‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 35 sur 91 · DV · texte numérisé non relu

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MADAME DE REMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, samedi 15 janvier 1820.

Je me suis peu à peu accoutumée à perdre la curiosité pour les petites choses ; je compte toujours sur vos soins, quand il s'agira des grandes, et, pourvu que vous me donniez de vos nouvelles, et qu'en pensant à moi vous vous défendiez des inconvénients du passage subit du froid au chaud et dû chaud au froid, je me tiens assez tranquille. Vous avez raison de dire qu'une grande passion donne de l'indifTérence sur tout ce qui lui est étranger. J'en sais quelque chose; mais ce que vous

ne pouvez pas dire, vous, parce que vous ne le savez point, c'est que, dans un cœur de femme, un sentiment fort et permanent trouve moyen de se rattacher à mille circonstances qui créent des intérêts, et aussi des soucis, où des êtres plus maîtres d'eux ne verraient pas l'occasion de la plus faible émotion.

Je suis charmée que vous ayez été au bah et que vous vous y soyez amusé. J'aime, mon ami, que vous ayez quelquefois vingt ans, et que vous n'exerciez aucune raideur, ni contre les autres, ni contre vous-même. Cette maxime de Boileau, si souvent citée pour sa justesse par rapport à la poésie, ce

1 . Voici le récit que faisait mon père de ce bal, dans une lettre dont je n'ai pu retrouver qu'une partie ; ■ J*ai été, hier, au bal chez madame de Lagrange, la mère des trois Lagrange, les militaires. Ce bal était mairnifique et charmant. H y avait un an que je n'en avais vu. Toutes les femmes m'ont paru jolies, et je suis si enfant que cela m'a ravi, et que je me suis mis à faire cent coquetteries à celles que je connais. Le bon de tout cela, c'est que j'avais dîné chez M. Germain, avec un tas de confrères en métaphysique, et qu'après ce dîner très sérieux, j'avais été retrouver, chez elle, la duchesse de Broglie, qui en était aussi, et avec qui je m'étais disputé jusqu'à minuit, afln d'obtenir de son ardent calvinisme un peu de tolérance pour notre foi, et un peu d'entente de nos principes. Nous sommes de drôles de machines! Et lorsque, une demi-heure' après, nous nous sommes rencontrés dans ce bal, M. Germain et moi, nous n'avons pu nous empêcher de rire, ni de reprendre la conversation au son des contredanses. »

^n CORRESPONDANCE DEM. D£ RÉMUSÂT.

mélange du grave au doux, du plaisant au sévère, peut s'appliquer à une multitude de choses de la vie. Je vous disais, une fois, que votre talent gagnerait de la souplesse et de l'étendue, si vous pouviez l'employer à des sujets littéraires, et de même votre esprit et votre caractère trouveront leur profit lorsque vous ne résisterez point toujours à les reporter vers les relations communes, mais nécessaires, de la société. Vous me dites naïvement que vous avez été ravi de votre plaisir ; c'est qu'avec cette faculté si forte, que vous possédez, de vous juger au milieu d'une action quelconque, votre raison se complaisait à vous reconnaître capable d'émotions naturelles. Croyez-moi bien, ou croyezvous vous-même, et n'opposez de résistance qu'à ce qui est mal. Sur tout le reste, nos pauvres machines doivent être ménagées, composées qu'elles sont de fort et de faible. On finirait par les briser, en tendant continuellement, et de préférence, un jseul des rouages qui les composent.

J'éprouve un grand soulagement en apprenant le retour de la santé de M. de Serre; mais il me faudra le dégel et ensuite qu'il ait sans inconvénient supporté une fois la tribune, pour me trouver entièrement tranquille. Je vous assure qu'il est

absolument nécessaire, pour nos provinces, que son nom s'attache à la nouvelle loi. Lui seul tient en suspens une foule d'honnêtes gens qui penchent à voir toujours une sorte de réaction dans cette affaire. On est injuste pour M. Decazes, qu'on s'obstine toujours à soupçonner; mon cousin est compromis, sans que je sache bien précisément pourquoi ; mais enGnce sont des faits qu'il faut courageusement accepter. L'apparence grave qui entoure le Garde des sceaux, cette qualité de magistrat qui impose toujours, ce mélange d'armée de Condé et de civisme, qui donne à sa vie une attitude particulière, la joie mal déguisée des deux partis en le voyant malade, tout cela fait que les paroles sont un peu moins légères, quand il est question de lui. Savezvous, moi qui suis de mon naturel fureteuse du bien, ce que je remarque et ce que je loue ? C'est qu'il est très vraisemblable que M. Decazes a aperçu ces avantages, et qu'il s'est aussitôt déterminé à les employer au succès de ce qu'il croit utile. On s'apercevra de cette portion honorable de sa con<* duite, quand Theure des jugements sains viendra; elle est toujours tardive, mais elle ne manque jamais.

Il y a dans ce nouveau régiment de la Garde des

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