DIII
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, samedi 8 janvier 1820.
Je ne vous écris pas souvent, ma mère, faute de matière. Les jours se poussent et s'accumulent vides et pénibles, et, dans une situation aussi monotone, les idées ne se renouvellent pas plus que les faits. La pensée constante, celle de l'incertitude et de la faiblesse universelle, n'est pas agréable à fixer, ni à exprimer; et réellement les hommes qui se mêlent des affaires publiques ne peuvent s*aborder dans ce moment qu'avec des soupirs ou des jurements. Ceux qui pourraient nous tirer de cette stagnation sont sur le côté. M. de Serre, quoique sensiblement mieux depuis trois jours, est condamné à l'inaction, et M. Decazes, atteint d'un gros rhume, n'a évité la fluxion de poitrine qu'avec des sangsues et un vésîcatoire entre les épaules. On a bien pensé, comme vous, à la retraite ; elle mettrait dans une situation plus simple et honorable; mais
dans quelles mains abdiquer ? C'est une des singularités de la situation que le ministère a peine à se soutenir, et que personne n'est assez fort pour le renverser. Il est clair que, si un homme debout au milieu de la Chambre, appelait à lui, il serait le maître. Or cet homme ne se trouve pas. Dans l'impuissance forcée du ministère, la Chambre aurait dû le produire d'elle-même; elle ne l'a pas fait. Celui qui eût pu jouer ce rôleVest retiré, et c'est encore auprès du lit du Garde des sceaux qu'il y a le plus d'espoir et de ressources. L'intérêt de la France, qui ne permet pas d'abandonner le gouvernement et le ministère à un parti, fait donc une loi à M. Decazes de rester, quelque pénible que soit sa situation, et de tenir bon avec M. de Serre. C'est, je crois, là l'idée qui le frappe, et elle est juste.
Les Comédiens^ sont une pièce froide, admirablement écrite, pleine d'esprit et de verve, dans le genre satyrique, et dont le premier et le dernier acte sont charmants. Après cela, c'est un comique faible, une action commune et assez mal conduite. J'aime mieux les Vêpres Siciliennes^ au sujet des-
1. Les ComédienSy comédie en cinq actes, en vers, par Casimir Delavigne, représentée pour la première fois, le 6 janvier 1820, au second Théâtre-Français.
quelles je vous dois toujours une semonce que je vous promets, et que vous n'échapperez pas.