DU
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, jeudi 6 janvier 1820.
Mon ami, vous étiez bien ému quand vous m'avez écrit, et la plainte triste et généreuse de votre âme a retenti jusqu'au fond.de la mienne. Vous m'avez fait mal en disant que vous donneriez tout pour
prendre la maladie de M. de Serre ; mais je vous sais gré de n'y avoir pas pensé, et de me croire capable de comprendre tout voire sentiment. Je n'en ai pas, cependant, lu l'expression sans beaucoup de larmes, et, quand je pense qu'un homme qui inspire de tels attachements, qu'un homme si dévoué pour son pays est en même temps mari et père, je ne comprends pas comment il peut suffire à tant d'émotions diverses, et je frémis de la faiblesse de notre machine humaine, aux prises avec de si grands mouvements.
Mais, mon enfant, en vérité, le salut d'une nation entière y fût-il attaché, j'ose dire qu'il serait payé trop cher de la vie d'un homme de bien, surtout quand cette nation est en état de voir clair elle^ même à ses propres affaires. Nous ne sommes plus au temps des enthousiasmes qui égarent et qui excusent. Si nous laissons la force aux partis, ce sera par suite d'une coupable inertie, et nous aurons mérité que la souffrance vienne, encore une fois, nous éveiller. J'ai en tête que, dans certains moments, les hommes de talent et d'âme se perdraient en vain pour détruire un aveuglement volontaire, et qu'il y a dans l'histoire humaine des temps d'arrêt où la raison acceptant un
repos forcé doit laisser le champ libre aux débats des folles passions, pour revenir, après, recueillir parmi les débris ce qui servira aux progrès de la vérité. Depuis quatre ans,'nous avons fait des pas ; l'erreur s*en montre impatiente; elle excite les uns, elle trouble les autres. Sa force ne sera pas de longue durée; mais peut-être faut-il avoir le courage d'assister à son triomphe d'un moment, et la laisser s'épuiser. Je me souviens que Corvisart disait que le grand secret de la médecine était de saisir l'instant où le mal commençait à décroître pour l'attaquer avec succès, et que, pour cela, on devait lui accorder la liberté de déployer un peu à l'aise sa première ardeur. Je crois que le silence des hommes sages, aujourd'hui, serait une utile leçon, et que les Français qui, dans le fond, ont grand besoin de repos, seraient effrayés d'une terreur salutaire en les voyant abandonner leur cause. a Aide-toi et je t'aiderai » est un vieux dicton qu'il ne faut pas craindre d'adresser aux nations comme aux enfants.
Enfin, je voudrais que M. de Serre calmât son âme, soignât tout grossièrement sa santé; qu'il se retirât avec ses amis. Son caractère connu et sa maladie le défendraient contre les mépri-
sables atteintes de la malignité pamphlétaire. De même, j'engagerais M. Decazes si lâchement insulté à s'écarter pour un temps. Son âge lui donne un grand avantage sur tous. Dès qu'il aurait disparu, justice lui serait rendue, et vous entendriez mille voix qui proclameraient le mal qu'il a empêché, et sa générosité dans l'exercice de son crédit. J'ai réellement l'instinct intime que je suis dans le vrai, et ce n'est assurément pas par intérêt personnel; car les hommes agissant en seconde ligne sont presque toujours victimes de ces revirements instantanés des partis. Mais l'important, c'est d'économiser aujourd'hui les hommes nécessaires. Le langage de la raison est circonscrit; quand vous l'aurez épuisé inutilement, quand vous aurez ébranlé toutes les questions douteuses, soulevé tous les voiles, découvert toutes les parties faibles, et que cette terrible tempête des paroles croisées en tout sens s'opposera à ce qu'on entende les garanties nouvelles que vous voulez proposer, vous aurez perdu la confiance qu'on vous rendrait dans un avenir peu éloigné, gaspillé vos moyens d'eflet, et M. de Serre périrait sans utilité pour personne.