DXII
CHARLES DE RÉMUSAT A MADAME DE RÉMUSAT, A LILLE
Paris, jeudi 17 février 18^0.
Je vous écris encore, ma mère, parce que, comme je vous suppose fort inquiète, vous aimerez à avoir souvent des nouvelles, et de mes nouvelles.
Je reviendrai peu sur les détails de cet horrible événement. Ma tante, qui les sait, et les professe, m'a dit vous les avoir écrits. Madame de Catellan en a, je crois, fait autant, et son impression a été aussi vive qu'élevée. Il y a eu deux heures où l'on aurait pu faire tout ce qu'on aurait voulu dans Paris , prendre en deux coups de filet tout le gouvernement, et cela sans rencontrer aucune résistance. Ce n'est que fort tard que, dans le grand nombre de personnes qu'il fallait prévenir, on a pu avertir les
iroupes, et rassembler les officiers qui étaient tous au bal. On dit que la figure de M. Decazes était à elle seule une tragédie tout entière. Quelle position! Seul, ayant toute la responsabilité, ne sachant si cet attendat n'était point le premier acte d'un vaste coup de main, entouré d'un public ennemi et défiant, composé pour la plus grande part de gens de la Cour et d'officiers de la Garde, ignorant quelle pensée était dans l'esprit de ces malheureux princes, quelle serait celle du roi, insulté, à ce qu'il paraît, par la Princesse dans son désespoir, je ne suis pas étonné qu'il soit, aujourd'hui encore, dans le plus grand trouble. Mobile et sensible comme il est, toulTaltlige, trop même, car il a la bonté d'être affecté de la brutalité de M. de Coussergues.
Cependant le parti ultra est dans une grande fermentation. Les honnêtes modérés sont d'avis de donner au ministère ce qu'il demande et de se fier à lui, puisque aussi bien il serait encore plus dangereux de le renverser de force. Les modérés ambitieux espèrent, en lui promettant et en lui retirant tour à tour leur appui, le forcer à partager et bientôt à céder le pouvoir. D'autres, en l'accusant violemment, espèrent le chasser ; d'autres, enfin, ne demandent qu'à en tirer une véritable vengeance.
ZiS CORRESPONDANCE DE M. DR RÉMUSAT.
En général, la douleur de ce parti,. c'est de la rage. Les plus féroces paroles leur échappent, avec cet air de certitude et de légèreté que leur donnent le mépris des autres et l'orgueil de leur opinion. Cepen*dant, en général, ce qui les irrite le plus, c'est que M. Decazes ne donne point sa démission. C'est évidemment à l'y forcer qu'ils travaillent, et surtout ceux qui, en justifiant d'un air charitable et ses intentions et son cœur, accusent son habileté, et lui font un devoir d'honneur de se retirer. Et cependant, la calomnie va son train. Quelques-uns disent que c'est le duc d'Orléans qui a donné sept millions pour cet assassinat; les autres que c'est le roi! Oui, ma mère, le roi! Conçoit-on une pareille fureur? Et puis c'est la torture qu'il faut rétablir pour ce misérable assassin; car on veut à toute force qu'il ait des complices; on est sûr qu'il en a; quiconque émet un doute là-dessus est un jacobin. Dans ce moment, toute la tactique du parti est de le faire accuser de complot et non d'attentat, et de faire regarder son crime comme le commencement d'une conjuration contre la dynastie. Bastard m'a dit que. jusqu'à présent, toutes les preuves étaient contre cçtte interprétation. Je compte beaucoup en cette occasion sur sa douceur et sa probité.
Voilà donc Tétat de ce parli dont il faut absolu* ment prévenir le complet triomphe. Le rôle des hommes éclairés doit être d'oublier toutes les petites défiances, toutes les petites dissimulations du ministère, de le sauver, s'il est possible, des ultra et de lui-même, de lui montrer le péril des projets qu'il a conçus dans un moment de trouble, de lui refuser une partie des funestes présents qu'il demande, de ne point remettre dans ses mains l'arme empoisonnée qui tournerait contre lui-même*. En un mot, je crois que la situation est assez analogue à ce qu'elle était au commencement de 1815. Le parti constitutionnel doit chercher à défendre le ministère, à le servir sans lui obéir, sans lui complaire, et ce qui n'a réussi qu'à demi en 1815 pourra un peu mieux tourner, cette fois, vu la composition et la disposition de la Chambre. Il faut, cependant, avouer que la conjoncture, en tant que politique, est très grave, et que peut-être il serait bon d'ajourner les Chambres pour deux ou trois mois.
Je vous écris tout ceci avec confiance ; je serais
1. Le ministère demandait aux Chambres deux lois suspendant la liberté individuelle et la liberté des journaux, et une nouvelle loi électorale.
bien aise qu'on ouvrit ma lellre. Je n'ai aucun dessein hostile, aucun sentiment de haine. J'ai le grand bonheur d'être ^ûr de moi, et les grands événements me calment. Du reste, je n'ai et n'aurai point à agir; je ne vis qu'au milieu de mes amis; j'ai supporté avec patience les horreurs qu'il m'a fallu entendre de qui vous savez, et je vous promets que vous n'avez et n'aurez à contenir que des inquiétudes générales patriotiques.
DXIIl.
MADAME DE RÉMC3AT A SON FILS CHARLES DE RÉMUSAT, A PARIS
Lille, samedi 19 février 1820.
Mon enfant, repirésentez-vous que vous êtes à genoux devant votre père et moi, et que les mains étendues sur votre tête, nous appelons sur vous toutes les bénédictions du Ciel. Grâces cent fois vous soient rendues ; car la générosité de votre âme, le calme de votre esprit, la justesse de votre raison consolent mon amère douleur, et soutiennent mes forces! Je vous avoue que j'ai le cœur navré; je
suis épouvantée de l'avenir, continuellement froissée par ce que j'entends, et tremblante devant les paroles absurdes ou cruelles qui m'insultent comme si j'étais coupable. J'ai envie de vous voir, et j'envisage mon séjour à Paris avec terreur.
Ce qui me fait le plus peur de tout ceci, c'est l'exaspération de tous. M. de M... écrit à votre père une lettre passionnée ; et cependant, ordinairement, tous ses sentiments naturels sont bienveillants. Après avoir parlé des deux partis, il peint les doctrinaires comme d'orgueilleux ingrats, blessés de n*être point consultés, voulant voter contre les ministres pour se venger, et marchant par humeur, comme les autres, à la guerre civile. Je ne vois rien de cet esprit de vengeance dans ce que vous me mandez de la disposition de quelques personnes. Votre père pense comme vous que la loi se ressent de la précipitation des circonstances, qu'elle révèle un peu de timidité, dont on conçoit les causes, mais qu'il eût fallu essayer de dominer, si possible était; et enûn, il remarque quelques articles d'une difficile exécution. Si la Chambre peut reprendre du calme, la discussion peut remédier à tout cela, et nous aurons une loi d'attente encore : car rien de tout cela n'est réellement fondamental; mais peut-
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on, en effel, fonder là où il se manifeste un commencement d'incendie?
La grande affaire, c*est la Presse, et je vous avoue qu'il me semble qu'il y aurait imprudence à vouloir lui conserver son indépendance. Je crois qu'on exagère le mal qu'elle a fait; mais il est certain qu'elle en a fait cependant, et notre situation nationale est telle, que le bien ne peut combattre l'effet du mal. Il est visible que l'ignorance, la peur et la légèreté ont contribué à rendre les lois répressives insuffisantes, que l'injure a pu se distribuer, de part et d'autre, impunément, et que pas un scandale n'a été puni. En Angleterre, on suspend les libertés. La Presse, en tout temps, a été moins libre qu'aujourd'hui, et ses résultats ici sont tellement dégoûtants, qu'on risque, en les prolongeant, d'inspirer horreur et mépris dans la nation pour un droit qui, dans un autre temps, lui sera salutaire. Les journaux sages et forts ne sont point lus; les plus absurdes calomnies sont seules reçues et adoptées. Aujourd'hui, ici même, le parti ultra colporte le Drapeau 6/anc partout, et, à force de répéter les mêmes choses, dans quelques boutiques, on demande s'ilestbienvraiqueM.Decazes soit complice de cet assassinat ? Je crois que, dans ce
monde, rien n*est absolument bon, utile, raisonnable, abstraction faite de toutes circonstances, et qu'il y aurait plus d'entêtement que de sagesse à vouloir mettre obstinément une lumière dans les mains d'un homme en délire, sous prétexte qu'il se cassera le cou en n'y voyant pas clair. Si l*on fonde ce gouvernement parlementaire, le seul sage et possible dorénavant, alors on aura allié la prudence à la raison, et, avec des hommes, avec des Français, et des Français en délire ou engourdis, il ne faut pas séparer Tune de l'autre. Je sais des gens qui me diront : c Mais on ne fera pas ce que vous dites. » Je réponds que, plus ou moins, il est impossible de ne pas le faire. Les temps parlent haut, la tribune est une Presse vivante ; cet esprit du siècle, si incendiairement proclamé parles uns, si maladroitement nié par les autres, est un fait réel; les élections d'ailleurs, quelle que soit la loi, n'avertiront que trop tôt. La faiblesse humaine se débattra, disputera, mais on avancera toutefois, parce que les hommes seuls reculent; les temps, jamais.