‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 37 sur 91 · M.Gttizot · texte numérisé non relu

M.Gttizot

rera ici une gène de situation que la générosité de sa tendresse accepte si bien, qu'il faut lui éviter les occasions de Texercer, D'ailleurs, il y a en France de la prévention contre la jeunesse; c'est encore une de nos sottises. Le mieux sera donc de vous retirer, de travailler on silence, de laisser user les misères humaines, et d'attendre un de ces moments où la raison prend les hommes et les choses comme au collet, et leur fait faire un pas.

Respirez, sortez du cercle qui vous étouffe, •essayez du calme et du silence qui rafraîchissent les idées et les renouvellent. La raison a aussi ses préventions, ses entêtements; il faut, de temps à autre, briser les instruments usés, et se donner un temps pour en forger d'autres. Disparaissez un moment de l'arène, et vous verrez qu'on vous y regrettera. Enfin, mon enfant, j'ajouterai, en dernier, que je vous prie de me ménager un peu. Je ne manque pas de courage, mais je sens que ma personne est affaiblie. Soyez sûr que je serai d'autant plus ferme, à mon propre égard, que je vous verrai disposé à cette sorte d'indulgence que la tendresse de mon âme sollicite de la fermeté de la vôtre. Pesez donc bien tout cela dans votre affection, et dans votre calme esprit.

DVL

CHARLES DB RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, dimanche 23 janvier 1828.

Voici, ma mère, un exemplaire tout frais, et avec ses fautes, que je vous envoie *. Lisez, je vous prie, avec une profonde attention; car j'ai envie de réussir auprès de vous, et c'est, je crois, un des défauts de mon ouvrage qu'il a besoin d'être un peu étudié pour valoir ce que je pense qu'il peut valoir. Je l'ai envoyé, comme de raison, à M. le Garde des sceaux avec une letlre comme il faut. Je l'enverrai à M. Pasquier, à qui j'écrirai aussi. Pour ce que dira le monde, ce ne sera pas grand chose;

1. De la procédure par juré» en matière criminelie, par Charles de Rémusat, in-8, Paris 1820. Je ne sais trop si je puis publier ici ce jugement que mon père portait quarante ans plut tard sur son ouvrage : t Mon livre était abstrait, tendu, désagréable à lire, un peu algébrique, disait Barante, somme toute assez inférieur à ce que j*aurais pu faire, même alors. Cependant firoglie et Rossi en faisaient un certain cas, et Royer-Collard y prit ridée, qu'il m*a souvent exprimée, que j*étais un écrivairif Il n'eut aucun succès. »

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c'est un des livres les plus rudement ennuyeux que j'aie rencontrés, et j*aî l'idée qu'il passera assez inaperçu.

M. de Serre ne donne point sa démission. Il part avec des espérances, des projets d'avenir; il veut et croit ne passer que deux mois à Nice. En partant, il laisse et impose son projet de loi, qui sera proposé, à peu de chose prés, tel qu'il a été fait. C'est du moins le plan actuel. < Mais, dit M. Germain, les ministres sauront bien le prendre, mais sauront- il le rendre? » La manière de le présenter, de le motiver, de le défendre, peut seule, je ne dis pas en assurer l'adoption , car on peut toujours, même en disant des pauvretés, conquérir une majoiité de cinq voix, mais en garantir les bons effets Mais, de la manière dont les choses sont menées , j'ai peur qu'il n'ait un résultat tout contraire à celui qu'on en attend, et qu'il ne soit destiné à donner, dans les élections et partout, une force et une aigreur excessives à l'opposition. Très probablement M. Royer va se déclarer hautement et en détail contre; aucun égard ne le retient plus, et même, d'après ce qu'il m'a dit, l'autre jour, il comptait le faire quand c'eût été M. de Serre qui fût venu. Il est évident que l'honneur d'une telle lutte

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avait séduit sa vanité, et il la regrette sincèrement. Je crois, pour moi, qu'il aurait eu le dessous ; mais, maintenant, s'il se déclare, aidé de H. Courvoisier, et, au moins une ou deux fois, de l'invective si profonde et si puissante de M. Camille Jordan, qui pourra leur répondre? Il est clair qu'ils ne peuvent trouver dans la Chambre d'adversaires que MM. Laine et de Yillèle. Or, si ceux-ci parviennent à faire passer la loi, comme je le crois au reste, quel succès ou plutôt quelles conséquences elle aura ! Pour éviter ces conséquences, il faudrait qu'ils pussent la rendre oppressive dans le sens ultrà^ et c'est ce qu'ils n'oseront pas faire, car la Chambre les repousserait ; ou bien elle sera ventrue dans leur sens, c'est-à-dire qu'elle sera précisément ce qu'il faut pour offenser la France, sans lui imposer. En un mot, si l'on ne fait pas une loi qui puisse faire nommer le général Canuel, on aura une loi qui fera nommer le général Savary ; c'est à cela que je me résume. Quant à mes amis, ils sentent leur position, ils savent bien qu'on leur mettra tout sur le dos, et qu'ils seront obligés de dire chaque soir : c Ce n'est pas cela que nous voulions 1 »

Peut-être pensez-vous, de votre côté, que, si les

ultra ont un peu d'habileté ou de dignité de parti, ils refuseront de traiter ou feront leurs conditions si hautes, qu'on ne pourra les accepter; c'est Tavis de M. Corbière. Ils seraient bien capables, au reste, de traiter, et puis de trahir, et Ton serait bien capable, d'un aulre côté, de négocier avec eux, et aussi avec tout le monde, de ne proposer ni de faire rien de décidé, et de se maintenir par des ménagements. Alors ou cela nous mènera-t-il? J'ai voulu vous dire tous ces détails, qu'au reste, vous deviez supposer de vous-même. Villemain dit : « Vous voyez comme les choses vont, et les ministres sont malades pourtant! Que serait-ce donc s'ils se portaient bien? »

DYII.

MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS

Lille, lundi 24 janvier 1P20.

J'ai vu hier soir les Précieuses Ridicules^ et, quand Cathos dit « qu'il fait sombre dans son âme », j'ai pris cette manière de parler au sérieux; je me la suis appliquée, et je vous avertis, mon ami.

ÂNNËB 1820. m

qu'il fait extrêmement sombre dans la mienne. Je suis étouffée sous le poids de la maladie de M. de Serre, et aussi de la maladie de la France. J'avais bien affairai de me jeter dans cet intérêt pour la vertu, dans cet amour de la patrie, dans tous les sentiments graves et généreux I Quand je sens le mal et le souci que cela me donne, je me dirais encore fort bien avec Géronte : c Qu*allais-je faire dans celte galère? > Mais n'est-ce pas, un peu, & vou§ que je dois en demander raison?

Connaissez-vous Manfred^fie ne sais si la disposition où je suis me met en rapport avec toutes les mélancolies, mais j'en suis charmée, et cependant !a traduction est faible, et pâlit chaque parole. Je voudrais que votre Casimir' traduisit ce singu* lier drame. Je vous ai parlé de mon jeune uUrà de la Garde, qui dit si bien les vers, et qui m'a procuré, jeudi dernier, un grand soulagement en me donnant une occasion de pleurer, sans que personne m'en demandât raison. J'étais triste et oppressée ; j'avais porté mes ennuis chez madame Pigalle. Vous

1. C*était, comme on sait, le temps du grand succès de lord B} Ton, si peu lu aujourd*hui. Manfred est un de ses drames les plus obscurs. Pourtant la scène où le héros demande aux génies de lui accorder roubli est vraiment belle.

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