DIX
MADAME DE RÉMUSAT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT. A PARIS
Lille, lundi 31 janvier 18^.
Je VOUS remercie fort de vos détails, mon cher enfant; je vous en sais d'autant plus gré, qu'en général, vous n'aimez pas les récits. Continuez de temps en temps, je vous prie ; et, quand vous m'aurez achevé la lune de miel, vous me ferez passer par l'absinthe qu'il faudra bien prendre. Les paroles de M. de Serre et l'approbation de votre père, je pourrais ajouter encore le cri de ma conscience, m'aVaient mise à peu près dans l'humeur du c Paraissez Navarrois, Maures et Castillans 1 » et je tâche de m'y conserver. Cependant, je ne sais si, quand les Maures s'aviseront de paraître, je ferai aussi bonne contenance que Rodrigue; j'en doute un peu. Toutefois, mon ami, il est certain que vous avez réellement fait un bon ouvrage. Si on veut entrer
sérieusement dans le sujet, il n'ennuie pas ; il est clair, puisque je l'ai compris. Votre père applique à votre œuvre précisément cette sorte d'éloge dont il est plus avare : t C'est, dit-il, un livre bien fait, t La lecture des Comédiens est très agréable ; il y a de la verve et de l'esprit. M. de Jumilhac a entrepris de me prouver que Delavigne n'était pas poète. Je lui demande ce qu'il est donc? A cela, le jeune Godefroy prend la parole : t Madame, on dit qu'il est doctrinaire. — Monsieur, l'un n'empêche pas l'autre. — Si fait, Madame : car les doctrinaires sont des métaphysiciens. — Monsieur, il n'y a rien de si poétiqueque la métaphysique. » Puis j'ajoute, d'un air capable, cette citation de madame de Staël : « S'occuper de politique est religion, morale et poésie, tout ensemble. > Mais, mon pauvre enfant, ils ne m'entendent point; ils ne vous entendraient pas, et ils sont en France beaucoup comme cela. Je ne sais même, en vérité, si nous ne reculons pas, et si l'ignorance, la peur et l'inertie ne combattront pas victorieusement contre tout ce qui est utile, et même nécessaire. Certainement, l'habileté sera à voir bien juste ce qui est possible aujourd'hui, et à ménager les faiblesses de tous ces esprits plus ou moins malades.
Mon enfant, n'allez point trop nous mépriser. Mais il faut que je vous dise que nous commençons â être effrayés des effets de la liberté de la Presse. Croyez-vous, vous autres, dans votre conscience, que nous soyons de force à porter ce poison de tant dUnjures, de mensonges, qui se répand partout, et avilit le gouvernement, c'est-à-dire le pouvoir, presque sans ressource? Même dans ce pays paisible et assez sain, cet Écho du Nord commence à faire un vrai mal; il se répand, et lire à mille exemplaires. Toutes les tentatives pour lui faire répondre par la raison sont devenues inutiles; la peur se communique, et les gens honnêtes prévoient de tout ceci de nouveaux malheurs dont ils cherchent à se préserver d'avance, en se renfermant dans le silence. La passion seule répond au jacobinisme, et le sert encore. D'ailleurs, la nation, trop habituée à être dirigée, demande un acte de force au pouvoir, pour voir clair au mouvement qu'elle ne sait pas prendre elle-même, et je vous avoue que je crains de tout ceci que la France ne se dégoûte encore une fois des assemblées et de la liberté, qu'elle confondra avec le désordre, parce que l'imprudence des mêmes paroles réveille pour elle les mêmes souvenirs.
Mercredi 2 février.
Puisque vous êtes en fantaisie d'avoir le cœur net sur le jansénisme, je risque de vous envoyer le premier volume de V Exposition de la doctrine chrétienne^ par Mesengui, que les hommes de Port- Royal appelaient leur Racine en prose. C'est un ouvrage qui a eu une grande réputation parmi nos messieurs, etnn résumé de tous leurs principes . Je ne vous donne point les quatre volumes, de peur devons effrayer, et j'attends que vous ayez essayé de celui-ci \ Un bref du pape a particulièrement repoussé cet ouvrage, mais en lisant seulement le premier discours sur la nécessité d'étudier la religion, vous rencontrerez des passages qui vous expli* queront tout de suite les répugnances de la Cour de Rome et des jésuites. Une forte critique de rinquîsitîon, le reproche fait au clergé catholique de vouloir entretenir le peuple dans Tignorance, un blâme presque formel de l'usage des prières
1. C'est en six volumes et non en quatre seulement qu*est l'ouvrage intitulé Exposition de la doctrine chrétienne, par Mesengui, ouvrage condamné, en 1761, par le pape Clément
xni.
dans une langue qu'on n'entend point, et certaines comparaisons avec les habitudes des protestants ont du effaroucher le despotisme assez temporel de certains prêtres.
Vous verrez que ce Mesengui aurait fort approuvé les sociétés bibliques et l'enseignement mutuel; mais je crois qu'il eût bien repoussé les Missions. Tout bonnement, les jansénistes avaient le pressentiment du gouvernement représentatif, et, à l'époque où ils ont paru, cela a passé pour du républicanisme. L'Église leur a semblé plus solennellement représentée par les conciles que par les papes ; mais, réservant une sorte de liberté à la grande société chrétienne, ils adoptaient les décisions des conciles par rapport aux dogmes, et réservaient à chaque pays représenté par ses évêques les questions de discipline. Ils ont commencé à se montrer lors du Concile de Trente, dont ils reconnurent les premières décisions et repoussèrent les secondes. Leur père commun pourrait bien être ce Fra Paolo, secrétaire de ce concile, qui en a fait rhistoire, et qui s'est un peu moqué de la prétendue intervention du Saint-Esprit dans les discussions, en effet, purement de discipline. Tant que le pouvoir des papes tenta à s'exercer sur des points qui
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peu à peu blessèrent les nations et le roi, le clergé de France adopta leurs idées ; mais, lorsque, après avoir secoué suflisamment le despotisme romain, ils allèrent encorede Tavant, et touchèrent, en marchant toujours, à quelques privautés des prfttres, alors on s'aperçut qu'il fallait les arrêter. On les prit en faute sur des questions de métaphysique qui, en vérité, ne sont pas plus claires dans un parti que dans un autre, et on trouva moyen d'attaquer, à l'aide de la question de la grâce, leur esprit d'indépendance raisonnée. Je joindrai à cette lettre toute janséniste un résumé de la manière dont Nicole l'expliquait, cette grâce. C'est un extrait en quelques lignes de plusieurs chapitres de Nicole. Au reste, les jésuites ou les jansénistes de ce temps ne ressemblent guère à leurs prédécesseurs. Le seul reproche, un peu fondé, à faire à ces derniers, c'est qu'en effet, la morale de leur religion a bien quelque chose d'austère, propre peutêtre à décourager les tièdes de ce monde, et qu'ils n'y donnent point une assez grande part à la miséricorde de Dieu. La logique humaine et leurs exemples sont pour eux; car, en général, il élaient purs et sévères pour eux-mêmes, mais ils excitent la peur, et ce n'est pas toujours le meilleur moyen
de ramener à Dieu. Vous voyez que je suis impartiale, même avec mes amis.
Mais, mon ami, que je vous remercie donc de votre aimable et remarquable lettre ! Je voudrais qu'elle servît de préface à voire livre; elle est digne comme lui. Que vous me rendez donc une heureuse mère ! Gomme votre.caraclère va toujours se formant, et se développant vers ce qui est beau et bon ! Oui, assurément, cet ouvrage est une action, un engagement que votre vie entière confirmera. Je le disais à votre père, pendant notre lecture. Tout mon plaisir se doublait par le sentiment d'une belle espérance qui se colorait davantage à mesure que j'avançais. Je vous prédis, en somme, beaucoup de succès, parce qu'il y a en vous ce qui fait un honnête homme, et, quand vous aurez pris votre assiette, ce qui fera un homme aimable, c'est-à-dire un grand fond d'indulgence. La plupart de nos mérites tiennent à un haut degré d'intelligence qui comprend tout, juge droit, et agit juste, et la marche de vos idées vous a placé naturellement dans cette route. Je suis charmée que vous vous reposiez. La raison fait halte dans ce moment; il faut se prêter à ce délai. La vie des hommes est pleine de parenthèses; vous m'avez écrit avec
raison qu'il y avait beaucoup d'habileté dans la patience. Jouissez donc des pas qu*on a faits, bon gré mal gré, et même dans les écarts que probablement on va faire, vous verrez qu'on a avancé.
Je commence à recevoir des compliments sur voire livre, qui me plaisent fort, parce qu'ils sont sérieux. Une personne me mande que vous recevez modestement les éloges, et que vous avez le bon goût de prendre un air moins assuré, à mesure que vous êtes plus certain de la place où Ton vous met. Je suis charmée que vous y ayez pensé; c'est une délicatesse élevée qui, en effet, ne devait point vous échapper. A présent, cher enfant, tenez-vous tranquille; amusez-vous, travaillez pour vous-même, ne cherchez point des évidences coup sur coup. C'est quelque chose que d'être arrivé à votre âge à se faire, par soi-même, comme un état, et un état honorable. Jouissez-en, parce que cela est juste, et que les fausses modesties sont aussi contraires à la raison que les fausses vanités. Pénétrez-vous des devoirs de votre position choisie et acquise, et marchez dans votre vie d'accord avec vous-même, et noblement décidé à poursuivre une route si heureusement commencée.
30i CORRESPONDANCE DE M. DE RÊMUSAT.