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hommes plus capables de conversation que dans l'autre, et j'en tire parti*. Je ris quand madame de V***, d'après les décisions des salons et quelquefois des boudoirs du faubourg Saint-Germain, me mande : « L'armée est gâtée, mais la Garde est excellente, et elle a une unité parfaite. > Ce serait un beau miracle que de répondre aujourd'hui, en France, de de l'unité d'opinion de vingt mille hommes, parce qu'on les a revêtus du même habit! Le soir du jour où j'avais reçu cette belle assertion, mon petit salon se trouva rempli d'une douzaine d'officiers qui aiment assez se rendre chez moi, et qui causent très bien. Je les écoutais tous, et je comptais parmi eux un royaliste à la manière du Conservaleur y correspondant de M. de Labourdonnaie, ennemi décidé de la Charte, modifiéeounon,etqui par parenthèse, parlait assez mal du roi, voire même des princes; un autre plus modéré et constitutionnel; un jeune bonapartiste couvert de blessures, encore animé de ce qu'il appelle la gloirCy et qui s'exalte même sur les glaces de la Bérésina; un vrai républicain, tout échauffé d'histoire romaine ; et enfin, ce qui surprendra Votre tante, un
1. Le régiment de la Garde royale en garnison à Lille venait d*ôtre change.
dernier à peu près doctrinaire. Je sais bien, qu'au jour du danger, tous rempliraient leur devoir pareillement; je sais bien encore qu'ils s'accordent assez sur l'importance qu'ils attachent à leurs privilèges. Mais il ne faut pas aller plus loin, et, si on les questionne même, on les trouvera assez disposés à dire du mal des autres régiments de la Garde, dont ils ne font point partie.
Jeudi 20 janvier.
Voilà donc, mon enfant, une affaire finie tant bien que mal, et une majorité de cinq voix seulement*. Je vous avoue que je n'en suis pas fort surprise; car, pour mon compte, sans la gravité de l'occasion et l'importance des conséquences qu'on eût tirées, je me suis, un moment, sentie disposée à me ranger du parti de M. Courvoisier, trouvant que le renvoi au bureau des renseignements paraissait assez d'accord avec ce qu'on avait fait par le passé. Ce qui me surprend, c'est que Royer-Collard, décidé à voter dans le sens du côté gauche, n'ait pas éprouvé le besoin de monter
1. La Chambre avait adopté à 117 voix contre 112 Tordre du jour sur les pélitions demandant le maintien de la loi des éleclions .
à la tribune auparavant, pour faire une déclaration de principes qui le séparât de gens qu*au fond il déleste. Il me semble que c'était à lui à démontrer la nécessité d'une loi. 11 est des hommes qui se compromettraient par des votes silencieux. Ditesmoi, quelqu'un le voit-il? A-t-il tellement changé qu'il accepte sans embarras les louanges du Constitutionnel f Il faut que vous me laissiez un peu parler sur tout cela. Je trouve que Laine a eu du courage et de la dignité; je crois qu*il a nui au succès de ce qu'il souhaitait, mais enfin ses paroles indiquaient une âme émue, et cela me plait toujours.
Quant à mon cousin, c'est toujours une si bonne grâce, un tel empire sur lui-même, de telles formes de salon, qu'il vous jette dans l'embarras qu'on éprouve forcément en se trouvant forcé de louer, sans mentir, ce qu'on désapprouve de bonne foi. Savez-vous ce qui lui manque? C'est, à mon avis, la première qualité de ce que vous appelez aujourd'hui, vous autres, un homme parlementaire. Je veux dire Vindignation. Il faut 'décidément qu'elle entre dans le talent de la tribune. M. Pasquier commence toujours par demander pardon lorsqu'il y monte, lorsque l'heure
s*avance; il espère qu'on lui accordera les mêmes faveurs qu'aux autres; il rend justice aux bons sentiments, aux loyales intentions. Quand il a ainsi affadi son caractère politique, il parle raison, il dit avec esprit des choses ordinaires, avec mollesse des choses un peu fortes; tous les partis sont contents de lui, parce qu'il n'a pas été difficile aux uns de le comprendre, aux autres de lui répondre. Aujourd'hui, madame de V"* m'écrit de longues pages d'admiration sur son compte. Elle dira ce qu'elle voudra, mais je crois toujours que la première habileté d'un homme d'État consistera à laisser chez lui quelques-unes des qualités de Thomme du monde, lorsqu'il entrera dans les grandes discussions publiques.
Mais, bon dieu, mon enfant, que les tètes sont folles ! Hier soir, j'avais chez moi un petit jeune officier de la Garde royale, séide du Conservateur^ détestant le Roi et les princes, enthousiaste de je ne sais quoi, qu'il appelle du royalisme, vivement animé contre l'irréligion, et trouvant l'Évangile ventru, acceptant la Charte, parce que nos princes ne sont pas en état de régner, voulant la liberté de la Presse et le ministère de la police, et enfin ennemi juré de tous les grands seigneurs parce
qu'il les trouve bêtes et qu'il a de l'esprit, et contempteur de la Chambre des pairs, qui fait des ilotes de tous les gentilshommes. Il correspond en surplus avec M. de Labourdonnaie, et voici le ministère tel que ces tiltrà d'en haut le désirent, méprisant tout à fait ce qu'ils appellent les ultra d'en bas :
Donnadieu, à la Guerre, parce que ce nom est une déclaration de principes; Chpteaubriand, aux Affaires Étrangères, parce que son génie Ta fait Européen; Corbière, Garde des sceaux; Labourdonnaye à la Police; Villèle à l'Intérieur, s'il donne des gages; car on se défie de lui, et il faut l'observer de près. Premier acte du ministère : Renvoi de tout ce qui a été employé pendant les Cent-Jours. Second acte : Épuration complète de l'armée; fermeté dans les paroles; quarante mille hommes de Garde royale dans Paris, et, après, on verra I
Quand on n'a pas l'habitude d'entendre toutes ces folies, on ne sait où on en est. J'écoutais toutes ces paroles comme stupéfaite, et j'admire qu'on puisse vivre au milieu des cercles où se débitent de telles pauvretés.
Je suis plus que jamais enfoncée dans mon
ANNÉE 1820. â79
ouvrage ; car vous savez bien que je fais un ouvrage, décidément. Votre père a mes confidences, et m'encourage beaucoup. Je lui conte mon plan, et il trouve que, si je le remplis, je ferai un livre utile. Je ne suis pourtant encore qu'à mon discours préliminaire, mais il est bien plein. Il faut que je vous le raconte pour m'amuser : Les gouvernements faisant, ou non, des nations, des hommes d'un même pays, l'obligation en résulte, sous lesgouvernements représentatifs, d'élever des hommes pour qu'ils soient citoyens, et des femmes pour l'état d'épouses et de mères des citoyen|, comprenant tout, n'agissant jamais. Puis vient l'hisloire des femmes ou de leur plus ou moins d'influence, depuis que nous sommes en société; les avantages et les inconvénients de cette influence ; ce qu'elle a été d'abord dans les Cours, plus tard dans la vie du beau monde, à dater du cardinal de Richelieu; ce que les femmes furent sous Louis XIV, Louis XV, depuis; ce qu'elles sont aujourd'hui, et ce qu'elles devront être désormais.
J'ai déjà mené tout cela jusqu'à la mort de Louis XIV, et j'ai assez bien concilié, je crois, mes bienveillances et vos opinions; car il faut bien, mon enfant, que vous me dirigiez un peu. Je vous
livrerai le premier cahier, ce carême; vous me ferez des noies, je les accepterai ou je les combattrai; cela m'amusera beaucoup.
Samedi 2â janvier.
Nous avons passé d'assez longues heures, votre père et moi, à chercher toutes les chances pour sortir de ce dédale. Je vous avoue que je voudrais que M. de Serre se retirât, et lançât, en sortant, sa loi dans le public avec un développement préliminaire qui contint des vérités sérieuses sur la situation de tous les partis, et des leçons graves pour chacun. Il me semble que même, à sa place, je ne craindrais pas d'ajouter à cet écrit cette sorte de solennité touchante que sa maladie, son danger même, lui doitdonner, et, soit que le reposlui rende la santé, soit qu'il succombe, ce testament politique entourerait sa retraite d'une gravité qui le préserverait des attaques, ou du moins des fausses interprétations.
Cependant, cher enfant, que ferez-vous au milieu de tout cela? Dans un endroit de votre lettre, vous paraissez éprouver du soulagement en songeant que
VOUS êtes dégagé! Soyez donc attentif à conserver votre liberté. 4e vous regarde, entre nous, comme un gage du parti dans lequel vous êtes entré, qui doit se réserver pour l'avenir. Votre ami * est un peu comme vous, s'il le veut, quoique plus âgé; mais il est maître de se décider entre le présent dont je lui conseillerais, moi, de se défier en se retirant, ou d'attendre cet avenir qui vient toujours si vite, en France. Quelle que. soit la marche qu'il choisira, il ne répond qu'à lui-même de sa conduite. La vôtre est un peu plus solidaire; vous ne pouvez l'oublier. Il est certain qu'une évidence imprudente, dans un moment où la peur entraine une grande portion des Français à regarder vos opinions comme des rêveries imprudentes qui ouvrent la porte au positif factieux des révolutionnaires, compliquerait la situation de votre père dans cette province, où il voit bien déjà surgir quelques difficultés. Nos autorités militaires et notre haute société n'osent attaquer sa conduite mesurée et ferme, mais on voit bien qu'elles se défient des principes qu'on lui connaît, et je vous avoue que, si, à l'occasion de votre livre, ou s'il paraît quelques paroles, soit sur votre compte, soit sur le nôtre, votre père en reli-