‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 34 sur 91 · DIV · texte numérisé non relu

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MADAME DE RËMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, mardi 11 janvier 1820.

11 est cerlain, mon pauvre enfant, que vos silences sont un peu longs. Vous êtes entièrement livré à la préoccupation de notre situation présente, et, en mère attentive et discrète, je ne vous questionne point sur toutes les niaiseries secondaires delà vie de société, auxquelles vous regardez très peu, et qu'il vous ennuierait fort de raconter. Cet état de langueur forcée jette un découragement dans Tâme, dont je me tire bien plus difficilement que vous, parce que mon âge et ma vie toute provinciale s'y opposent. A cause de Fun, je manque des forces que vous donne votre jeunesse, et, par l'autre, je manque des consolations de Tépanchement. Quand je regarde cette immense portion de la société humaine qui se meut autour de moi, qui vit enfin,

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sans éprouver le moindre besoin de penser quoi que ce soit, de connaître un fait, de tirer une conséquence, qui présente l'obstacle d'une masse inerte à toutes les bonnes entreprises, et qui fond, sans aucune résistance, devant les tentatives des brouillons, je me rejette en arrière de tout, et il me prend réellement des mouvements de misanthropie qui, jusqu'ici, m'étaient parfaitement étrangers. C'est une dure chose que de perdre ses espérances, pièce à pièce.

Pour me distraire, j'ai décidément entrepris un ouvrage. J'ai déjà broché assez de pages sur l'éducation des femmes telle que je la conçois, aujourd'hui. Les paroles sur Bonaparte me fatiguaient. Dans ce moment, mon esprit est trop tendu vers le présent, pour se rejeter dans les souvenirs ^ J'ai donc ajourné cette entreprise à quelques mois, et^ dans ce qui m'occupe, comme il n'entre que de la politique spéculative et toute prise dans la morale, je trouve que la disposition où je suis m'inspire assez bien.

1. Ces premières pages sont devenues V Essai sur Véducation des femmes, que mon père a publié après la mort de sa mère, en 1824-, et dont M. Gréard prépare, en ce moment même, une nouvelle édition.

Vous voulez donc me gronder sur les Vêpres Siciliennes? A la bonne heure, cela nous réveillera; il y a trop longtemps que nous sommes du même avis. J'ai toujours en tête que c'est une tragédie mal faitCi et qu'il m'en faudra une seconde pour voir si votre ami saura réellement conduire un ouvrage. L'amour y esl trop sacrifié ; il ne se montre que pour que le secret soit livré à Montfort par ce billet. La femme n'est pas Italienne; elle^ devrait l'être. Il fallait qu'elle se. montrât passionnée et haineuse, qu'elle détestât les Français, et qu'elle adorât Montfort. Le sommeil de celui-ci m'impatiente, et cette mort du cousin de Monfort est encore un moyen de l'auteur, qui tranche trop visiblement la difficulté. J'aime le rôle entier de Procida, le quatrième acte, et la plus grande partie des vers.

Au reste, il faut envier à ce jeune Casimir les jouissances d'une telle année, si ce n'est cependant qu'elles lui gâteront le reste de sa vie. Le moyen d'espérer qu'il retrouvera jamais de pareilles émotions? En lisant, ce matin, ce que dit Bonaparte sur les trois journées les plus heureuses de sa vie, qui sont trois journées de bataille, nous comparions, avec votre père, ce que dirait, un jour, votre Delavigne de ses plus beaux moments à lui, et puis

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la réponse que pouvait faire à son tour M. de Serre^ s'il peut remplir toute la vie politique que lui promettent son âme et son talent ; et, à part le caractère des individus, nous nous demandions qui des trois aurait réellement joui le plus vivement? Vous me direz votre réponse. Je ne vous interroge point sur ce que vous aimeriez le mieux pour votre compte, je crois que je le sais.

Vous me direz s'il faut vous renvoyer le livre de madame cle Staël ; j'aimerais assez à le garder jusqu'à ce que j'aille à Paris, mais c'est seulement dans le cas où vous n'en auriez pas besoin. Vous, toujours avant moi, mon enfant; c'est mon humeur, mon plaisir, ma faiblesse, je ne sais si je ne ferais pas bien de dire ma force. Cependant, il me prend quelquefois la peur d'avoir donné ma démission trop matin d'une certaine partie de votre éducation. Peut-être qu'en me laissant aller au plaisir d'avoir pris mon métier de mère, comme mon goût et mon cœur m'y portaient, j'ai préparé des difficultés à votre femme , car ce sera toute une autre affaire. Dans le mariage, il faut entretenir un échange presque continuel, et pour le rendre heureux et digne, c'est peut-être au plus fort à donner davantage. Un fils souvent se laisse aimer, et pauvres

que nous sommes, nous trouvons encore moyen de lui en savoir gré I Un mari doit se faire aimer, et ne ne vous en déplaise, tout métier d'action n'est pas ce que vous savez le mieux. Je suis fâchée de ne pouvoir vous élever une femme; c'est toujours à elle que je pense, en faisant mon livre; je rêve aussi ma Sophie.

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