‹ Correspondance de M. de Rémusat pendant les premières années de la restauration; (volume 2)Chapitre 41 sur 91 · DX · texte numérisé non relu

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CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE

Paris, samedi 12 février 1820.

Je suis, pour le moment, fort tranquille et fort oisif. Le bal et les dissipalions du carnaval prennent la moitié de mon temps, et le rien-faire prend le reste. C'est une vie pour laquelle je pourrais bien n'être pas fait. Je souhaite que vous veniez le plus tôt possible; je serais bien aise que vous vissiez nos gens tels qu'ils sont, et je crois qu'à ce voyage-ci, aucune inquiétude ne vous attend comme aux autres ; car, Dieu merci, personne n'est plus en état de faire peur à personne, et tout le monde fait impunément ce qu'il veut. Tout ce qu'on vous mande de rupture est faux; il n'y a, et il ne peut y avoir de . rupture. Il me paraît aussi difficile qu'il y ait des alliances, et, à la place des membres du gouvernement je ne compterais sur aucune.

J'ai reçu avec joie tous vos livres religieux, et je les lis avec plaisir. Plus je vais, plusjesuispersuadé que les jansénistes avaient raison, mais aussi qu'ils

étaient protestants. Ils n'osèrent jamais, il est vrai, se l'avouer à eux-mêmes, mais leurs principes vont là. Ils sont une secte respectable, mais un peu timide, de la secte libérale, stoïcienne, protestante, qui se dispute depuis le commencement du monde avec la secte catholique, académique, ullrà. Mesenguy est un honnête homme qui a toutes les lumières que donne un esprit sage, placé, par bonne fortune, dans une opinion raisonnable ; mais son livre est d'ailleurs assez frivole; c'est un peu par là que pèchent tous les ouvrages que vous m'avez envoyés. Tai, cependant, meilleure idée du livre d'Arnauld que je n'ai pas lu, et que j'essayerai de lire.

Lundi, 14 février.

Voici une grande nouvelle : Le duc de Berry a été assassiné, hier soir^ en sortant de l'Opéra. C'est ce que les journaux vous apprendront. Mais ce qu'ils ne vous apprendront pas, c'est qu'il en est mort ce malin*; c'est du moins la nouvelle de mon quartier, et de la rue, devant l'Elysée, où je viens

1. Le duc de Berry était mort en effet à six heures et demie du matin, dans le salon de la loge royale. Il avait quarante-deux ans VI. 20

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d'envoyer. Je ne sais rien de plus, et je ne vous écris que pour vous donner signe de vie, dans une circonstance grave. Elle l'est beaucoup, en effet, si ce coup ne vient pas de démence personnelle ou de vengeance particulière.

Nous étions, hier au soir, chez madame de Labriche. Une trentaine de personnes de la société étaient venues tomber chez elle, en masques plus ou moins grotesques, et avec des violons. On dansait, lorsqu'on est venu chercher M. de Béthisy qui commandait la garde du château, et M. F. de Chabot qui est aide de camp du Prince. La nouvelle a circulé aussitôt; la danse a cessé; tout le monde s'est trouvé debout et parlant bas; au grand bruit a succédé un murmure sourd ; les musiciens ont disparu, sans que j'aie pu deviner par où. C'est un des effets les plus dramatiques que j'aie vus. Des hommes sont sortis, rentrés ; des récits divers ont été rapportés. L'effet qu'ils produisaient était curieux; plus d*une figure cachait sous l'expression de la douleur celle d'une maligne joie et du fameux : a Je vous l'avais bien dit 1 9 Quelques uns disaient même : « S'il n'est pas beaucoup blessé, tout ceci est heureux. » D'autres ajoutaient : « Il y avait sur le poignard : Pour la patrie! » Et

d'autres, enfin, disaient: c C'est tout simple, de la manière dont les choses marchent... > Une personne de mes amies n*a pas pu y tenir, et s'est retirée, tout en larmes de la révoltante absurdité de certaines réflexions. Un jeune homme disait naïvement, en songeant apparemment aux bals qu'il perdait : « Eh I quelle horreur de choisir le dimanche gras pour cela I » M. Mole était pâle, ses lèvres tremblaient, son expression était celle de la crainte, et c'était une chose bizarre que de voir M. de M... en femme, avec une toque et une grande poitrine nue, parlant très sérieusement et tristement sous ce costume, et fort embarrassé d'avoir à revêtir la douleur solennelle d'un pair du royaume avec un vêtement de chie-enMt.

Au reste, notre histoire est pleine d'assassinats contemporains des bals masqués. Shakspeare a des scènes de ce genre, et vous pensez bien que je ne me suis épargné aucune des réflexions qu'un pareil spectacle fait naître.

On me dit que le bruit court que le coup vient d'un homme dont le prince avait séduit la femme. Je le voudrais. Mais, si le crime a une autre origine, où cela nous mène-t-îl?Et, lors même que ce serait un crime isolé, qui sait où peuvent nous

conduire la peur et la soUise multipliées par le prétexte de cet événement? Et, d'ailleurs, c'est un si grand pas de fait dans la carrière du trouble qu'une goutte de sang versé !

Mardi.

Voici quelques faits, ma mère, dont les journaux ne vous donneront sans doute qu'une partie :

Au moment où le prince, qui avait reconduit sa femme à sa voiture, fermait lui-même la portière, et s'apprêtait à rentrer, pour assister à la fin du spectacle*, un homme, imitant l'homme ivre ou faisant le lourdaud, écarta un valet de pied de tout son poids, tomba sur le prince, et, l'enveloppant d'un de ses bras, le frappa au côté droit, de haut en bas. Le prince le repoussa, et, croyant avoir reçu un coup de poing, y porta la main, trouva le poignard qii'il retira, et le sang jaillit ; il tomba. On le rapporta, on le plaça dans ce petit salon bleu que vous con-

1 . On jouait, dans une représention extraordinaire dudin^anche gras, le Carnaval de Venise^ ballet, le Rossignol et les Noces de Gamache. L'Opéra était alors situé place Louvois, et fut démoli sur la demande de rArchevèquc de Paris, qui ne consentit à y entrer pour donner les sacrements au Prince qu'à cette condition. La salle de la rue Le Peletier, brûlée en 1873, fut construite en quelques mois.

naissez bien, et qui sert d'entrée aux loges royales à rOpéra, et Ton courut après la voiture de la duchesse qu'on rattrapa sur-le-champ. Elle revint. Vous jugez de son désespoir; un de ses premiers mouvements fût de se couper les cheveux à grands coups de ciseaux, pour étancher le sang. Un médecin, quise trouvait dans la salle, laissa peu d'espoir. Bientôt les princes arrivent. Monsieur partit avec une telle précipitation, que le duc de Maillé fut obligé de monter derrière sa voiture, afin d'arriver en même temps que lui. Dupuytren arriva; il trouva un bulletin fait pour le roi; il y avait écrit : c Très dangereusement. > Il l'efTaca, et mit : c Aussi gravement que possible. »

Cependant, on avait arrêté l'assassin; il était dans une salle assez proche. On laissait entrer qui voulait, successivement, pour le voir, et c'est devant le public que M. Decazes l'a interrogé. Il a répondu avec ce sang-froid qui est de tradition parmi tous les assassins de princes depuis qu'il y en a. 11 était à Metz lors de la première Restauration; il alla à Calais, et ne put approcher le roi. Il partit pour l'île d'Ëlbe, il en revint, fut à Waterloo, accompagna Bonaparte à Rochefort, acheta alors à la Rochelle un second poignard qu'on retrouva sur lui, revint, et depuis

quatre ans n'a pas cessé de méditer son crime. Il a été souvent à Fontainebleau, à Saint-Germain, pour surprendre les princes à la chasse. Là, Toccasion favorable lui a toujours échappé, et quelquefois, comme il le dit, < le cœur lui a manqué >. Enfin, il passait, dimanche vers sept heures, dans la rue Rameau; il vît le duc de Berry descendre à l'Opéra. L'occasion lui parût belle ; il n'osa pas encore en profiter. 11 entendit le duc dire : c Les chevaux à onze heures moins un quart ! > Il rentra, se coucha ; là, le remords de safaiblesse le prit ; ces mots : « Onze heures moins un quart! » lui retentissaient sans cesse à l'oreille. Il n'y pût résister, se leva, revint, et frappa. Si on ne l'eut point saisi, il eût assassiné tous les princes, un à un; il eût, dit-il, détruit toute € cette infâme race », c'est son expression; on l'avait omise dans le procès- verbal, il Ta fait rétablir. II n'avait jamais rien eu à démêler avec le Prince ; c'est le fanatisme seul, bonapartiste et militaire, qui l'a poussé au crime.

C'était un homme rangé, sobre, vivant de peu, très vulgaire lorsqu'il parle de toute autre chose que de son crime, mais parlant aisément et avec emphase sitôt qu'il y revient. 11 atteste que personne ne sait son dessein, mais que la France

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est pleine de gens qui pensent comme lui, et feront comme lui. On lui a dit que le prince allait un peu mieux: c Ohl non, a-t-il dit, il mourra. J'étais de sang-froid, j'ai bien donné le coup. » Et il a fait le geste. Il se montrait volontiers à ceux qui venaient. On a fermé violemment une porte; au bruit, il a dit: « Oh! tire-t-on déjà le canon? i Ce mot a fait grand peur, dans les premiers moments.

Cependant, à quatre pas de là, se passait la scène la plus tragique, non pas qu'on ait vue, mais qu'on ait pu inventer. Le roi est arrivé à quatre heures, lorsqu'il a été décidé que le prince était perdu sans ressource. Le roi n'a pu monter l'escalier, il a fallu le hisser; il est resté tout le temps dans la chambre de son neveu. Celui-ci a été très calme, très naturel et très généreux. 11 a fait venir tous ses enfants ^ les a reconnus et recommandés à sa femme. Il a demandé grâce pour son assassin, en s'accusant lui-même de certaines vivacités dont cet homme aurait pu avoir été la victime. Il est mort

1. Le duc de Berry n*avait aWs qu'une fille légitime qui devint la duchesse de Parme, le comte de Ghambord étaut né seulement quelques mois plus tard. Les enfants qu*il fit amener près de son lit de mort étaient deux filles naturelles qu'il avait eues en Angleterre.

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à six heures. Peu avant le dernier soupir, on avait écarté sa femme; elle n'y put tenir, elle revint. Monsieur lui barrait la porte, elle le poussa violemment, il tomba, elle aussi, etles voilà tous deux, et le père et la femme, roulant à terre, dans la chambre du blessé. Je ne sais rien de si déchirant que cela. Et quel spectacle! Toute une famille royale réunie, où? A l'Opéra, auprès d'un prince assassiné, couché sur les matelas mêmes qui servent aux danseurs pour se jeter de haut; ceci est exact; car, dans le premier moment, ces matelas se trouvèrent les premiers sous la main, et on ne les changea plus, de peur de le remuer. Et enfin, pour compléter Tétrangeté et la grandeur du spectacle, un prêtre, le Saint-Sacrement, Dieu luimême peut-être, apporté et reçu dans ce lieu-là! Et cela en présence de ce vieux roi et de toute une famille qui a vu six de ses membres mourir de mort violente, en trente ans ! El quelle barrière ce nouveau crime n'élève-t-il pas entre le peuple et les rois I Que de liens ont été tranchés du coup I Dans quelles relations de ^défiance et de honte ne voilà-t-il pas placées, et la famille qui a reçu les coups, et la nation d'où les coups sont sortis I Les séances des Chambres ont cependant été

assez bonnes, sauf l'adresse de M. de Lally, qui était dit-on fort inconvenante, et la discussion de M. Filz-James, qui a accusé de l'assassinat M. de Caulaincourty parce que ce Louvel a été employé à la Sellerie impériale. La folie de M. de Coussergues sera plus utile que fâcheuse *. La Chambre des députés parait très disposée au calme, et fort en crainte que Ton ne profite de son émotion pour l'entraîner trop loin. M. Decazes a mis dans tout ceci une grande fermeté, une grande présence d'esprit; il est excellent pour les jours d'action et de péril. Il y a ici plus d'effroi dans le public que de douleur. Quant aux salons, ils ne seront pas tenables d'ici à quelque temps; cet événement resserre encore le cercle des personnes avec qui l'on peut s'entendre. Je compte me retirer, pour ma part; cela m'est bien aisé, et me fait désirer encore plus que vous veniez bientôt.

1. M. de Lally-ToUendal avait proposé à la Chambre des pairs iKie adresse qui rendait les doctrines libérales responsables du crime de Louvel. A la Chambre des députés, M. Clausel de Coussergues alla plus loin, et proposa la mise en accusation de M . Decazes, comme complice. La Chambre des pairs fut chargée de juger l'assassin. M. Bellart, procureur général et M. Séguier, premier président, furent commis aux fonctions de ministère public. M. de Bastard, pair de France et premier président de la Cour de Lyon, fut chargé de Tlnstruction, et s'y ût honneur.

DXI.

MADAME DB RÉMUSAT A SOiN FILS CHARLES DE. RÉMUSAT, A PARIS.

Lille, jeudi 17 février 1820.

Mon cher enfant, j'ai le cœur navré de cet horrible événement ; mon âme et ma raison sont également épouvantées. Ce malheureux sang si souvent versé en France depuis trente ans, les sentiments qui, comme vous le dites si bien, arrivent à la suite de ces sortes d'événements, les pensées toutes naturelles et toutes tristes qui doivent agiter la famille royale, l'effet en Europe, les paroles absurdes d'un parti qui aura aujourd'hui toutes les apparences de la raison, le retardement indéfini peut-être de ce qui serait utile, tout cela frappe l'esprit en même temps, déjoue les plus sages combinaisons, altère les espérances. Votre père est aussi attristé que moi, et faute de pouvoir calculer juste sur quoi que ce soit, nous baissons la tête, nous résignant à un avenir encore une fois obscur et troublé. Je vois que vous avez été frappé comme nous, et, d'après

cela, je suppose, comme nous encore, que vous vous tiendrez dans le silence. II y aurait folie, dans ce moment, à risquer une parole raisonnable, au milieu de toutes celles que vous racontez si bien. On serait mal entendu et mal interprété. J'ai compris les larmes de celte personne dont vous parlez, je Taurais bien imitée, et, comme elle, je serais sortie. Mais il faut tenir pour certain qu'au moment des grandes catastrophes, les sentiments vrais sont les moins compris de tous, et que ce qu'il y a de mieux à faire est de se tenir à l'écart, de souffrir et de penser avec le petit nombre de gens qui nous écoutent et nous répondent.

Que je plains M. Decazes ! Quelle mauvaise foi d'accusations va se dresser contre lui ! Les déclamations de paroles sont si faciles en telles occasions ! Voilà bien de grandes occasions de déployer de l'habileté; mais, si notre malheureux roi et son ministre demeurent maîtres d'eux-mêmes, et de nous, dans cette déplorable circonstance, en vérité, je les admirerai de tout mon cœur.

Vivez, comme vous le dites, avec vos amis, en attendant la plus fidèle, la plus dévouée de toutes les personnes qui vous aiment. C'est un grand soulagement pour une femme, pour une mère, de trou-

ver ainsi, à chaque pas, des consolations et des appuis, dans ses sentiments les plus intimes. Vous et votre père, vous me faites courageuse et raisonnable, à force de tendresse.

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