d'illusions. Malgré la tournure de ses discours, il était très politique pratique dans son appréciation des circonstances, et une de ses dissidences à l'égard de Broglie, qu'il n'a jamais heaucoup goûté, c'est qu'il le trouvait trop spéculatif. Quant à moi, j'avais donné en plein dans le législatif, je ne rêvais qu'aux moyens d'ériger tout l'appareil constitutionnel en un système à la fois praticable et déductif. Guizot se prêtait à cette manière de voir, dans nos longues conversations, ce qui ne m'empêchait pas cependant, comme on le verra, je pense, dans mes lettres, de considérer avec quelque intelligence les choses et les hommes. Quant à M. de Serre, qui, disaient les ultra de Lille et même de Paris, avait abjuré, il était moins inébranlé que je ne me plaisais à le croire. Le projet d'une réforme constitutionnelle, faite dans les théories doctrinaires, avec des lois de Broglie et des exposés de motifs de Guizot, que son esprit, aussi essentiel-
part; car de la manière dont nous vivons tous trois, on ne doutera pas que vous n'ayez agi avec notre assentiment, et vous savez que nous ne sommes pas gens à cacher qui nous aimons et estimons. Enfin, les partis ont tellement arrangé les situations ministérielles à présent, qu'il y a presque du courage à prendre acte de son dévouement pour un ministre, et ce n'est pas cela qui vous fera reculer. Je sais force gens qui diront que c'est une imprudence que de s'engager étourdiment ainsi, et sans nécessité; mais
lement législatif, nourrissait encore, était à la fois an lien conservé avec SCS amis, et une garantie à ses yeux qu'il n*avait point changé dcvuioni de parti; d*autant que, théoriquement, il n'avait jamais notoirement aimé la loi des élections. Ce projet, adopta sauf les détails par Decazes^ aurait assurément changé un peu en route avant d'arriver à la discussion, et il était surtout pour celui-ci un grand expédient monarchique. Decazes, au reste, sans se préoccuper autrement de la question de principes, sentait bien qu'il ne pouvait revenir purement et simplement à droite; mais il n'avait nul scrupule à passer de ce qu'on peut appeler le mouvement à la résistance, et il n'était pas tâché que l'enluminure du projet doctrinaire donnât une couleur à son mouvement de réaction. Dans tout cela, Pasquier ne voyait qu'un changement à la loi des élections, et, en cela, il était dans le réel. Roycr-Collard pensait de] môme, et, comme il en voyait de plus les conséquences, il se tenait en dehors, prévoyant les maux, et désapprouvait tous les remèdes, n'étant pas obligé d'en donner. On l'accusait d'égoïsrae ; il accusait BrogUe de subtilité et d'aveuglement, Guizot d'intrigue, M. de Serre de duperie et de faiblesse, Decazes d'instabilité, de manque de sang-froid et de tenue, tout le monde d'incapacité de gouverner. Sauf les détails
il ne faut pas s'amuser toujours à regarder à tous les discours du monde ; la raison consiste à choisir entre eux. Vous aurez pour vous la vérité, votre conscience, votre père, et l'estime des gens qui approuvent la reconnaissance. Quant à ceux qui chercheraient à gâter voire petite démarche, soit dans un sens, soit dans un autre, c'est-à-dire en la taxant ou d'imprudence ou d'ambition, ne vous en souciez pas; on ne ferait pas un pas dans la vie si ons'arrêlait à mesurer chaque ornière. Je ne suis point suspecte en vous donnant ce conseil, car vous savez que j'ai ma part de dérérence pour certaines opinions. Votre père continue toujours son cours parlementaire ici, et surtout il s'applique, avec ce dé-
et les expressions toujours trop vives, c*est lui qui jugeait le mieux. Et cepeadant, il avait sa petite part de ce trouble où la peur et la colère avaient, depuis les dernières élections, jeté tout ce qui, à un degré quelconque, était attaché à la monarchie. Pour moi, je ne méconnaissais pas même ce côté delà situation, et admettant, comme nécessaire peut-être, en tout cas comme inévitable, une certaine conversion à droite, je craignais qu'on en compromit dans un pareil mouvement les plans de réformes constitutionnelles qui m'avaient plû, qu'ils ne devinssent le passe-port d'une réaction, et je souhaitais souvent que tout ce qui m'intéressait, idées, projets et hommes, y compris Decazes, fussent mis en dehors de ce gâchis, et qu'un petit retour de centre droit, hon^ nêle et modéré^ vint ou tout apaiser, ou, si c'était inévitable, avoir seul la responsabilité de rouvrir la porte aux ultra. C'est ce qui arriva en définitive, grâce il est vrai à des événements imprévus. »
vouement que vous lui connaissez pour les gens qu'il aime, à redresser toutes les préventions venues de je ne sais où, contre M. Decazes. Hier, on lui disait : a Mais, si le ministre s'en allait, vous seriez compromis par vos éloges. » Vous jugez comme il a répondu! Etil va toujours affirmant ses bonnes intentions. La bourgeoisie en doute, la noblesse ne s'en soucie guère, et voudrait le voir abattu, par suite de cette jalousie qu'inspire toujours, de près ou de loin, dans cette classe la faveur d'un roi.